VERSAILLES
XLestauratîon du palais do "Versailles.
Après Fontainebleau, Versailles. A peine duchesse d’Orléans , la jeune princesse va marcher de triomphes en triomphes. Le roi son père lui a préparé plus de surprises heureuses que n’en pourrait rêver l’imagination la plus puissante : pour elle il a relevé le palais de Fontainebleau^ pour elle il va inaugurer le musée de Versailles. Il veut, pour faire honneur à son fils , à sa belle-fille et au château de Versailles^ son royal cÈef-d’œuvre, que le mariage de son fils et l’inauguration du musée de Versailles aient lieu le même jour, et que ces deux dates, mémorables dans notre histoire , se confondent dans notre reconnaissance et dans nos souvenirs.
Le palais de Versailles, cette imposante création de Louis XIV, qui suffisait à peine à contenir sa puissance et sa gloire, n’ëtait plus qu’une vaste ruine, souvenir plein d’intérêt et de tristesse de tant de prospérités et de grandeurs. Après avoir abrité le plus grand siècle de notre histoire, le château de Versailles était tombé en ruines tout d’un coup , avec la royauté qui lui prêtait sa puissance et son éclat. Ces royales demeures, ainsi dévastées^ restèrent longtemps silencieuses et désertes. Plus tard l’empereur Napoléon, arrivé à son plus beau moment de triomphe et de majesté, se mit à penser qu’à présent qu’il était le grand empereur^ il avait le droit peut-être de réparer et de redorer à son usage la demeure du grand roi. Il fit donc quelques tentatives pour leur rendre leur ancien éclat , à ces murs désolés • mais ce furent de vains efforts. La toute-puissance impériale s’arrêta confondue sur le seuil de ce palais , construit à l’usage d’une autre royauté. L’empereur, avec ce bon sens admirable qui fut longtemps son étoile et sa fortune, comprit bientôt qu’il ne lui était pas donné de refaire le palais de Louis XIV, pas plus qu’il ne lui avait été donné de reconstruire la royauté de Louis XIV. Il s’avoua à lui-même qu’il n’avait pas le droit de réparer les vestiges irréparables de tant de puissance et de majesté ; et après les premières tentatives, ce grand homme , pour qui le mot impossible n’était pas un mot français, eut bientôt renoncé à cette tâche sans fin et sans résultat pour lui , la restauration du château de Versailles !
Cependant l’empire fit place à l’ancienne monarchie : la maison de Bourbon remonta sur le trône qu’elle avait
perdu. L’empereur fit ses adieux à ses aigles duhaut de cet escalier du château de Fontainebleau, qui devait être sauvé de sa ruine par la même volonté intelligente et royale qui sauve aujourd’hui le château deVersailles. Ce fut alors vraiment que Versailles put croire à sa renaissance. En effet, les rois qui revenaient n’étaient-ils pas les petits-fils de Louis XIV ? Louis XVIII , l’héritier légitime de cette monarchie, n’avait-il pas eu son berceau à Versailles, comice il devait avoir son tombeau à Saint-Denis? C’était donc par droit de naissance que Versailles allait sortir de so^ abandon et de son silence* Louis XVIII le voulait. Il donna des ordres pour que Versailles se ressentît de cette restauration royale • vains efforts encore cette fois ! Napoléon l’avait dit : Louis XVIII ne pouvait dormir en sûreté que dans le lit de l’empereur. Désormais le château de Versailles ne devait plus prévaloir sur le château 4es Tuileries. Cette royauté de Louis XVIII, qui est morte parce qu’elle s’est obstinée à se dire une vieille royauté , et parce qu’elle n’a pas voulu être une royauté nouvelle , comprit cependant , elle aussi , après les premières tentatives pour relever ces grands débris , pour donner une vie nouvelle à ces illustres ruines, qu’une force irrésistible la repoussait de ces murs témoins de son ancienne toutepuissance. Ainsi le château de Versailles, muet, dévasté et désert , était au milieu de la France comme ces châteaux abandonnés des romans de chevalerie , ouverts à tous les vents , mais où personne ne peut entrer.
C’est que ni l’empire , ni la restauration n’avaient su trouver véritablement la destination nouvelle du Versailles de Louis XIV. Dans leur double égoïsme, Napoléon et
Louis XVIII ne voulurent loger au château de Versailles, Napoléon que Tempereur , Louis XVIII que le roi de France. Louis XVIII ne voulut pas comprendre que désormais, empire ou royauté, la puissance souveraine de la France ne pouvait habiter que le château des Tuileries; Fempereur ne voulut pas s’avouer à lui-même que le palais qui avait eu Fhonneur d’abriter la royauté de Louis XIV, était trop grand , même dans ses ruines , pour n’être plus qu’une simple maison de plaisance. Un hôte digne d’habiter ces demeures, une fois qu’elles seraient relevées, voilà ce qui manquait surtout au château de Versailles. Le roi Louis-Philippe F**, le roi conservateur, cette courageuse et royale intelligence qui a déjà sauvé panni nous tant de monuments qui allaient crouler, qui a déjà relevé tant de ruines, a enfin trouvé le premier Fhôte royal qui convenait désormais au palais de Versailles . Le palais de Versailles était destiné, de toute éternité , à n’être habité dignement que par des rois. La gloire^, la puissance et la majesté pouvaient seules le remplir. Le roi des Français, pour le sauver et pour le remplir à tout jamais, a fait du palais de Versailles la demeure de la gloire et de la majesté françaises. Il a relevé ces nobles murs , il a redoré ces riches lambris , il a ouvert à deux battants ces portes royales , il a retrouvé les riches peintures de ces plafonds , il a remis en lumière ces emblèmes et ces armoiries , placés là par les vainqueurs de la veille et effacés par les vainqueurs du lendemain ; les imprévoyants et les insensés ! comme si on effaçait une seule ligne de l’histoire! Le roi des Français a relevé ces longues galeries; il a préparé à de nouveaux honneurs cés salles magnifi-
qucs où se promenaient jadis , dans une attente respectueuse , toutes les gloires du grand siècle ; il a évoque de cette voix toujours obëie tous ces souvenirs si remplis de gloire et de majesté • et quand enfin le palais a été préparé comme pour un roi , le nouveau Louis XIV du nouveau Versailles, se tournant vers la France : Soyez la reine de ces lieux, lui a-t-il dit^ régnez où régnait Louis XIV, mon aïeul • prenez place dans les salons , dans la chambre du roi. Envoyez dans ces galeries, qui sont à vous, tous vos grands hommes ; inscrivez sur ces murs toutes vos gloires et aussi tous vos revers , toutes ^vos craintes et aussi toutes vos espérances passées , toutes vos joies et toutes vos douleurs. Je veux que désormais le palais de Versailles, restauré par mes soins, soit le temple de la fortune française. Je le donne à la France, comme le plus beau don que son roi puisse lui faire !
