ACTE DE MARIAGE
L’an mil huit cent trente-sept , le mardi , trentième jour du mois de mai , à huit heures et demie du soir ,
Nous, Etienne-Denis, baron Pasquier, chancelier de France, pair de Errance, president de la Chambre des pairs, grand’croix de Tordre royal de la Légion- d’Honneur , remplissant , aux termes de Tordonnance royale du vingt-trois mars mii huit cent seize , les fonctions d’officier de Tètat civil à Tegard des princes et princesses de la maison royale , nous sommes transporte , d’après les ordres du Roi , avec Élie, duc Decazes, pair de France, grandrëfèrendaire de la Chambre des pairs , commandeur de Tordre royal de la Légion -d’Honneur , accompagné de Eugène-François Cauchy, chevalier de Tordre royal de la Légion-d’Honneur , garde des archives de la Chambre des pairs ^
Au château royal de Fontainebleau, dans la galerie de Henri II , où s’étaient également rendus , par ordre du Roi, Mathieu-Louis , comte Molé, pair de France, ministre-secrétaire d’état au département des affaires étrangères , président du conseil des ministres , officier de l’ordre royal de la Légion-d’Honneur, et Félix Barthe, j^air et garde des sceaux de France, ministre-secrétaire d’état au département de la justice et des cultes, grandofficier de Tordre royal de la Légion-d’Honneur ;
Où étant , avons procédé à l’acte de mariage de trèshaut et très-puissant prince E’erdinand-Philippe-Louis- Charlcs-Henri d’Orléans, duc d’Orléans, prince royal ^
ne à Palerme, le trois septembre mil huit cent dix, de très-haut , très-puissant et très-excellent prince Louis- Philippe , premier du nom , Roi des Français , et de trèshaute , très-puissanle et très-excellente princesse Marie- Amëlie, Reine des Français, d’une part;
Et de très-haute et très-puissante princesse Hëlène- Louise-Élisabètli , princesse deMecklembourg-Schweria , nëe à Ludwigslust , le 24 janvier 1 81 4, fille de feu trèshaut et très-puissant prince Frédéric-Louis, grand-duc héréditaire de Mecldembourg-Schwerin , décédé le 29 novembre 1819, et de feu très -haute et très-puissante princesse Caroline-Louise de Saxe- Weimar, grande duchesse héréditaire de Mecklembourg-Schwerin , décédée le 20 janvier 1816, d’autre part.
Et à cet effet , en présence de LL. MM. le Roi et la Reine des Français , comme aussi en présence de trèshaute et très-puissanle princesse Auguste-Frédérique de Hesse-Hombourg , grande duchesse héréditaire douairière de Mecklembourg ScliAverin , belle-mère de la princesse future épouse , agissant en vertu des droits et pouvoirs k elle conférés par très-haut et très-puissant prince Frédéric , grand-duc régnant de Mecklembourg- Sh’werin ; en présence également de très-haut, très-puissant et très-excellent prince Léopold , premier du nom^ Roi des Belges, duc de Saxe , prince de Gobourg-Gotha , et de très-haute, très puissante et très-excellente princesse Louise-Marie- Ïhérèse-Caroline-Isahelle, princesse d’Orléans, Reine des Belges, duchesse de Saxe, princesse de Cobourg-Gotha ; en présence également de très-hauts et très-puissâns princes Louis-Charles Philippe-Raphaël d’Orléans, duc
de Nemours; Frauçois-Ferdinand-Philippe-Louis-Marie d’Orléans, prince de Joinville ; Henri-Eugëne- Philippe- Louis d’Orléans , duc d’Aumale ; Antoine-Marie-Philippe- Louis d’Orléans , duc de Montpensier , fils de LL. MM. le Roi et la Reine des Français ; de très-hautes et trèspuissantes princesses Marie-Ghristine-Caroline- Adélaïde- Françoise- Lëopoldine , princesse d’Orléans ; Marie-Clëmentine-Caroline-Lëopoldine-Glotilde, princesse d’Orlëans 5 filles de LL. MM. ; et de très-haute et très-puissante princesse Eugène-Adëlaïde-Louise , princesse d’ Orléans , sœur du Roi ;
Et aussi en présence des témoins désignés par le Roi , savoir :
Antoine- Jean-Mathieu , baron Séguier , vice-président de la Gliambre des pairs , grand’croix de l’ordre royal de la Légion-d’Honneur ; Joseph-Marie, comte Portalis, vice-président de la Ghambre des pairs, grand’croix de l’ordre royal de la Légion-d’Honneur ; Achille-Léonce- Victor-Gharles , duc de Broglie, vice-président de la Ghambre des pairs, grand’croix de l’ordre royal de la Légion-d’Honneur; Dominique-François-Marie, comte de Bastard, vice-président de la Ghambre des pairs, grand-officier de l’ordre royal de la Légion-d’Honneur ; André-Marie Jean- Jacques Dupin , président de la Ghambre des députés , grand-officier de l’ordre royal de la Legïon-d’Honneur; JeanGalmon, vice-président de la Chambre des députés, commandant de l’ordre royal de la Légion-d’Honneur; Jules-Paul-Benjamin Delessert , viceprésident de la Chambre des Députés, commandeur de l'ordrç royal de la Légion-d’Honneur; Jean-François,
