JUILLET
Depuis déjà dix-sept nuits et dlx-sept jours, la maison royale de Neuilly était plongée dans la douleur et le silence^ plus de bruit, plus de mouvement : on devine, rien qu’à passer sous ces murailles, que le deuil les remplit. Couché dans son cercueil, le prince royal, au milieu des prières et des larmes, attend enfin que les caveaux funèbres de l’église de Dreux s’ouvrent pour le recevoir. Dans son testament, écrit la veille de ses départs et de ses batailles, le prince royal formait le vœu que ses funérailles fussent sans apprêt ; c’est la seule de ses dernières volontés qui n’ait pas été suivie. Vivant et mort, il appartenait à la France : le deuil du roi était le deuil de la nation. Aussi le 50 juillet, à l’instant même où la première messe des morts avait été célébrée, le palais de Neuilly a-t-il été envahi par tous les corps politi-
(jucs tic J’Etat ; c’étaient les maréchaux de France et les ministres, les chefs de la garde nationale et de l’armée, qui venaient pour redemander à sa famille éplorée les restes précieux du prince royal. A ce moment d’une dernière séparation, le père et la mère du jeune homme étendu là sentent de nouveau se réveiller toute leur douleur, les larmes reviennent dans ces yeux fatigués de pleurer. Hélas! savoir que leur fils était là encore , s’agenouiller à toutes les heures de la nuit et du jour auprès de ce cercueil, c’était là comme une amère consolation dont ils vont être privés. Désormais, c’en est donc fait, il va disparaître tout entier ce fils glorieux et tant aimé : on ne verra donc plus même ce drap funèbre arrosé de tant de larmes. Il ne sera plus là chaque jour au milieu de sa famille éplorée. Mais la France était aux portes du palais de Neuilly, qui redemandait l’illustre mort pour lui rendre son dernier hommage de louanges et de respects. Il fallut obéir; le roi le premier donna l’exemple de la résignation; la reine courba la tête à cette nouvelle de la séparation éternelle. Madame la duchesse d’Orléans, elle-même, jeune femme si à plaindre, quand elle entendit tous ces bruits qui se faisaient autour du cercueil, se précipita à genoux dans la chapelle; elle le défendit, ce mort qui lui avait été si cher, par ses gémissements et par ses larmes.
Au dehors du palais, tout s’agitait pour rendre des honneurs convenables au jeune prince si cruellement et si rapidement enlevé par la mort. La grande ville s’était levée de bonne heure ; de bonne heure elle avait pris ses armes, ses (.Irapeaux, ses enseignes ; elle s’était placée en silence sur l’immense avenue qui conduit de Neuilly à l’arc dctriom-
plie, et de l'arc de triomphe à l'église Notre-Dame, Ce n’était pas, à coup sûr, le mouvement animé des jours de fête; des revues brillantes ; c’était quelque chose de calme, de silencieux, plein de dignité et de réserve. Le peuple luimême s’était sénti pénétré de la tristesse générale, et, sans faire son bruit accoutumé, il se plaçait sur le passage du convoi funèbre. Enfin, a neuf heures du matin, le chancelier, le président de la chambre des députés, les députations des deux chambres, l’archevêque et le clergé de Paris, les chanoines de Saint-Denis, ont pénétré dans la chapelle royale; là, le roi, la reine, madame la duchesse d’Orléans, madame la princesse Adélaïde, achevaient leur prière •. c’était l’heure de la séparation dernière. La reine et les princesses se retirent en jetant des cris déchirants, le roi reste auprès du cercueil avec ses quatre fils; il veut assister au départ de son enfant, il veut l’accompagner jusqu’à la porte de sa maison. Ils traversent ainsi d’un pas ferme, le roi et ses fils, ce vaste et beau domaine où se passa l’enfance heureuse du prince royal. Là, il aimait à vivre ; là, il trouvait, aux jours de repos et de calme, toute sa famille bienaimée. Mais déjà nous voilà à la porte du parc : le roi bénit son fils une dernière fois, le cercueil est placé sur un char funèbre d’une grande magnificence, le poêle est en velours noir croisé en drap d’argent, le char est richement ciselé; quatre, génies ailés supportent la couronne royale; les quatre angles supportent des casques antiques aux plumes flottantes ; sur les pentes du char, sur les caparaçons, aux deux portières, brille l’écusson du prince royal ; les cordons du poêle sont tenus par MM. le maréchal duc de Dalmatie, le chancelier de France, le président de la chambre des dépu-
tés, MM. les ministres de la justice et des affaires étrangères, MM. les maréchaux comte Molitor et comte Valée, Paris tout entier, dans une attente muette, regardait de loin, pour saluer au passage le cortège qui allait venir. Au reste, nous ne saurions mieux faire que de répéter, dans ses moindres détails, la relation d’un témoin oculaire, homme plein de cœur, qui a suivi, la douleur dans l’âme, ces imposantes funérailles. Nous aussi, cependant, nous l’avons vue cette immense et royale procession, si remplie de majesté et de douleur, de tristesse et d’éclat; nous avons vu passer, l’un après l’autre, tous ces soldats et tous ces citoyens, comme dans une vision funèbre, sous un ciel qui semblait se couvrir d^un voile. Mais, à l’historien le mieux disposé, combien de détails qui échappent, combien de noms propres qu’on ne peut retrouver dans la foule , et comme on est fâché d’oublier, ne fût-ce qu’un seul homme, dans ces solennités où la France tout entière demande sa part de tristesse et de deuil !