Et , en effet, tel qu’il est aujourd’hui, grâce au roi , tel que toute l’Europe le viendra visiter comme une de ces merveilles inestimables qui n’ont pas leur égale dans le monde, qu’est-ce aujourd’hui que le château de Versailles, sinon la reconnaissance la plus complète , la plus désintéressée et la plus loyale de l’histoire de France , qui se soit jamais faite , même dans une histoire écrite ? Dans ces murs , naguère encore si désolés et si déserts, sont venus tour à tour tous les rois, tous les siècles, toutes les croyances , tous les grands hommes de la France. Ils ont obéi à la voix royale qui les appelait à ces nouveaux honneurs. Du fond des tombeaux de Saint-Denis, du fond des caveaux du château d’Eu, du Musée des Augustins, de toutes les vieilles cathédrales, de tous les monas-
tcres et de toutes les églises en ruines , les rois de la première race se sont dressés ^ ils sont venus , la couronne sur la tête et le sceptre à la main , prendre leur place dans ces iongues galeries destinées aux statues de marbre ou de pierre. Les voici tous : Clovis, Charlemagne, Carloman , Eudes , Jean d’Artois , Hugues Capet , Charles Martel , saint Louis, Philippe-le-Hardi , Louis-le*Hutin, Léon de Lusignan • et à leurs côtés : Jeanne de Savoie , Blanche de Castille , Valentine de Milan , Marguerite de Flandre, Clémence de Hongrie; toutes ces beautés, tous ces courages ; toute la blanche hermine , toutes les cuirasses de fer]; toutes les fortes, toutes les gracieuses poitrines de notre vieille histoire. Les uns morts sur le trône , les autres dans l’exil ; ceux-ci la couronne sur la tête , ceux-là dans une robe de moine ; un lion veille aux pieds des hommes , un lévrier dort aux pieds des femmes, emblèmes du courage et de la fidélité.
C’est ainsi que le moyen-âge se présente à vous dans sa gloire inculte. Tous ces hommes forts d’autrefois, dont le nom est presque une fable , vous apparaissent dans leur sombre majesté. Les hommes reviennent des croisades, les femmes prient. Au moyen-âge succède la renaissance ; le marbre et la pierre font place aux toiles peintes, le velours Remplace le fer. Déjà l’art français éclate de toutes parts ; François I®**, le roi chevalier, se montre à côté de Bayard. Kous sommes dans le siècle de l’amour et de la poésie ; allons toujours. Que de grands hommes à saluer, que de gloires à applaudir ! Que d’armées triomphantes I Que de soldats , que de magistrats , que de poètes I Et comme cette histoire de France est remplie à chaque page , de
belles femmes , de savants et de héros ! Qui l’eût dit , cependant ^ qu’ils seraient tous réunis un jour dans la même enceinte comme ils sont réunis par la même gloire ? Mais qui pourrait ou qui voudrait vous raconter une à une toutes les merveilles du nouveau Versailles ? Aujourd’hui nous ne voulons, uous ne pouvons vous donner qu’une faible idee de ces merveilles. Allons donc çà et là, au hasard , comme on fait dans le premier moment d’entraînement et d’enthousiasme.
Les premiers qui se présentent dans le palais restauré de Versailles, ce sont Napoléon, et, aprèsNapoléon, Louis XIV. Vous les retrouverez à chaque instant dans le palais, hors du palais ^ chacun d’eux marchant à la tête de son siècle. Tout d’un coup vous vous trouvez dans l’année 1792, le point de départ de la France nouvelle. C’est là peut-être la grande idée de cette œuvre immense. A 1792 commence en effet l’histoire moderne. Vous les voyez tous partir dans leur habit troué de lieutenant , sous la veste de matelot , dans le simple appareil de leurs dix-huit ans inconnus , tous ces hommes , l’honneur et l’avenir de la France, que que vous retrouverez là-bas, plus tard, empereur, rois, princes , généraux , maréchaux de France, l’élite et l’orgueil de la nation , dans le combat , dans la gloire , dans le triomphe , dans la défaite, dans la victoire. L’émotion vous saisit rien qu’à les voir ainsi partir. Quelle leçon plus utile et plus royale à la fois ! Venez voir ce qu’ils étaient ici ; vous verrez dans le grand salon des Victoires ce qu’ils sont devenus. Voici Bonaparte, lieutenant; Jean Bernadotte , soldat ; Kellerman , capitaine ; André Masséna, lieutenant-colonel ; Pierre Augcreau, adjudant-
major; Catherine Joubert, sous-lieutenant; Marceau, soldat; Desaix, capitaine; Lefebvre, sous-lieutenant; Régnier, canonnier ; Soult, sergent au 2® de ligne ; Gorges Mouton, capitaine; Molitor^ capitaine; Truget, lieutenant de vaisseau; Michel Ney, sous-lieutenant de hussards; Junot^ soldat; Foy, lieutenant d’artillerie; Pichegru, adjudant d’artillerie; Macdonald, capitaine; Moncey, capitaine; Brune, soldat; Marmont, lieutenant; Maison, grenadier ; Gérard, soldat de la Meuse ; Sébastian! , sous • lieutenant; Lannes, sous «lieutenant ; Joachim Murat, sous-lieutenant; Duperré, matelot; le duc de Chartres, prince du sang royal en 1792, et par conséquent celui de tous qui rencontrera le plus d’obstacles dans sa route ; regardez d’abord ce qu’ils étaient alors, regardez ensuite ce qu’ils sont aujourd’hui ; et après, si vous êtes des hommes de cœur et d’intelligence, osez donc désespérer de l’avenir et de la Providence I
Quelle Infinie distance sépare le Versailles de 1830 du Versailles de 1681 ! Que ces vastes demeures seraient étonnées si elles pouvaient se reporter, par la pensée et par le souvenir, à leurs premiers jours de grandeurs ! Quand il n’y avait à cette place , chargée de pierres et de marbres , que des arbres séculaires , Henri IV y venait relancer le cerf; Louis XIII quittait les forêts de Saint- Germain pour les bois de Versailles, et, quand la nuit le surprenait , le roi couchait dans un cabaret de la route , ne se doutant guère que , non loin de ce triste abri , s’élèverait une maison assez vaste pour contenir le plus grand roi et le plus grand siècle de la France, Peu à peu,