vicomte Jacqueminot, vice-président de la Chambre des députés , grand-officier de Tordre royal de la Légiond’Honneur • Laurent Gunin-Gridaine , vice-président de la Chambre des Députés , officier de Tordre royal de la Légion-d’Honneur ; Jean-de-Dieu Soult , duc de Dalmatie, pair et maréchal de France, grand’croix de Tordre royal de la Légion-d’Honneur; Maurice-Étienne, comte Gérard, pair et maréchal de France, grand-chancelier et grand’croix de Tordre royal de la Légion-d’ Honneur ^ Georges Mouton , comte de Lobau , pair et maréchal de France, commandant en chef la garde nationale du département de la Seine , grand’croix de Tordre royal de la Légion-d’Honneur ; Charles-Maurice , prince duc de Talleyrand , pair de France , grand’croix de Tordre royal de laLégion-d’Honneur; Gharles-Frédéric-Guillaume, baron de Rantzau , maréchal de cour et vice-grand-écuyer du grand-duché de Mecklembourg-Schwerin ^ Claude-Antoine-Gabriel duc de Ghoiseul , pair de France , grand’croix de Tordre royal de la Légion-d’Honneur ; Charles- Joseph Bresson , pair de France , envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du Roi près S. M. le roi de Prusse , commandeur de Tordre royal de la Légion-d’Honneur ^
Après avoir pris les ordres du Roi , avons fait aux hautes parties contractantes les demandes ci-après :
Très-haut et très-puissant prince Ferdinand-Philippe- Louis-Charles-Henri, d’Orléans , duc d’Orléans , prince royal , déclarez-vous prendre en mariage très-haute et très-puissante princesse Hélène-Louise-Élisabelh , prin-
cesse de Mecklembourg-Schweriü , ici présente? Et à ce, S. A. R. a répondu : Oui, monsieur;
Très-haute et très-puissante princesse Hélène-Louise- Élisabeth , princesse de Mecklembourg-Schwerin , déclarez-vous prendre en mariage très-haut et très-puissant prince 'Ferdinand-Philippe-Louis - Charles - Henri d’Orléans, duc d’Orléans, prince royal, ici présent; et à ce, S. A. R. a répondu : Oui, monsieur.
Sur quoi nous avons dit :
Par ordre du Roi , et au nom de la loi, nous déclarons que très-haut et très-puissant prince Ferdinand-Philippe- Louis-Charles-Henri d’Orléans , duc d’Orléans , prince royal , et très-haute et très-puissante princesse Hélène- Louisc-Élisabeth , princesse de Mecklembourg-Schwerin, sont unis en mariage.
De tout quoi nous avons rédigé le présent acte , et ont signé après lecture faite.
Ont signé :
Ferdinand d’Orle'ans , He'lene-Louise -Élisabeth de Mecklembourg-Sghwerin , Louis-Philippe ,
Marie-Amélie ,
Auguste-F rédér icque .
Léopold, — Louise, — Louis d’Orléans, — François d’Orléans, — Henri d’Orléans , — Antoine d’Orléans, — Marie d’Orléans , — Clémentine d’Orléans, — E.- Adélaïde-L. d’Orléans.
Séguicr , — Portalis , — de Broglie , — de Bastard , —
Dupin, — Calmon, Delessert , — Jacqueminot , — Cunin-Gridaine , — duc de Dalmatie , — comte Gérard, — prince de Talleyrand , — baron Rantzau , — duc de Ghoiseul , — Bresson , — Mole , — Barllie , — Pasquier , — duc Decazes, — E. Cauchy.
Après la lecture du contrat, M. le grand-référendaire a porté le registre à la signature de la famille royale. Les deux époux ont signé d’abord, et d’une main ferme ; le roi a signé ensuite , puis le roi des Belges, puis les deux reines , et enfin les princes et les princesses. Gela fait 5 M. le grand-référendaire a apporté le registre devant M. le chancelier, qui alors a appelé l’un après l’autre tous les témoins du mariage; chacun d’eux a signé à son tour dans l’ordre que nous disions tout à l’heure. M. le chancelier, M. le gi and- référendaire , M. l’archiviste de la chambre des pairs , ont clos le registre. A ce moment seulement, cette muraille d’or et de soie qui entourait la famille royale s’est animée ; les dames ont salué la jeune duchesse avec les plus tendres regards et les plus charmants sourires. Mais le roi a repris la marche, et il a fallu le suivre à la chapelle.