Dans ce cortège funèbre, aussi bien que, deux jours plus lard, dans l’église de Paris, et sur le chemin qui mène au caveau de l’église de Dreux, les quatre fils du roi ont attiré, par leur douleur profonde, par leur tenue sévère, par leur jeunesse, toutes les sympathies des multitudes. M. le duc de Nemours, M. le prince de Joinville, le duc d’Aumale et le duc de Montpensier, tout couverts d’un long manteau de deuil, ont rendu, autant qu’il était en eux, le dernier devoir à leur frère : on les a vus toujours les premiers à la tête du char, auprès du cercueil.
Entre le char et les princes, trois officiers de M. le duc d’Orléans portent, sur des coussins de velours violet, les
insignes de Tillustre défunt ; M. le comte de Montguyon, la couronne ; M. de Chabaud-Latour, Fépée ; M. Berlin de Vaux, la grand’croix et le cordon de la Légion d’honneur.
Derrière les princes, suivent les grandes députations de la chambre des pairs et de la chambre des députés, conduites. Tune, par M. le duc de Broglie, par M. le baron Séguier et par M. le comte Portalis, vice-prcsidents ; l’autre, par M. Clément et le général Leydet, questeurs, assistés de MM. les secrétaires provisoires.
Une compagnie de grenadiers de la garde nationale de Neuilly, qui a fourni le matin une garde d’honneur auprès de la chapelle, ferme la marche du cortège.
Arrivé à la grille d’honneur, le convoi s’arrête.
Les princes montent en voiture. Les maréchaux, placés auprès du cercueil, montent à cheval. Le corps du prince royal, qui avait été rapporté à Neuilly le -i 5 juillet, on sait au milieu de quel douloureux cortège ! en franchit le seuil pour jamais ! Et, de ce moment, tout se dispose pour le cortège extérieur, qui bientôt se met en marche dans l’ordre suivant :
En tête, les corps de troupe, infanterie, cavalerie, gendarmerie, garde municipale, garde nationale, artillerie, chasseurs d’Orléans, dont le programme que nous avons publié récemment a donné les noms, assigné les rangs et désigné la place dans cet immense convoi. Les troupes de ligne sont en grande tenue, sac au dos , les drapeaux et étendards voilés de deuil, les officiers le crêpe au bras, à l’épée et au sabre, les tambours couverts de serges noires, les trompettes avec sourdines, les généraux en tête de leurs brigades, les colonels et lieutenants-colonels, sapeurs et musique en tête
de leurs régiments, le tout dans une tenue admirable, marchant tristement et fièrement. La garde nationale rivalise avec la troupe pour la régularité des mouvements, pour la beauté des lignes; elle n’a jamais été si nombreuse et si belle. Elle est en grande tenue d’été. Deux bataillons tirés de la 4® et de la 7® légion, et la ^ 5® légion tout entière, commandée par M. le comte de Montalivet et remarquable par le nombre et la bonne tenue, représentent la garde nationale dans le cortège. Toutes les autres légions de la Seine forment la haie à droite du convoi, la plupart sur trois rangs, depuis la grille du château de Neuilly jusqu’au parvis de Notre-Dame, dans Tespace de plus de deux lieues. Plus de quarante-deux mille hommes sont sous les armes. L’attitude de cette innombrable milice est digne de la gravité du moment et de la grandeur du spectacle. Une affliction sérieuse et recueillie se peint sur tous les visages. Quand passe le char funèbre qui conduit la dépouille mortelle de ce jeune prince qui, lui aussi, avait porté l’uniforme de la garde nationale parisienne, les tambours battent aux champs, les drapeaux s’inclinent, les officiers supérieurs saluent de l’épée, les gardes nationaux présentent les armes ; une vive émotion éclate, et des larmes coulent de tous les yeux.