le roi se hasarda à faire de son rendez-vous de chasse un petit château tout en briques. Enfin en 1660, le véritable roi du château de Versailles ^ celui qui devait élever ces murailles et les peupler d’hôtes de génie, Louis XIV paraît, et à sa voix, cet immense chaos fut remplacé par une magnificence pleine d’art et de goût. En vain la nature et la disposition des lieux et l’aridité du terrain semblent mettre autant d’obstacles invincibles aux volontés du jeune monarque • ces obstacles sont tous surmontés à force de persévérance et de dépenses infinies. Présidé par Louis XIV, un conseil d’hommes de génie se réunit pour élever ces superbes demeures. Mansard élevait les plafonds que Lebrun chargeait de chefs-d’œuvre ; Le Nôtre disposait les jardins , et répandait dans ces terrains arides des fleuves entiers , détournés de leurs cours naturels par une armée de travailleurs; Girardon et le Puget peuplaient ces rivages, ces bosquets, ces grottes humides, d’une armée de nymphes , de tritons , de satyres , de tous les dieux de la plus gracieuse Mythologie ; et quand enfin le palais fut bâti et digne du roi , Louis XIV, Colbert , le grand Gondé, tous les maîtres du dix-septième siècle en prirent possession comme de leur demeure naturelle , et avec eux tous les grands esprits de cette belle époque , les rois de la pensée et de la poésie ; et n’oublions pas d’autres puissances, qui voyaient à leurs pieds les rois aussi bien que les poètes : Henriette d’Angleterre et mademoiselle de La Vallière, madame de Montespan et Anne d’Autriche. La poésie et la gloire militaire inaugurèrent le château de Versailles; Louis XIV le remplit de sa gloire, de ses .amours, de son courage et des sévères préoccupa-
lions de sa vieillesse, si chargée de majesté, de tristesse et de résignation.
Le roi mort, après quelques années consacrées à l’enfance de son jeune successeur, le palais de Versailles ouvrit ses portes à un autre maître. Le jeune roi Louis XV, timide comme il était et dédaigneux de l’étiquette , dut se trouver mal à l’aise dans ces demeures , où toutes choses étaient uniquement préparées pour servir à la majesté royale ^ aussi ce fut là une grande révolution pour le château de Versailles , quand il lui fallut subir les enjolivements de madame de Pompadour. C’en est fait , toute cette grandeur, toute cette majesté, tout cet éclat, toute cette pompe , toutes ces magnificences dont s’entourait , en les ennoblissant encore , la majesté du roi Louis XIV, s’effacent et disparaissent peu à peu. L’art correct et le goût simple du grand roi , fait place à un ornement contourné, affecté, et plus joli que régulier et simple. Les batailles de Lebrun n’ont plus pour pendant que des bergères de Boucher. Louis XIV avait dit , en parlant des tableaux flamands : Otez-moi de là ces magots! Sous Louis XV, les magots furent en honneur. Les petits appartements remplacèrent les vastes galeries • le roi fut plus souvent dans le boudoir que dans la salle du trône; l’OEil-de-Bœuf meme était désert, et l’escalier de marbre, au haut duquel le grand roi allait recevoir le grand Condé , ne fut plus foulé que par les petits pieds de la maîtresse royale. Louis XV mourut à temps pour que le palais de Louis XIV fut sauvé , non pas d’une ruine complète , mais d’une restauration complète , ce qui eût été plus triste qu’une ruine.
Mais déjà la royauté, affaiblie par tant d’imprudences et de malheurs, n’était plus assez grande pour remplir à elle seule cet immense palais. Le palais de Louis XIV ne pouvait convenir qu’à Louis XIV, Louis XVI se perdait déjà dans cette immensité. La reine Marie- Antoinette, si jeune et si belle, avait peur des souvenirs récents encore de ces grandeurs; les jardins du Petit-Trianon lui convenaient mieux que l’Allée des Philosophes, où se promenaient Bossuet et ses amis. Dans ces jardins du Petit-Trianon se promenait seule, à pied, en robe blanche, la tête couverte d’un chapeau de paille, une femme jeune, belle et souriante : c’était la reine de France.
Enfin il y eut un jour où le peuple de Paris s’en vint chercher à main armée le roi et la famille royale. Le château de Versailles, rempli d’épouvante, ouvrit ses portes à une multitude furieuse. Le lendemain, le château était désert et la famille royale n’y devait plus rentrer.
Pendant la révolution, peu s’en fallut que le château de Versailles ne fût vendu pièce à pièce, arpent par arpent, comme on ferait pour le château d’un jeune gentilhomme ruiné par ses folies. Heureusement Bonaparte vint, qui sauva Versailles. Mais nous voici bien loin du nouveau Versailles et delà salle de 1792, le point de départ de l’histoire moderne. Entrons-y donc.
1792. La garde nationale part pour la frontière : elle n’est pas près de revenir. Dans les plaines de Jemmapes et de Valmy s’engagent les premières batailles du drapeau tricolore : vous pourrez distinguer dans la mêlée, à son courage, un des combattants de ces deux journées.
1793 arrive; suivons la France au dehors, car au de-
hors tout est victoire et triomphe. L’armée française entre à Mayence } Namur, Anvers, Breda sont pris. Remarquez, au siège de Toulon, ce jeune homme qui prend la ville à lui seul. Déjà nous sommes à Chambéry. L’année suivante a aussi ses batailles et ses conquêtes : 1T94,la bataille de rieurus! 1795, prise de Luxembourg, bataille de Loano, prise de Bilbao ; 1796, Arcole, cette bataille de trois jours; Rivoli, où se montra Joubert; Montésimo, qui se souvient de Rampon; Milan, Pavie, Crétone, Lodi, Mondovi, Montenotte, Castiglione, nobles victoires, filles jumelles de l’an de gloire 1796. L’année 1797 s’ouvre par la bataille de Rivoli; Serrurier s’empare de Mantoue; Ancône met bas les armes ; le 1 5 février de l’année suivante l’armée française entre à Rome, enseignes déployées. Mais la gloire nous presse, quittons l’Europe pour l’Égypte : le général Bonaparte va si vite ! 21 octobre 1798, révolte du Caire} 21 juillet, bataille des Pyramides; 8 mars 1799, combat de Beirouth. Bonaparte visite les pestiférés de Jaffa. C’est le tableau de Gros, un de ces chefs-d’œuvre que la restauration avait fait disparaître, et dont elle avait peur, comme l’empereur lui-même avait peur d’un buste de Louis XIV. — Halte de l’armée française en Égypte (1799). Allons encore, allons toujours.