A peine avais-je eu le temps de jeter un dernier cojupd'œil sur cette salie que nous quittions si vile, sur ces tableaux qu’unissent entre eux les chiffres enlacés deHenri II et de Diane de Valentinois, sur cette cheminée du plus bel ordre ionique, qui se dressait derrière le roi, toute chargée d’emblèmes, de festons, d’armoiries, de guirlandes, de gigantesques chefs-d’œuvre de Philibert Delorme et de Guillaume Rondelet,
Mais le roi nous entraînait à sa suite, il fallait marcher avec lui. Avant d’arriver à la chapelle catholique, le roi passa par la galerie de François !«*•. Quand la galerie de François I sera restaurée , comme l’a été la galerie de Henri II, ce sera la plus belle galerie du château de Fontainebleau, et peut-être du monde entier. Là, en effet, le Primatice n’a pas été seulement un grand peintre, mais encore il a été un grand sculpteur. Hans la décoration, il ne faut pas que la peinture soit abandonnée à elle-même; si on veut qu’elle produise tousses effets, il est nécessaire qu’elle soit accompagnée de la sculpture. C’est la sculpture qui donne le relief, c’est-à-dire le mouvement et la vie, aux chefs-d’œuvre du peintre. Elle encadre, elle explique, elle accompagne à merveille la couleur ; elle en augmente la force et la grâce. La galerie de François P'' est le plus excellent exemple du grand effet que peut produire cette intime union des deux arts qui s’accordent si bien l’un et l’autre. Mais, hélas ! de tous les produits de cet heureux accouplement, il ne reste plus guère sur ces murailles que des linéaments informes, des figures brisées ou effacées ; et de ces chefs-d’œuvre des trois grands arts qui font le plus d’honneur à la nature humaine, l’architecture, la sculpture et la peinture, il ne reste plus guère que le souvenir. Ces souvenirs sont encore d’une grande puissance. Par ce qui reste de ces fragments on juge encore de ce qu’ils étaient; et, ce qui est plus heureux, on juge ce qu’ils seront un jour, quand leur tour sera venu de reparaître. Toujours est-il qu’en passant dans cette galerie de François !«*■, on ne pouvait s’empêcher de penser à tout ce qu’il avait fallu de peines et de dépenses royales pour ré-
fablir la galerie de Henri IL La première de ces galeries représente à merveille les misères de Fontainebleau^ la galerie de Henri II en résume toutes les splendeurs.
La cbapelle de Fontainebleau reconnaît saint Louis pour son fondateur. François L** la fit restaurer dans des proportions plus larges • Henri IV la fit décorer. Elle a quarante mètres de long sur huit mètres de large, sans compter les chapelles latérales. Le pavé est une mosaïque de marbres précieux et de diverses couleurs. Les lambris sont couverts des plus riches ornements de la sculpture et de la dorure. Fréminet, le peintre de Henri IV, a couvert la voûte de magnifiques peintures, heureusement conservées ; le maître-autel est entouré de douze colonnes de marbre; quatre anges de bronze le soutiennent. De chaque côté, deux statues en marbre blanc, saint Louis et Charlemagne. S’il y a quelque part une chapelle qui, pour le nombre , la richesse, la variété des ornements , pour la forme et pour la grâce, pour l’élégance et pour la richesse^ puisse lutter avec la chapelle de Versailles, c’est la chapelle de Fontainebleau.
La chapelle n’était pas moins éclairée que la galerie de Henri II. Des lustres sans nombre et chargés de bougies jetaient leur tranquille lumière sur les tribunes latérales, sur la tribune de l’orgue, toutes remplies de spectateurs. L’autel était paré de fleurs ; de beaux tapis des Gobelins recouvraient le sanctuaire ; tous les bancs de chêne étaient garnis de velours, et chaque prie-dieu avait son coussin de soie. Le duc d’Orléans menait lui-même sa fiancée à l’autel. L’exhortation conjugale de l’évêque de Meaux fut simple et très-courte ; elle fut écoutée ayec re»
cueilleraent et dans le plus grand silence. Le greffier de la chambre des pairs ayant remis à monseigneur Fevêque un certificat de la chancellerie de France, dans lequel il était dit que le mariage avait été célébré, F évêque bénit les deux époux. Le curé de Fontainebleau, M. Liotard, assistait à cette cérémonie, aussi bien que M. Cuvier, le vénérable pasteur qui devait célébrer tout à Fheure le mariage luthérien.
Quand la cérémonie fut achevée, la famille royale quitta Fautel, et le roi, qui connaît mieux que personne le château restauré par ses soins, conduisit cette noce royale par de nouveaux chemins et par de nouveaux escaliers, jusqu’à la galerie Louis-Philippe. Vous dire au juste l’itinéraire de cette marche triomphale, les escaliers que nous avons montés et les escaliers que nous avons descendus, il n’y a peut-être que le roi qui saurait le dire. Ces escaliers étaient tendus de tapis magnifiques, couverts d’orangers en fleurs^ chargés de candélabres, resplendissants de marbres et de peintures. Pour aller à la chapelle catholique, le cortège avait traversé la salle des Gardes et Fescalier de François ; pour aller à la galerie Louis-Philippe, il traversa Fescalier d’Alexandre et le vestibule de la Porte-Dorée. Dans la salle des Gardes, un habile, savant, ingénieux et modeste pinceau, M. Munich, a rappelé avec un rare bonheur tous les amours, tous les tournois, toutes les joutes chevaleresques du château de Fontainebleau. Il a placé là tous les emblèmes qui ont honoré ces nobles murailles : la Salamandre, le Croissant, FH couronnée, le soleil de Louis XIV, l’aigle et les N de Fempereur. La cheminée de cette salle des Gardes est à elle seule tout un
édifice ; les ornements de Tescalier du roi sont aussi de M. Munich. M. Abel de Pujol a fait les deux tableaux. M. Abel de Pujol, M. Allaux, M. Picot et M. Munich, tels sont les principaux restaurateurs de ce vaste palais, dont rarchitecle est, après le roi Louis -Philippe, M. Dubreuil.