La haie de gauche est formée parla troupe de ligne, depuis Neuilly jusqu’au rond-point des Champs-Elysées, par la division hors Paris, et depuis le rond-point jusqu’à Notre-Dame, par les régiments formant la garnison de la capitale.
Le lieutenant général Jacqueminot, qui a présidé, sous les ordres du maréchal Gérard, à l’organisation de tout cet admirable ensemble, est à cheval, à la tête de son brillant
état-major, dans la première section du cortège. On y remarque encore, à la régulière beauté de leur tenue, les cavaliers formant la gendarmerie de la Seine , véritables émules des anciens grenadiers à cheval de la vieille garde, puis un magnifique escadron de la garde municipale, et enfin le 2® bataillon des chasseurs d'Orléans, à la tenue sombre et sévère, qui semblaient porter le deuil de leur jeune et infortuné général, masse noire et compacte au milieu de laquelle on ne voyait étinceler que des armes !
La seconde section du cortège commençait avec les premières voitures de deuil, précédées de deux cents prêtres marchant sur deux files à droite et à gauche de la route, et conduits par M. le curé de Neuilly, que la croix précède ; au milieu, les curés de Saint-Germain-rAuxerrois^ de Saint- Roch, paroisses du château, les chanoines de Saint-Denis portant le caraail et la croix d’or. Les prêtres chantaient en marchant Foffice des morts. Ces chants religieux, retentissant au milieu du silence de cette foule immense, préparaient les cœurs aux émotions douloureuses et austères qui allaient suivre.
En effet, le char qui portait le cœur du prince royal approchait, précédé par les voitures de deuil de Mgr. l’archevêque et de son clergé. Le carrosse du prélat était traîné par quatre chevaux richement caparaçonnés ; les portières aux armes du royal défunt ; la livrée d’argent, l’impériale festonnée de ciselures d’un goût sévère. Une voiture de suite contenait les insignes de la dignité archiépiscopale.
Nous avons décrit le char destiné au cœur. Les aides de camp du prince l’escortaient à cheval. Les gens de la maison de Son Altesse Royale le suivaient à pied, en grand deuil.
Pais venaient quatre voitures à deux chevaux où se trouvaient tous les employés de l’administration et de la maison civile du prince, M. le secrétaire des commandements de Son Altesse Royale en tête.
En avant du char funèbre, le cheval de bataille de M. le duc d’Orléans, Sidi-Moussa. Il portait une immense housse en crêpe noir, brodée d’étoiles d’argent, et la selle d’uniforme d’officier général dont le prince se servait habituellement. Deux piqueurs en grande livrée rouge le maintenaient à gauche et à droite. Sidi-Moussa avait été pris, en Afrique, sur un chef arabe tué au combat de i’Oued-jer. Blessé de trois coups de feu par les Kabyles au moment ou sa course l’entraînait du côté des Français , M. le duc d’Orléans l’avait adopté. Il le montait souvent, et c’est sur ce beau coursier qu’il était entré à Paris à la tête des chasseurs de Vincennes, quand ils vinrent, il y a deux ans, passer la revue du roi.
Après le cheval de bataille, le char funèbre s’avançait lentement, entre deux files de capitaines, choisis dans la garde nationale et dans les différents corps de l’armée de terre et de mer, et ces deux files enfermées elles-mêmes entre deux haies formées par quatre compagnies de sousofficiers vétérans, marchant en ordre de bataille et s’é tendant sur un espace considérable.
Derrière le char, les officiers du prince, préposés à la garde des insignes, à cheval.
Ensuite, la voiture des princes, escortée à droite et à gauche par MM. le lieutenant général comte Colbert, le capitaine de vaisseau Hernoux, le commandant baron Jamin, le commandant d’artillerie Thierry, le lieutenant de vais-
seau Touchardj le commandant Borel de Brétizel et le capitaine Reille, aides de camp et officier d’ordonnance de Leurs Altesses B.oyales. Au milieu de tout le cortège, la voiture des princes était peut-être Tobjet qui attirait le plus les regards par l’austérité et la tristesse de son aspect. Cette voiture était drapée de noir, sans écusson, sans chiffre, sans broderie ; rien que du noir au dehors et à l’intérieur ; livrée noire ; six chevaux revêtus de longs caparaçons de laine noire qui laissaient à peine apercevoir le bout des sabots^ panaches noirs, sans qu’aucun ornement vînt interrompre cette sévère et lugubre uniformité 3 et dans ce carrosse quatre fils du roi , qui suivaient le deuil d’un frère aîné, leur guide à tous et leur modèle. C’était là un douloureux et imposant spectacle !