Le dix-huiticme siècle s’arrête enfin, étonné de tout ce qu’il a osé commencer, épouvanté de tout ce que le siècle suivant est destiné à accomplir. Ce général qui était tout à l’heure aux pieds des Pyramides , entre les cheiks Maânen, Mohammed, Soliman, vous le retrouvez maintenant au sommet du mont Saint-Bernard. — 20 mai 1 800, Marengo, passage du mont Saint-Bernard par l’armée française,
Turin. — Janvier 1802 , Bonaparte premier consul. — Juillet 1805, le premier consul entre à Anvers. N’oublions pas ce jour mémorable, le 1 8 brumaire ( 9 novembre 1799 ) 3 mais le moyen de ne rien oublier?
Maintenant^ quittez un instant les champs de bataille pour la salle du Sacre de V Empereur. C’est un chefd’œuvre de David : c’est le plus beau jour de l’empereur et de Joséphine, impératrice des Français, reine d’Italie. Les quatre allégories de la salle sont peintes [par Gérard. Ainsi chaque salle de ce vaste palais est disposée, tantôt selon l’ordre chronologique, quand il ne s’agit que des événements ordinaires de cette grande histoire; tantôt selon la grandeur et l’importance des événements, quand tout d’un coup la société française semble s’arrêter, pour tenter un nouvel effort. Alors, c’est le drame qui remplace l’histoire, c’est le récit épique qui prend la place de la narration ordinaire, ce sont les grands peintres et les grandes toiles que l’on met en avant, comme les plus dignes de représenter telle bataille qui aura décidé de la destinée d’un peuple, tel traité qui aura changé la face de l’Europe. Voilà comment, avec un peu d’étude, on retrouve la plus grande unité dans ce magnifique désordre.
Quittons la salle du Sacre^et suivons la grande armée et son général dans leurs triomphes. 1 8 mai 1 804, le premier consul se fait empereur. 5 décembre, l’armée reçoit les aigles au Ghamp-de Mars. 9 octobre 1805, l’empereur est roi d’Italie. Reddition d’Ulm. Capitulation de Meramingen. Passage du Rhin à Strasbourg. Prise du
château de Verone. Et enfin, Austerlitz! Austerlitz! Vive, vive à jamais l’empereur !
1806 amène sa gloire et ses conquêtes. Eylau, Berlin sont les deux fleurons de cette nouvelle couronne. 1807 présente l’empereur Alexandre à l’empereur Napoléon. La paix de Tilsitt, le^9 juillet. Le I6**juin, l’armée française entre à Dresde. 1808 nous donne Madrid, sanglante conquête. Ferdinand VII arrive Bayonne. Mort du maréchal Lannes ; hélas ! déjà notre bonheur se couvre d’un nuage : on a vu des larmes dans les yeux de l’empereur. 14- janvier 1806, mariage du prince Eugène de Beauharnais avec la princesse Amélie de Bavière, à Munich. 16>^ juin 1806, l’armée française à Dantzick. 25 octobre 1806, l’empereur au tombeau du grand Frédéric. 25 juin 1807, entrevue de Napoléon et d’Alexandre sur le Niémen. 8 juillet 1809, l’empereur Alexandre présente à Napoléon les Cosaques, les Baskirs et les Kalmoucksde l’armée russe. Entrée de la garde impériale à Paris après la campagne de Prusse (1 809). Bombardement de Vienne, l’armée française traverse le Danube ; prise de Ratisbonne, et enfin la bataille de Wagram, ce glorieux pendant de la bataille d’Austerlitz.
On ne saurait croire le grand effet que produit sur l’âme toute cette glorieuse histoire écrite ainsi sur la toile et sur le marbre, taillée dans la pierre, ou gravée dans le bronze, et renfermée dans le palais de Versailles. Vous avancez lentement dans ces victoires, retenu d’abord par la gloire et par les chefs-d’œuvre, et ensuite arrêté à chaque pas par le souvenir des désastres qui vont venir.
Vous êtes maintenant dans la salle de la nouvelle im-
pératrice : Marie-Louise à Compiègne , mars 1 81 0. Que vous dirai -je? Vous savez la suite et la fin de cette terrible histoire: 181!^, 1815, TEspagne, la Russie, rîle d’Elbe, tous ces malheurs, toutes ces défaites, toute cette captivité. Le château de Versailles est aussi inexorable que l’histoire : il n’oublie aucune de nos gloires; mais aussi il ne nous fait pas grâce d’une seule des vicissitudes de notre histoire. C’est ainsi qu’après le retour du roi Louis XVIII, vous voyez le roi partir une seconde fois pour l’exil ; c’est ainsi que le tableau de Gérard, le Sacre de Charles X, qui a été sauve' comme par miracle, et qui nous est rendu dans le château de Versailles, n’est pas loin de la Salle de Juillet. La salle de Juillet est une des plus belles du château ; elle prend jour sur la pièce d’eau des Suisses, et de ses fenêtres vous pouvez voir la statue de Napoléon qui était placée sur l’Arc de Triomphe du Carrousel. Cette Salle se compose de six grands épisodes des Trois Journées : le roi h V Hôtel-de-Fillej le Serment CL la chambre des députés^ la Distribution des drapeaux à la garde nationale^ le Roi recelant M, le duc d^ Orléans. Le peuple héroïque des Trois Journées est le héros de cette salle ; et plus loin , dans une suite d’appartements plus modestes, vous retrouvez, non sans intérêt et sans émotion , Thistoire du roi de juillet et de sa famille : le mariage du roi des Belges et de Louise d'Orléans; V Entrée du roi à Strasbourg, 1 9 juin 1 851 ; lajloite française force Ventrée du 1 juin 1851;
Prise de Bone ; Entrée de V armée française en Belgique ; le Roi sur la rade de Cherbourg ; la garnison hollandaise sort de la citadelle d' Amtrs, le Roi par-
court Paris et visite les blessés y 6 juin 4852; le Roi refuse la couronne de Belgique -pour le duc de Nemours ^ les Ministres transportés à Fincennes ^ M. de Montalivet étant ministre. Ainsi celte victoire de juillet a aussi sa galerie d’apparat et ses petits appartements : car vous ne savez pas que l’empire , dont vous croyez avoir contemple toute l’histoire , vous attend encore dans une suite infinie de petites salles, appelées : Salon des Gouaches.