Nous sommes donc arrives par la route la plus brillante, en prenant par le vestibule de la Porte-Dorëe (autre chefd’œuvre du Primatiee, naïf chef d’œuvre), dans la galerie Louis-Philippe. Toute cette galerie, qui est magnifique, est construite dans le style de la renaissance^ des colonnes d’ordre dorique soutiennent la voûte et le plafond; des glaces d’une vaste dimension remplissent les intervalles qui séparent les groupes de colonnes ; ces portes immenses ont ëtë copiëes exactement sur une porte du quinzième siècle ëchappëe à la dévastation; mais malgrë l’habiletë de l’imitation, il est encore facile de distinguer la copie de l’original. Cette salle, d’un caractère sëvère, avait ëté disposée pour le mariage protestant. Sur un autel, recouvert de velours rouge, ëtait placë un Christ entre deux flambeaux; sur une table, la Bible, devant l’autel un prêtre, ou plutôt un père de famille cëlëbrant le bonheur domestique. C’ëtait encore un contraste touchant et inattendu. Nous passions des pompes de l’ëglise catholique à la sévérité de l’ëgiise protestante. Le discours de M. le pasteur Cuvier a durë plus d’un quart d’heure; il a parlé simplement, et dans ce discours il avait tout à fait oublié le prince , pour ne se souvenir que du jeune époux. Il y avait bien de la paix et bien de Témotioa dans ce discours.
Il était plus de onze heures : arrivé à la porte de la chapelle^ le roi a salué gracieusement rassemblée, puis il est rentré dans ses appartements, en remontant ce magnifique escalier, dont un roi se contenterait pour son salon. Ainsi s’est terminée cette seconde journée, et jamais, que je sache, une journée historique n’a été remplie de plus d’émotions , de plus d’intérêt, de plus de magnificence et de grandeur.
Il faut voir la forêt de Fontainebleau, le matin de bonne heure, quand Toiseau chante, quand le soleil brille, quand tous les points de vue s’étendent à l’infini devant vos regards charmés, quand toutes ces pierres amoncelées sous ces arl)res séculaires prennent mille formes fantastiques, et donnent à la forêt l’aspect de la plaine où les Titans se battirent contre le ciel. La forêt de Fontainebleau est pleine de mystères, de bruits, de détours, de lumière, d’obscurité. Ce sont des cavernes profondes, ce sont de petits sentiers, qui serpentent doucement dans l’ombre sur un gazon fleuri • ce sont des flots de sable qui s’échappent du rocher entr’ouvert 5 c’est une goutte de rosée qui tombe en murmurant doucement d’une inerte montagne ^ ce sont mille formes bizarres , comme il devait y en avoir beaucoup sur la terre après le déluge, quand les eaux eurent défiguré à plaisir toutes J es choses de la création. A chaque pas que vous faites dans ces mystères, vous rencontrez
quelques-unes de ces nouveautés, vieilles comme le monde, mais dont Teffet est tout-puissant. Les artistes, les poëtes, les romanciers, les amoureux, ces grands poètes, ont fait de tout temps de la forêt de Fontainebleau le domaine de leurs rêves. Elle se compose de quarante mille arpents de vieux arbres ^ elle est bornee à Fouesl par la Seine, au raidi par le canal de [Briare ; elle n’a pas moins de vingthuit lieues de pourtour. Presque au centre de celte forêt est situe le palais de Fontainebleau.
Au milieu de cet admirable bouleversement de roches, de gazons, de vieux chênes, dont plusieurs s’appellent saint Louis , ou Charlemagne, ou Clovis ^ dans les fourres épais, dans les routes bien sablees, sur les hauteurs inaccessibles, au fond de ces gorges profondes, au fond de ces cavernes, au sommet de ces palais aériens • loin de la Seine qui brille au loin, ou sur ses bords, à Fombrage des pins ou des érables, des bouleaux ou des hêtres, des sapins ou des ormes, sur les bruyères, parmi les roseaux, sur la mousse ou dans le sable, au cri des corbeaux, aux chants joyeux de l’alouette, aux notes plaintives du rossignol ; que la couleuvre étale au soleil ses couleurs variées, ou que le daim s’enfuie en bondissant, après ayoir jeté un coupd’œil animé et curieux, n’oubliez pas cependant de rechercher les sites favoris des princes et des poètes, les rochers fameux, les repos de chasse, dont l’aspect rappelle les vieilles légendes. Il y a un certain art pour visiter Fontainebleau, au-delà duquel tout est hasard et confusion. Allez donc pas à pas , de la Table du Roi à la vallée de la Selle, du rocher de Saint-Germain à la Mare-aux-Eves, du carrefour de Belle-Vue à la Gorge du Loup. Parmi
toutes ees horreurs magnifiques, recouvertes de beaux ombrages, visitez Franchard, la plus bouleversée de toutes ces vallées pittoresques. A Franchard, on vous racontera des légendes, on vous montrera les ruines d’un monastère, vous aurez des histoires de saints et des histoires de voleurs ; puis , en côtoyant un petit lac, sur lequel flotte à riieure qu’il est un jeune chêne de vingt ans, renversé par le vent, vous irez admirer la Hoche qui pleure.