Après la voiture des princes, les sous-officiers décorés de toutes armes, préposés au transport du cercueil, un capitaine d’artillerie en tête.
Suivaient quatre voitures à quatre chevaux, brodées et argentées, avec des couronnements ciselés, les chevaux caparaçonnés de la tête aux pieds, les valets en grande livrée noire et argent.
Dans la première de ces voitures, le chancelier et le président de la chambre élective ;
Dans la seconde et la troisième, les ministres du roi ;
Dans la quatrième, MM. les maréchaux duc de Reggio et comte Sébastian!.
La grande députation de la chambre des pairs et celle de la chambre des députés suivaient dans quatorze voitures à deux chevaux, richement drapées de deuil avec broderies d’argent, huissiers en tête.
Une quinzième voiture avait été réservée aux secrétaires des commandements des princes de la famille royale.
Tous les officiers de la maison militaire du roi, conduits par M. le lieutenant général Athalin, suivaient le cortège à cheval entre la voiture des maréchaux et la grande députation de la chambre des pairs. Dans le nombre, on remarquait MIVI. les lieutenants généraux comte de Rumigny, comte France d’Houdetot, baron Gourgaud , baron Aymar, MM. les maréchaux de camp vicomte de Rohan-Chabot , de Berthois, MM. les colonels comte Dumas, comte de Ghabannes^ les officiers d'ordonnance du roi et des princes, les écuyers du roi et du prince royal, les chevaliers d’honneur de la reine et des princesses. M. le lieutenant général Delort, ancien aide de camp du roi, s’était joint à la maison militaire de Sa Majestë,M.le lieutenant général comte Paj ol figurait dans la première section du cortège, et M. le lieutenant général Schneider, commandant la division hors Paris, dans la troisième.
La troisième section se composait :
1 0 D’un très-grand nombre de personnes à pied, militaires ou civiles, d’officiers détachés de l’armée de terre et de mer, ])armi lesquels on remarquait plusieurs uniformes de l’armée d’Afrique, et une députation d’officiers du régiment de hussards, autrefois commandé par M. le duc d’Orléans, qui avaient été appelés à Paris par dépêche télégraphique pour assister spécialement au convoi de Son Altesse Royale. Cette députation comprenait ; le colonel comte de Gouy, un chef d’escadron, un capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, et les trois plus anciens parmi les maréchaux des logis, les brigadiers et les hussards. Dans le groupe des personnes à
pied on remarquait aussi M. le colonel Desalles, gendre du maréchal Valée, et le célèbre peintre de marine Gudin.
2^ De toutes les troupes de diverses armes qui, suivant le programme arrêté à Fétat-major de la garde nationale de Paris, devait former la queue du convoi. Ces troupes, massées sur la vieille route de Neuilly, leur droite à la hauteur de la rue du Château, s’étaient mises en marche dans un trèsbon ordre, aussitôt après qu’elles avaient été démasquées par les dernières voitures de deuil, et elles s’avancaient en colonnes serrées par peloton, Finfanterie l’arme sur Fépaule gauche, et la cavalerie le sabre à la main. Un magnifique escadron du 5® de lanciers fermait la marche du convoi.
Après avoir décrit la composition du cortège, il nous faudrait raconter sa marche. Il nous faudrait le suivre à travers ces prodigieux flots de population répandus dans l’espace de plus de deux lieues et couvrant les contre-allées de deux immenses avenues, se dressant sur les trottoirs et sur les ponts d’une longue ligne de quais, s’amoncelant dans les rues, se suspendant aux fenêtres et sur les toits des maisons, et partout gardant cette attitude de tristesse recueillie, de sympathie profonde et d'ordre admirable qui a été le caractère de cette grande journée de deuil. Mais le temps nous manque aussi bien que Fespace. Les ordonnateurs de cette solennité douloureuse n’avaient voulu qu’une pompe militaire et religieuse ; la ville de Paris a ajouté à leur programme une pompe toute civile. Toute la population parisienne a voulu concourir, avec les chefs de la religion et de Farmée, aux honneurs décernés à la mémoire de l’illustre héritier de la couronne de juillet, et cette démonstration patriotique retentira, nous l’espérons, jusqu’aux extrémités
Je la France comme un témoignage d’éclatante adhésion donné à la dynastie dont M. le duc d’Orléans était, après le roi, le plus ferme soutien et la plus solide espérance ! Non, Jamais la population de Paris ne s’était montrée plus sage, plus dévouée, plus recueillie, plus maîtresse d’elle-même, plus respectueuse.