Dans le Salon des Gouaches vous avez l’histoire de France en miniature. Tous les plans de toutes les batailles , tous les épisodes , tous les accidents , tous les hasards, tous les bonheurs de ces illustres journées, sont réunis par ordre de date dans le Salon des Gouaches. Il y a telle bataille, la bataille de Wagram, par exemple, dont vous pouvez suivre le mouvement depuis la première heure du jour jusqu’à la dernière. C’est une fête d’un nouveau genre que vous avez sous les yeux. Ce n’est plus l’histoire dans son ensemble concis et hâté, c’est l’histoire dans ses infinis détails. Tout à l’heure, les grands peintres vous racontaient à force de génie la grande histoire, à la manière de Tite-Live; dans le Salon des Gouaches, l’histoire vous est racontée à la manière de César, par les acteurs eux-mêmes, qui ont joué leur rôle dans CCS grands drames. Ce sera là, sans nul doute, la plus grande instruction qui se pourra donner aux jeunes aspirants à la gloire des champs de bataille. Tous les mystères de l’art des Condé, des Catinat et des Bonaparte y sont dévoiles et expliqués avec la plus minutieuse persévérance. IjC vulgaire, qui ne veut que du spectacle,
traversera en toute hâte le Salon des Gouaches. Le vieux soldat et le jeune soldat donneront, sur tous les autres tableaux d’apparat, une prëference marquée à ces petits tableaux d’une exactitude sévère. — J’y étais ! dira le vieux militaire, en se cherchant lui-même dans ces colonnes pressées, où des milliers de soldats sont représentés par un point. — Et moi aussi, je serai un grand capitaine! s’écriera tout bas le jeune homme, dans un de ces durables moments d’enthousiasme et d’admiration qui ont révélé tant de héros.
Cependant rassurez-vous. Toutes les gloires et toutes les grandeurs de la France auront place sur ces murailles. Napoléon et la France moderne , bien que leur place y soit large , ne sont pas les seuls maîtres du château de Versailles. La vieille France et la vieille royauté n’ont pas été oubliées; elles éclatent, elles se révèlent de toutes paris. Ici Charlemagne dicte ses Capitulaires ; saint Louis rend la justice à Fincennes ; là Duguesclin , mort , gagne le château de Randon, Le connétable de Richemond reprend Paris sur les Anglais) ILoms^Wnevenge pas les injures du duc d* Orléans , noble parole, qui pourrait servir de devise à sa famille. Plus loin, toujours dans la vieille histoire , Henri III institue V ordre du Saint-Esprit ^ Henri IV tient V assemblée des notables ; Nicolas Poussin est présenté a Louis XIII ; Mariage de Louis XIII et d!Anne d^ Autriche*, Création de V Académie française ; et enfin Louis XIV ! Il ne faut pas que le roi nous attende : entrons, s’il vous plaît, dans le Salon des gardes de la reine. Ici Louis XIV commence; vous pénétrez dans un monde nouveau. Ce ne
sont plus les fortes têtes de Terapire , ce ne sont plus les visages sévères des temps plus reculés , c’est une grâce plus hautaine, c’est une majesté plus dédaigneuse, c’est la beauté d’un autre monde. Cette Diane chasseresse, plus belle que Diane, c’est madame la duchesse de Bourgogne^ cette noble tête , si remplie de dignité et de résignation , c’est la reine Marie- Antoinette. Dans la salle suivante , le plafond est de Paul Veronèse; Louis XIV, à cheval, semble encore présider à toute cette grande histoire retracée sur les murs : le doge de Gênes, Francesco^ implore le pardon du roi • Namur rendu au roiy le 50 juin 1 692 ; madame la marquise de Montespan et madame la princesse de Soubise , et madame de Maintenon sont les reines de cette salle. Plus loin, dans le Salon de la reine ^ le roi visite la manufacture des Gohelins } le roi visite rhôtel royal des Im^alides; Baptême de Louis de France^ fds du roi ; et quels charmants portraits, le duc de Berri , Philippe V, roi d’Espagne ; Marie-Louise , Élisabeth d’Orléans , duchesse de Berri , une Enfant qui tient des fleurs! Dans la Chambre à coucher de la reine , le Siège de Dôle^ le Siège de Lille , madame la duchesse de Bourgogne ; vous entrez alors dans le Salon de la Paix y la seule description du plafond pourrait Iburnir vingt pages de beau style. Cette fois , la galerie des Glaces est rendue à son état primitif : Louis XIV y peut venir, il trouvera sa galerie encore embellie. La Salle du Trône est remplie de portraits et de nobles têtes , grandes actions et doux visages. Tourna^ rendu au roi , 24 juin 1667 ; Douay rendu au roi y 6 juillet 1667. Henriette d’Angleterre, Louise d’Orléans, reine
d’Espagne J Marie de France, reine d’Angleterre. La salle jsuivanie avait nom : Salle de Mercure^ Thistoiredu grand roi s’y continue, V Académie des Sciences y le passage du Rhin^ Marie-Thërèse d’Autriclie, reine de France; Anne d’Autriche , reine de France ; la duchesse de Savoie ; mademoiselle de Montpensier. Dans la Salle de Mars ,
^ Siège de Luxembourg y Mariage de Louis XIV ^ portraits du roi et de la reine ; Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, François de Vendôme, duc de Beaufort ; Louis de Bourbon, prince de Gondë ; Henri d’Orléans, duc de Longueville; Jules de Mazarin. Les grands hommes arrivent après les belles personnes, la gloire après l’amour. Dans la Salle de Diane y Louis XIV encore et le grand Dauphin.