La Roche qui pleure, c’est une montagne couchée sans art entre plusieurs montagnes moins hautes. Autour de cette roche, tout est désolation, silence, aridité. Vous avez soif rien qu’à vous voir dans ces sables, sur ces rochers, sous ce soleil. Mais cependant prêtez l’oreille. Entendezvous le bruit argentin d’une goutte d’eau qui tomberait du ciel dans une coquille de nacre? Pour l’entendre tomber cette eau limpide, il faut avoir la tête calme, la conscience tranquille. Elle ne se révèle qu’aux bonnes gens qui la cherchent en toute simplicité, cette eau mystérieuse et limpide. On dit qu’elle a le secret de soulager bien des souffrances : je suis sur qu’en effet elle pourrait guérir bien des maux de l’âme, si l’on pouvait chaque matin aller l’entendre murmurer doucement sa plainte inarticulée. C’est étrange cette perle qui se détache de cette immense roche, cette goutte d’eau pure qui sort en murmurant de cet énorme granit ^ on dirait un vieux soldat qui pleure et qui cache ses larmes. En tout temps, en toute saison, par les soleils les plus chauds, par les plus froids hivers, la même roche donne éternellement la même goutte d’eau pure et inaltérable : jamais plus, jamais moins^
Il y a encore , parmi les endroits renommés, le mont d’Henri IV, le Roclier d’Aron , le Mont- Ai gu, les Ventes de la Reine, les Érables , la Table du Roi , la Table du Grand-Veneur ; le grand-veneur mène la cbasse infernale aux aboiements de ses chiens d’outre- tombe • la grande Treille, le village d’Aron , les Pressoirs du Roi, le Bouquet du roi, Henri IV et Sully, deux vieux chênes admirables entre tous les chênes ; le rocher des Deux Sœurs, la Suisse en petit. On va, on vient, on s’arrête; on se sent si heureux de vivre et de dire bonjour au soleil !
Cependant quinze voitures à six, chevaux traversaient la forêt au pas , au galop , faisant halte , se perdant dans les allées, reparaissant l’instant d’après dans des sentiers moins couverts. Calèches , chars à banc, landaus, étaient remplis de la foule des promeneurs. C’était le roi et sa famille; c’était la jeune duchesse d’Orléans et son mari , timide encore , et qui parlait à sa femme comme il lui eût parlé la veille; les dames étaient dans quatre voitures, les jeunes gens étaient à cheval. C’était un bruit, c’étaient des éclats de rire , c’étaient des gros bouquets dont les voitures étaient jonchées. Tant pis pour les curieux qui auraient voulu troubler tout cet abandon et toute cette joie de leur regard indiscret ! Quant à moi , quand je suis dans la forêt de Fontainebleau , il me faut la forêt tout entière ; je la veux pour moi tout seul. Vous pensez donc que ces quinze voitures et ces quinze fois six chevaux, et ces écuyers, et ces officiers , et ces aides de camp, et cette livrée, et ces princes qui couraientà cheval, et toute cette famille royale qui paraissait par intervalles,
et que je pouvais rencontrer à chaque pas, me troublèrent dans ma promenade matinale. Donc, je leur cédai la forêt tout entière, et je rentrai dans la ville en me rappelant que j’étais encore à jeun.
Pour rentrer dans la ville de Fontainebleau , il faut passer au milieu des tentes babitëes par deux beaux régiments d’infanterie et d’artillerie. A droite du cliemin reposent les canons entre deux guirlandes de gazon qui remplacent les chaînes de fer ; au devant du camp , les artilleurs ont élevé une redoute en terre ; cette redoute est construite au cordeau , au compas , et d’après toutes les règles de Fart : je vous laisse à penser si cet ornement des artilleurs faisait l’envie des carabiniers leurs voisins. Qui dit un camp dit aussi des jardins , des arcs de triomphe , de belles rues sablées , d’innocentes redoutes , un trophée d’armes. Mais comment les carabiniers pourront-ils lutter avec les artilleurs ? Ce sont d’habiles et ingénieux compères les carabiniers du sixième ; s’ils n’ont pas la science de leurs voisins dans Fart d’élever des forts , de creuser des fossés , de donner au gazon mille formes diverses, ils ont pour eux Fcsprit, larecherche^Ies fines devises, Fart
de tirer parti pour rornement , d’une baguette de fusil , d’un vieux schako, d’une baïonnette rouillee , d’une poignée de sabre. Tout leur sert pour dresser leur trophée, tambours , trompettes, bonnets de police ^ le trophée est tout recouvert de mousse , sur la mousse sont écrites d’élégantes devises avec des fleurs ; au sommet du trophée , par devant , par derrière , flottent mille drapeaux tricolores ; iaissez-les faire , vous verrez que l’imagination vaut bien la science , que l’esprit vaut bien le génie , que le carabinier n’aura rien à envier à l’artilleur. Il était plus de midi , et tout le camp des carabiniers était encore occupé à embellir son trophée. Dans cette foule de jeunes officiers en déshabillé du matin , le schako sur la tête, les pieds dans des pantoufles de velours brodées par des mains amies , moitié soldats , moitié dandies , moitié indigence militaire et moitié luxe de la ville, en beau linge et en vieil habit , j’en reconnais un qui me voit, qui m’appelle , qui accourt , qui me fait descendre de mon cheval , qui m’embrasse , qui me présente à ses frères d’armes , et qui m’emmène dans sa tente pour déjeuner avec eux, non sans m’avoir demandé comment je trouvais leur trophée d’armes.