Toutes les têtes se découvraient sur le passage du char funèbre. Des hommes du peuple pleuraient; des ouvriers portaient le deuil. Pas un cri hostile, pas un désordre n’est venu troubler, dans une si grande foule, l’unanimité de cette noble et touchante manifestation.
Cependant le cortège était arrivé à la hauteur de l’arc de triomphe de l’Étoile. Toutes les troupes ont défilé sous ce glorieux monument de nos victoires. Le char funèbre a passé sous la voûte... Hélas ! M. le duc d’Orléans avait le droit d’y passer mort ! Vivant, il ne s’y était arrêté qu’une seule fois, un instant, le 4 juin 1857, lorsqu’il amenait à Paris sa jeune femme, quç^ l’élite armée de la grande ville allait recevoir dans cette même avenue où elle présente aujourd’hui les armes à son cercueil.
Mais le cercueil a continué sa route ; Notre-Dame de Paris l’attend 3 la foule est immense sur le parvis. Les chants ont commencé à l’autel. L’heure nous presse, il faut se hâter. Voici les Tuileries. Ici la scène change; au lieu de cette foule empressée, de cette curiosité triste et consternée, mais impatiente et avide, pourquoi cette solitude morne ? Le jardin est fermé. Aux fenêtres du palais, sur les balcons, sur les terrasses, personne : tout est désert. On sent que la mort a visité cette royale demeure, et qu’elle seule l’habite en ce moment. Au Louvre, dans le palais des arts, même soli-
tude, même silence. — Oli ! que les arts puissent pleurer du moins le noble protecteur qu’ils ont perdu !
Nous entrons dans Notre-Dame. L’archevêque de Paris, à la tête de tout son clergé, évêques suffragants, curés de toutes les paroisses dé Paris, aumôniers des établissements civils et militaires, chanoines de Saint-Denis et séminaristes de Saint-Sulpice, vient recevoir le corps de S. A. R. Mgr. le duc d’Orléans sous le grand portail où viennent descendre les princes.
C’est un moment triste et solennel.
La place du Parvis est couverte d’hommes et de chevaux; elle étincelle d’armes, de velours, de broderies; elle frémit de mouvement, elle palpite d’émotion, elle retentit des salves avec lesquelles l’artillerie salue l’arrivée de l’auguste mort.
Au dedans de l’église, tout est sombre, lugubre, immobile comme l’immense voûte qui domine de si haut cette scène de l’immense fragilité humaine et de royale douleur. La vieille cathédrale est tout entière revêtue de deuil, et elle gémit par la voix de ses chantres qui récitent les versets du De profundis.
Les princes sont entrés dans la cathédrale à la suite du dergé. Le cercueil, porté par vingt-quatre sous-officiers décorés, a été placé sous le catafalque et recouvert de son grand drap mortuaire.
Au moment où le corps est entré dans l’église, une batterie d’artillerie a exécuté une salve de vingt et un coups de canon, et le bourdon de Notre-Dame a donné le signal à toutes les cloches de Paris.
L’urne qui contenait le cœur du prince a été portée par
le lieutenant général Marbot dans le cœur de la cathédrale.
Après quoi les fils du roi se sont placés sur un rang, en face du catafalque. Les vêpres ont été entonnées par Farcheyêque et chantées par le clergé de la métropole. La cérémonie a duré une heure.
Les princes ont été reconduits à leur voiture avec le même cérémonial, et ont repris, à trois heures et demie, la route de Neuilly.
Ainsi s’est terminée cette triste et grande solennité.
Neuilly, Notre-Dame et Dreux ! telles sont donc les trois dernières phases de cette destinée royale, qui, commencée dans Fexil, puis rendue au ciel de la patrie, longtemps caressée par la fortune, placée par une révolution sur la première marche du trône, embellie e,t agrandie par tous les bonheurs de la terre et par tous les dons de l’intelligence, a finalement abouti au pavé sanglant de Sablonville ! Destinée lamentable, quand on regarde à sa fin; destinée brillante et digne d’envie, quand on songe au bien qu’elle a semé sur sa route, au souvenir qu’elle a laissé dans les cœurs, aux regrets déchirants dont son déclin rapide est suivi, et quand on songe aussi que ce jeune prince de trente ans emporte tout entière et intacte dans sa tombe royale la plus rayonnante auréole de bonne renommée qui ait jamais lui sur un cercueil 1