Dans le Salon de V Abondance y Valenciennes, Charleroy, Fribourg. Courbez-vous ! vous entrez dans la chambre de Louis XIV : le lit est orné de la draperie brodee par madame de Maintenon , le portrait de Madame, cette noble Henriette d’Angleterre, est remis à sa place accoutumée. La balustrade d’or est fermée; sur le prie-dieu sont les Heures du roi ; le couvrepieds , coupé en deux morceaux , a été retrouvé , une moitié en Allemagne , l’autre moitié en Italie ; les deux tableaux de chaque côté du lit représentent une Sainte Famille, de Raphaël ; une sainte Cécile, du Dominicain ; le plafond est de Paul Véronèse ; il a été pris par Bonaparte dans la galerie du conseil des Dix. Les portraits audessus des portes sont de Van-Dick. Jamais la chambre royale ne fut plus splendide et plus brillante. Si plus loin vous entr’ouvrez cette porte, quelle austère retraite I Là
s’agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseui. Plus loin encore, regardez en passant le Sacre de Louis XV et la Bataille de Fontenoy. Dans cet autre appariement, qui a conservé je ne sais quel triste aspect, malgré ses peintures riantes , expira , non pas sans peine ni sans regrets, le roi du dix-huitième siècle, le roi de Voltaire et de Diderot, le roi Louis XV. Tournez la tête : vous êtes au milieu de ses amours. Que de beautés, que de grâces, que d’esprit dans ces sourires ! Louis XVI aura son tour : le roi envoie La Pérouse faire le tour du monde ^ il distribue de sa main royale des secours aux pauvres , dans V hiver de 1788. L’OEil-de-Bœuf n’est pas loin ; vous êtes au milieu de tous les poètes et de toutes les illustrations du grand siècle. Là , comme autrefois , Bossuet est près de Racine, La Fontaine près de Despréaux , Molière près de Corneille. Vous retrouverez, dans une autre salle, d’autres gloires littéraires et philosophiques : Montesquieu, J. -J. Rousseau, Voltaire, Buffon, d’Alembert. Quiconque a de droit sa place marquée dans l’histoire de notre pays, a de droit aussi sa place dans le château de Versailles. C’est plus qu^un panthéon, car même les faibles et les vaincus ont leur entrée ^ c’est moins qu’une biographie, car dans les biographies ordinaires, le crime tout seul vous donne une place. Chaque partie de ce vaste monument est disposée pour recevoir ses héros et ses hôtes. Voici la salle des grands amiraux de France ; Florent de Varennes, 1270; Enguerrand, 1285, PÆatthieu de Montmorency, 1505 ; ils y sont tous jusqu’au duc d’Angoulême. Voici la salle des connétables et des maréchaux ; Ollivier de Clisson, Jacques de Bourbon,
cointe de la Marche , Anne de Montmorency, connétables; Catinat, Villars, Jacques de Fitz-James, Lannes, Soult, Moncey, Macdonald , Mortier, Oudinot, Lobau, Maison, Gérard, Grouchy, Glausel, maréchaux; les uns et les autres , gentilshommes ou soldats , la gloire et Torgueil de la France, Il y a aussi la Salle des guer- Tiers célèbres, afin que ceux qui ont été oubliés dans les récompenses et dans les honneurs ne soient pas oubliés dans la gloire : Ghevert, qui n’a pas voulu être chevalier du Saint-Esprit ; Dumouriez , qui n’a pas été maréchal de France; Joubert, Hoche, Pichegru, Philippe de Gustine, Rapp et les autres favoris de la victoire, qui sont morts dans la bataille avant d’en avoir reçu le prix. Patience, vous aurez aussi le Salon, ou plutôt la Salle des États- Généraux, les combats de la parole après les combats du glaive , Mirabeau en tête , et toutes ces scènes nobles et terribles autour de la tribune nationale, qui ont été de l’histoire dès le premier jour.
Il nous serait impossible à nous, leur historien, à nous qui les avons vues en détail et à plusieurs reprises, toutes ces merveilles, de vous les raconter même dans la plus grande confusion. Figurez-vous toute cette immense cité de marbre et d’or qu’on appelle le château de Versailles, remplie du haut en bas de tableaux , statues , peintures , bas-reliefs , meubles , bustes , emblèmes , drapeaux , faisceaux , aigles, fleurs de lis ; figurez-vous que l’escalier, les vestibules, les cours, les moindres passages, sont remplis dans tous les sens des souvenirs de notre histoire. Figurez-vous que toutes nos batailles, tous nos combats sur terre et sur mer, que tous les châteaux, toutes les
citadelles de la France, sont représentes sur ces murs, Figurez-vous enfin la cliapelle royale rétablie comme aii temps deMassillon et du P eût- Carême.
La salle de TOpéra est rendue à toute sa magnificence. L’or et les peintuies y éclatent de toutes parts : le roi Louis XV peut venir. Mais silence ! le roi Louis XIV ne va-t-il pas entrer dans la tribune dorée de sa chapelle?
Toutes les magnificences de la chapelle sont rendues à leur éclat primitif. Là brillent encore , comme dans leui; nouveauté, les vingt-huit statues de pierre; le raaître-aute| est de marbre et de bronze; les murs sont chargés de bas-reliefs ; la tribune du roi et la tribune de madame de Maintenon ont conservé leurs vitraux entourés de peintures ; la voûte porte encore le beau tableau de Goypel | et enfin sont agenouillés encore aux deux côtés de l’autel, après en avoir été arrachés violemment , Louis XIII et Louis XIV, plaçant la France sous l’invocation de la Sainte- Vierge.