La tente de mon ami le sous-lieutenant est pittoresquement située entre la rue cV Orléans et la grande rue de Mecklembourg, Un double lit occupe cette tente ^ une table , des pliants , une bouteille tour à tour bouteille et chandelier, eau et vin , flamme et fumée , une poutre sur laquelle sont placées deux épées , une brosse , un rasoir sans manche , du cirage anglais , un flacon d’eau de Cologne, un jeu d’échecs , V École de peloton et quelques
volumes dépareillés de Molière , tel est le mobilier de la tente. En peu d’instants , la tente fut remplie de bons | jeunes gens pleins d’esprit et de bonne humeur, et le I déjeuner commença d’une façon splendide. On parla de tout, de vers et de prose , de paix et de guerre, d’habits et d’épaulettes , sans oublier les amours et les spectacles, et les belles comédiennes , et les fêtes du soir, et mademoiselle Mars , dont on avait aperçu le voile qui flottait au vent. Il est impossible d’être plus gai et de meilleure compagnie. C’étaient des éclats de rire à faire envie à un maréchal de France. Surtout ce jour-là , tout le corps des jeunes officiers était généralement occupé d’un madrigal indigène et guerrier qu’un des leurs avait composé en l’honneur de la princesse Hélène. L’idée de ce madrigal était ingénieuse et fine. Il s’agissait d’un parallèle entre la belle Hélène de la guerre de Troie, qui semait tant de discordes sur son passage , et la jeune duchesse d’Orléans. Les vers étaient galamment tournés , simplement écrits , bien pensés , et M. Casimir Delavigne luimême n’aurait pas^refusé de les signer. Seulement, quand j’arrivai au camp , les parties intéressées à cette poésie venaient d’y découvrir une espèce d’hiatus qui choquait leur oreille , et dont il fallut se défaire à tout prix. Donc on scandait , on tournait , on retournait ce malheureux vers. L’auteur, en homme d’esprit, abandonnait tout à fait son. vers, mais il tenait à sa pensée; [ses amis y tenaient aussi , et plus que lui encore ; mais cependant ce diable de vers était inflexible. On avait beau le tourner et le retourner dans tous les sens , l’hiatus reparaissait toujours.... Ce n'était pas un hiatus! c’était une légère
ioi —
tache qu'il était très-facile d'effacer en s’y prenant sans violence. — Vous qui êtes du métier, me dit un capitaine, diîes-nous donc comment vous feriez ces vers. — A coup sûr, je les ferais moins bien que vous, capitaine ; mais tenez, voici votre vers.... Et en effet, j'avais détruit l'hiatus, qui n’était pas un liiatus. Vous jugez que de remerciements et que de franches poignées de main I Aussitôt le quatrain est envoyé à la ville , et il revient imprimé sur une belle toile blanche. — Et voilà comment se passe la vie du camp !
Nous étions encore à table , quand soudain le tambour se fait entendre. Le roi venait de la forêt , il va passer, il faut le recevoir. Je ne sais pas ce qui arriva, mais en un clin-d'œil tous mes jeunes officiers , si débraillés tout à l'heure , furent habillés comme pour le bal ; rien ne manquait à leurs beaux uniformes, pas un grain de poussière sur leur chaussure , pas un pli à leurs habits ; leurs épaulettes étaient brillantes comme l'argent, je voudrais dire comme l'or* tout le régiment s’habilla comme un seul homme , toutes les tentes se fermèrent, la musique courait aux armes ; musique , officiers , soldats , trophées d'armes , tout était prêt, que le roi, qui va si vite, n’avait pas encore paru.
Et le soir, il y avait spectacle à la /?our. Pour arriver au théâtre, heureux celui qui peut prendre le plus long chemin. La cour ovale se présente d'abord, puis l’escalier du Roi et les admirables sculptures de la renaissance, et la rampe dorée , et les portraits de Louis-le- Jeune , de saint Louis, de François d’Henri II, d'Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV? de Napoléon, de Louis-Phi-
lippe et de la reine des Français ; puis les cinq pièces de Tappartement de madame de Maintenon, rendu à son premier lustre et tout rempli de meubles de Boule ; puis, la statue d’Henri IV, qui surmonte la vieille cheminée en marbre blanc • puis , la salle des Gardes et sa cheminée que supportent la Force et la Justice. Vous arrivez dans la salle de spectacle. La salle est longue et étroite, l’ornement est un couronnement de Louis XV, la scène est entourée de guirlandes et de feuilles de roses. Le roi a beau dire qu’il ne veut pas bâtir une nouvelle salle de spectacle, je ferais volontiers le pari que la salle actuelle deviendra avant peu ce qu’elle était sous Louis XV, une salle de galas et de banquets. On portera le théâtre ailleurs.
Ce soir-là, l’assemblée était brillante. A huit heures, le roi entrait dans sa loge, donnant le bras à la duchesse d’Orléans. C’est seulement alors qu’on a pu bien voir la jeune duchesse. Elle avait monté si vite le grand escalier le premier jour, elle avait été si entourée le second jour, elle avait traversé la forêt d’un pas si rapide, qu’à peine' pouvait-on dire la beauté de sa taille, la noblesse de sa démarche, la couleur de ses longs cheveux, l’esprit de son regard, la grâce de son sourire. Mais quand elle parut dans sa loge royale^ à la place d’honneur , à côté de la reine, entre les deux rois, accompagnée de ces vieux maréchaux de France , les compagnons du grand capitaine, tout ce parterre de généraux et de capitaines, ces loges garnies de dames, ces secondes g'aleries remplies de jeunes sous-officiers, se levèrent debout pour la recevoir, pour l’applaudir, pour la regarder aussi, et pour s’assurer s’il était vrai qu’elle fut si belle? La jeune femme a répondua
Tattente generale. Elle a salué rassemblée, et chacun a pu voir que c’était en effet une grande et belle personne ; la taille d’une reine, la grâce d’un enfant, les cheveux tout blonds et de cette couleur blonde qui est si près d’être la couleur des brunes } son œil est bleu, mais plein d’intelligence et de feu, sa tête est petite, sa main aussi ; ni le voyage, ni le soleil, ni la fatigue, ni tant d’émotions diverses, n’ont pu altérer la blancheur inaltérable de son teint. Au milieu de cette grandeur inaccoutumée, à celte cour qui n’est pas une cour, parmi ces hommes importants à tant de titres si divers, la jeune femme se trouve à l’aise, tant elle sait garder de réserve même dans son abandon, de modestie même dans les honneurs dont on l’entoure. Sa voix est sonore et toute remplie de la douce na’iveté allemande. Elle salue, elle regarde, elle écoute, elle voit tout, elle comprend toutes choses • on sent, rien qu’à la voir, qu’elle est émue, qu’elle est heureuse; on lui sait gré de sa jeunesse, de sa beauté, de son intelligence, de sa douce voix, de cette belle langue française qu’elle parle si bien, et qu’elle a apprise dans les grands maîtres ; on lui sait gré de tout , même de son bonheur.
Mademoiselle Mars jouait les Fausses Confidences et la Gageure impréme^ et vous savez avec quel admirable talent. Le parterre écoutait en silence tout cet esprit de Marivaux; et comme c’était un parterre composé, en grande partie, d’officiers de la garde nationale, électeurs, propriétaires, et, en cette, triple qualité, partie essentielle du gouvernement représentatif, il m’a paru que ce partcrre-ià ne goûtait pas tout d’abord cette intrigue de
Taiitre siècle : ce Dubois, le valet qui mène toute cette comédie, paraissait au parterre un drôle malappris; il regardait madame Arganle comme une insolente baronne, qui ne savait rien de la charte constitutionnelle; surtout il ne comprenait pas ce Dorante, ce jeune homme de bonne mine et de bonne famille, qui pouvait être as^ocat'y et qui consentait à être Tintendant d’ Araminlhe et à faire la cour à Marton, sa suivante. Les vieux instincts plébéiens de ce parterre bourgeois se sentaient quelque peu révoltés : dans cette peinture exquise des mœurs du siècle passé, et dans toute cette élégance, il ne voyait guère que le dédain pour le tiers-état. Heureusement, après les premières humiliations de Dorante et les premières insolences de madame Argante, la scène change d’aspect : madame Argante est raillée et jouée par Dubois; Dorante épouse Araminthe, sa belle maîtresse ; le comte, amant d’ Araminthe, est battu par le neveu du procureur. Pour le tiers -état, la satisfaction est complète, et enfin, mademoiselle Mars aidant Marivaux, ce parterre, d’abord si froid, aurait battu des mains, ài le respect le lui eût permis.
De temps à autre, les spectateurs les plus habitués au spectacle tournaient la tête pour regarder celte jeune princesse nouvellement arrivée d’Allemagne, et prêtant l’oreille à la langue de Marivaux, à cette langue à part, qui n’a été parlée qu’un jour, par quelques jeunes gens et quelques jeunes femmes qui sont morts à vingt-cinq ans, a la fin d’un siècle et d’une société que la foudre a frappés. Grand miracle, en effet, que la langue de Marivaux ait échappé à tant d’orages! mais grand miracle aussi qu’elle soit comprise par une princesse étrangère qui n’a pas
même touché Paris, qui n’a vu encore que des députés, des pairs de France, des généraux, des soldats, et qui n’est en France que depuis trois jours !