Mais ce qui est au-delà peut-être de toute cette magnificence, c’est la galerie des Victoires. Cette galerie a été trouvée par le roi Louis-Philippe dans de petits appartements obscurs, ignorés sans doute du roi Louis XIV . Elle a cent quatre-vingts pieds déplus que la galerie de Lebrun ^ [galerie des Glaces)^ dont Louis XIV et son siècle étaient si fiers. Le roi appelle cette galerie la galerie des Fie* toires ; la France reconnaissante l’appellera la galerie Louis -Philippe. Dans ce magnifique espace, le roi a réuni toutes les grandes batailles de notre histoire, dans une admirable confusion : saint Louis , Duguesclin , Henri IV, Condé, Turenne, Vauban, Napoléon, ils jj
sont tous J et à leurs côtés, toute la France ancienne ejt moderne dans toutes sortes d’uniformes, qui prend sa part de gloire dans cette mêlée de géants. Et quand enfin vous vous croyez au bout de toutes ces merveilles, quand votre admiration lassée ne demande plus qu’à se reposer sous les ombrages vieillis de ces jardins, de tant de majestés et tant de grandeurs , un grand escalier se présente ^ vous montez, et vous vous trouvez dans un nouveau musée, qui occupe tout le second étage du palais. Là, vous voyez réunis tous les portraits de notre histoire. Tous ces grands hommes que vous avez vus jouer leur rôle dans ce grand drame qui se joue au premier étage du palais de Versailles, vous les retrouvez sur la toile. Ils sont là tous, dans toutes sortes d’appareils, ces grands hommes de la France; tous les rois, tous les princes, tous les ministres, et leurs enfants, et leurs femmes, et leurs petits-enfants, et leurs aïeux, et les aïeux de leurs aïeux, vieillards et jeunes gens, en uniforme ou en manteau d’hermine, reines et jeunes filles, la couronne au front ou couronnées de fleurs; orateurs et magistrats, prêtres et soldats, saintes dans le ciel ou beautés profanes sur la terre, savants et poètes, pairs de France et laboureurs, ils sont là tous dans leur gloire et dans leur modestie, dans leur beauté et dans leur grandeur, dans leurs vertus austères ou dans leurs élégantes faiblesses, depuis Diane de Poitiers, jusqu’à madame de Pompadour, depuis Louis XVI jusqu’à saint Louis.
Telle est celte œuvre immense, qui n’avait pas de modèle dans le monde ; voilà comment ce programme royal a été rempli : la gloire de la France renfermée dans le
palais de Versailles! Cette fois le cadre sera digne du tableau, le tableau sera digne du roi qui Ta signé. En moins de cinq ans, le roi Louis-Philippe aura achevé ce monument national ; il aura accompli à lui seul , et au milieu de tant de travaux , de tant de dangers et de tant de veilles, la plus grande idée qui ait été conçue à la gloire de la France , puisque aussi bien Tare de triomphe de l’Étoile et la colonne de la place Vendôme, l’arc de triomphe que le roi a achevé, la colonne à laquelle il a rendu l’empereur, n’appartiennent qu’à notre gloire militaire.
Tel était le château sauvé par lui, que le roi devait inaugurer pour célébrer dignement le mariage du duc d’Orléans avec la princesse Hélène de Mecklembourg,
Juin.
Cependant donnons au roi le temps de revenir de Fontainebleau ^ chaque jour lui amène dans son palais de Fontainebleau de nouveaux hôtes.
On s’empresse autour de la duchesse d’Orléans, on veut la voir, on veut l’entendre ; il faut parcourir ces vastes jardins, il faut se promener dans la forêt. Le soir, au théâtre, la musique de Rossini remplace le vieil et naïf esprit de Sedaine et toutes les élégances de Marivaux; le lendemain arrivent au palais des députations , qui accourent de tous les villages voisins : maires; juges de paix , magistrats du département , gardes nationales, ils sont reçus dans le palais de François I®**. Le dernier jour, à trois heures, le roi, le roi des Belges, les deux reines , madame la grande-duchesse , M. le duc et madame la duchesse d’Orléans , madame Adélaïde et toute la famille royale , vont visiter le camp placé au bas de la forêt. Aussitôt le camp se lève comme
un seul homme, le tambour bat aux champs, la musi° que guerrière se fait entendre. — le roi ! vwe le roi! Arrivés à Fentrée du camp, le roi et la famille royale mettent pied à terre, et au milieu des acclamations, des vivat, des drapeaux agités par le vent, à travers ces tentes pavoisées de flammes tricolores et soutenues par des trophées d’armes, le roi s’avance suivi de ses officiers. Après le roi venaient le duc d’Orléans et sa jeune épouse. Les soldats, jeunes et vieux, les entouraient avec un empressement avide. Le duc et la duchesse avaient pour cha ’ cun d’eux un sourire, un regard, une bonne parole. Parmi les mille devises des soldats, la princesse Hélène voit à ses pieds, sur le gazon, écrit avec des fleurs : — Five la princesse Hélène! et avec cette grâce qui lui est si naturelle, la jeune princesse ramasse une de ces fleurs, qu’elle a placée à sa ceinture, en signe de gratitude et de souvenir. Nous vous laissons à juger de l’enthousiasme et de l’allégresse des soldats !
Tout à coup, derrière la tente du colonel, un chœur de cinquante musiciens se fait entendre : la princesse s’arrête, émue et charmée. Ce sont là en effet les harmonies de la patrie allemande! Ainsi chantait le bon peuple du Mecklembourg, quand il perdit sa bonne princesse! Cette touchante mélodie, accompagne la princesse sur les hauteurs du Calvaire j dans les taillis harmonieux, sous les roches sonores : tantôt c’étaient des voix françaises, tantôt des voix allemandes ; tantôt s’élevaient en joyeuses fanfares les trompettes du colonel Brack; on eût dit (juelque forêt enchantée , et il fallut que madame Danjoreau, qui chantait le même soir, déployât toute sa grâce et
tout son charme pour faire oublier aux augustes auditeurs la musique de la forêt.
Le samedi 5 juin, le roi reçut les adieux de toute la ville ; il parcourut une dernière fois son château de Fontainebleau, suivi de ses deux conseillers intimes en ces sortes de travaux, M. Fontaine et M. de Cailleux • il s’arrêta quelque temps dans la galerie de François et il ordonna qu’elle fût rendue au plus vite à son ancienne magnificence : noble et illustre galerie , bien digne en effet de tant de sollicitude royale.