Dans les entr’actes, on criait : Vwe le roil On prenait des sorbets et des glaces, qui circulaient avec une grande profusion* on écoutait l’harmonie guerrière et nerveuse des clairons et des trompettes • on regardait bouche béante M. de Talleyrand, ce grand seigneur, qui est peut-être le dernier des grands seigneurs de l’Europe, inépuisable pensée, fécond esprit, vivante histoire de la fin du dixhuitième siècle et du commencement du siècle suivant, c’est-à-dire l’inépuisable chapitre des deux siècles les plus remplis de notre histoire. On admirait cette figure impassible, ce regard qui devine toutes choses, ces cheveux filancs qui ne sont pas les cheveux d’un vieillard, ces rides profondes que le temps a creusées, non le travail. Si le prince eût voulu, que de belles histoires il eût pu raconter de cette même salle de spectacle, où il avait vu tant de grandeurs dans des appareils si divers ! Mais il était immobile et comme insensible à ce qui se passait devant lui. Il était nonchalamment assis dans sa loge, et sans doute il eût donné tout Marivaux et tout ce parterre de gardes nationaux, c’est-à-dire tout le passé grand seigneur et tout le présent bourgeois de la France, pour une partie de wisth. M. de Talleyrand, avec une vigueur peu commune, a supporté jusqu’à la fin la fatigue de ces fêtes. Le même soir, comme le roi passait devant lui, M. de Talleyrand se levait pour le saluer. — Àh ! mon prince, dit le roi, restez assis, — Sire, répondit le Nestor de la diplomatie euro-
peénne, il faudrait que M. de Talleyrand fut mort, pour ne pas se lever devant vous !
Les jeunes gens et les jeunes femmes regardaient avec admiration, dans un coin de Torcliestre, Youssoiif et le commandant x4.11ouard. Youssoiif-Bey est un véritable Arabe de pur sang : il a la taille petite^ la tête haute et fière, les membres de fer, Tagiletë, la grâce, la vigueur, le regard brûlant, la crinière épaisse et noire des coursiers de son pays. Jamais plus d’intelligence sauvage n’a brillé dans le visage d’un jeune homme ^ il a le col nu et superbe; sa tête est ornée d’un turban de cachemire, sa barbe est longue et bien peignée ; il porte un habit oriental en drap vert, galonné d’or, et sur les épaules un manteau noir; le terrible yatagan est passé à sa ceinture. Quand il sourit, il montre, à travers ses moustaches, les plus belles dents du monde, aussi blanches, aussi dures que les dents d’un jeune chien de Terre-Neuve : il est vraiment beau ainsi vêtu! Il parle le français comme un élève de Voltaire, c’est-à-dire avec mille formules ironiques qu’il a trouvées je ne sais où; son regard est railleur, son accent est railleur ; il regarde les hommes et les femmes du coin de l’œil, sans mépris, mais sans admiration; il porte fièrement sur sa poitrine la croix d’officier de la Légioiid’Honneur. Il avait l’air bien étonné en écoutant les Fausses Conjidences et la Gageure hnpréme ; et était près de dire comme disait une belle Espagnole, à une co« médie de Lachaussée : Ils s"" aiment y ils sont seuls, personne ne les regarde; que de temps perdent ces genslà \
Son compagnon, longue barbe aussi, taille plus haute,
c’est ce beau jeune bomme, M. Allouard , qui était , il y a deux ans, la gloire des courses de Chantilly et du Champ-de-Mars. Celui-là n’aura pas eu grand’peine à se faire Arabe, car il en avait déjà la force et l’adresse, l’intelligence et Fagileté^ il marche gravement, posément, comme un pacha; lui, ce jeune homme si pétulant et si vif, il a pris toute la gravité arabe, si bien qu’en les voyant passer l’im et Tautre, Youssouf et M. Allouard, l’un vif, pétulant, inquiet, beau parleur, élégant et spirituel causeur, l’autre calme, grave, réservé, on dirait à coup sûr d’Youssouf : voilà un Français déguiséen Arabe, et d’ Allouard : voilà un Arabe; avec un peu plus de vivacité ce serait un beau capitaine français !
C’est ainsi que jusqu’à la fin de cette dernière soirée, c’est-à-dire jusqu’à onze heures^, l’œil, l’esprit, l’oreille, étaient également occupés; la fête était complète, l’admiration était entière ; il n’y a pas de spectacle au monde plus imposant qu’un pareil spectacle, il n’y a pas de drame qui vaille ce drame, il n’y a pas d’opéra qui vaille cette fête des yeux et de la pensée, même quand l’Opéra possédait encore ces deux chefs-d’œuvre qu’il a perdus, Ijs^ourrit et mademoiselle Tagiioni !
Et le lendemain, je dis adieu à la ville, au palais, au camp, à la forêt, emportant avec moi le souvenir impérissable de ces trois belles journées du mois de juin; trois journées aussi importantes pour la dynastie du roi Louis- Philippe r*' que les trois grandes journées de juillets
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