Ainsi pendant huit jours les yeux de la France et ceux de l’Europe ont été fixés sur ce vieux château, que les arts ont pris plaisir à rajeunir depuis quatre ans, et dont le mariage de M. le duc d’Orléans semble rattacher l’antique et vénérable histoire à l’avenir éclatant promis à sa royale dynastie. Il faut dire aussi que jamais plus d’ordre n’avait signalé de plus pompeuses cérémonies; que jamais hospitalité plus magnifique n’avait été réglée avec plus de sagesse, plus de discipline, plus d’accord et plus d’ensemble dans les innombrables rouages qu’il a fallu mettre en mouvement. Tous ceux qui ont été admis aux fêtes de Fontainebleau le reconnaissent ; tous ont rapporté de cette villégiaturé roj die un sentiment tout à la fois de surprise et d’admiration pour l’excellente direction qui règle avec si peu de bruit une machine si compliquée ; tous rendent justice aux officiers du roi, et en particulier à M.le général Athalin, pour le zèle qu’ils déploient, pour leur sollicitude, qui prévoit tout, pour leur urbanité, qui cache sous des dehors si courtois une fermeté si vigilante. Et enfin, pour citer une autorité que personne ne récusera
M. le prince de Talleyrand disait en quittant Fontaine* bleau : a J'ai assisté à bien des fêtes splendides^ j'ai vécu » dans toutes les maisons royales de l’Europe , mais je » n’ai jamais vu suffire avec autant de magnificence, au- » tant d’ordre et autant de goût, à un service aussi nom- » breux , aussi compliqué et qui ait duré si longtemps. » Cet éloge résume et remplacerait , au besoin , tous les éloges.
üntrée du Roi à Paris,
Il faut remonter aux époques les plus mémorables des premières années de la révolution de juillet ^ il faut se rappeler Tadmirable enthousiasme qui accueillait, au sein de la population parisienne, le roi qu’elle avait élu sur ses barricades* il faut se reporter par la pensée et presque par l’imagination, tant cette époque semblait désormais loin de nous ! à cette grande et décisive revue de la garde nationale de Paris, au Gbamp-de-Mars, à la fin du mois d’août 1 850, pour se former une idée de l’accueil que réservait la ville de Paris à la princesse Hélène de Mecklembourg, à l’épouse du prince royal, à la fille de notre monarque constitutionnel !
Mais tout Paris l’a vu, tout Paris a assisté à l’entrée de la duchesse d’Orléans dans ses murs ^ et Dieu nous garde d’affaiblir par nos réflexions cet enthousiasme immense ! Nous ne voulonsque raconter, en historien fidèle , cç que nous avons vu nousmiéme^ nous voulons montrer
Paris tout entier saisissant Toccasion de témoigner à son roi le dévouement passionne que tant de calomnies n’avaient pas altéré, quoique les terreurs de la politique l’eussent contraint à se taire ; nous voulons montrer Paris renouant plus fortement que jamais des liens que la violence des factions n’avait pu briser ! Car tel est le résultat de cette grande journée. Ce n’est pas seulement la princesse royale qui est entrée aux Tuileries^ qui a été confiée au dévouement et à l’honneur de notre généreuse population ^ c’est le roi qui a été rendu à la France, c’est la liberté qui a été rendue au roi ^ c’est la révolution de juillet qui a retrouvé les conditions d’existence de la constitution monarchique, la sécurité du roi fondée sur la confiance hautement manifestée des citoyens. En effet, quel avenir pouvait se promettre un pays où tout le monde était libre, excepté le roi ? La liberté rendue à la personne royale, c’est la France qui commence à se reposer dans le présent et à croire à son avenir I
La veille encore tout le monde ignorait dans Paris la convocation officielle qui devait être adressée le matin même à la garde nationale ^ et des le matin tout Paris était en mouvement, et la garde nationale envoyait au rendezvous assigné à ses détachements le double des hommes qu’on lui demandait. En quelques heures une immense ligne de citoyens armés, commencée à l’arc de triomphe de l’Étoile, venait aboutir au pavillon de l’Horloge, dans un espace dont on ne saurait dire la magnificence el Fétenduc. De l’autre côté de l’avenue, la troupe de ligne s’était rangée sur trois rangs de profondeur et sans interruption entre la barrière et les Tuileries. Cependant la
foule arrivait de toutes parts, la foule parée^ joyeuse, la foule des jours de fêtes } de brillants équipages sé succédaient dans les allées laissées libres de chaque côté de la route de Neuilly; le bois de Boulogne se remplissait dé curieux ; une affluence considérable couvrait les talus, montait sur les toits, se pressait aux fenêtres des maisons, se multipliait et s’agglomérait sur tous les points, dans un rayon de plus de deux lieues. Un soleil magnifique brillait au ciel et promettait le plus beau jour.
La famille royale avait quitté Fontainebleau le matin, à huit heures, et partout sur sa route, à Chailîy, à Ponthierry, à Essonne, à Lonjumeau, elle avait recueilli les témoignages les plus bruyants de l’enthousiasme des populations • partout les gardes nationales attendaient le roi, et saluaient la jeune duchesse des plus vives acclamations. Le roi, après avoir distribué des croix à la garnison de Fontainebleau, avait congédié les officiers à quelque distance de la ville.
A Essonne, S. M. avait été reçue par M. de Salvandy, ministre de l’instruction publique, [par madame de Salvandy et sa famille, et les princesses avaient accepté des fleurs offertes par les jeunes filles. A la croix de Berny, S. M. avait trouvé un détachement de la 5e légion de la banlieue , rangé sur la route , et l’avait passé •en revue. M. Vigier, chef de bataillon et député, et le brave général Blin, blessé aux côtés du roi en juillet 1 855, s’étaient présentés à S. M., qui les avait accueillis avec bienveillance. Ensuite le cortège royal avait traversé le bois de Meudon. A quelque distance en avant de Saint-
Cloud, cl du haut d^un coteau d’où la vue s’étend sur le plus délicieux paysage, madame la duchesse d’Orléans avait, pour la première fois, aperçu Paris, Paris au loin, s’étendant comme une vaste carrière dans la brume de l’horizon, réfléchissant sur les masses grises de ses bâtiments et sur les dômes de ses églises les rayons du soleil de midi ; à cette vue , S. A. R. n’avait pu cacher son émotion, et ses yeux s’attachaient à ce simulacre lointain de la grande ville avec une curiosité pleine d’expansion et d’espérance. Cependant les voitures étaient arrivées à la grille de Saint-Cloud^ et après un repos de quelques heures, le roi, accompagné de sa famille, s’était remis en route et s’était dirigé sur Paris. Il était trois heures et demie quand S. M. s’arrêta sur la route de Neuilly, à l’endroit où ses chevaux et ses équipages de ville l’attendaient.
A ce moment, la foule avait formé sur la route une confusion impossible à décrire. Il y avait plusieurs lignes de voitures se croisant les unes avec les autres, une masse considérable de piétons sur la chaussée et sur les bas-côtés du chemin ; toute police paraissait impuissante à établir un peu d’ordre au milieu d’une pareille affluence. Pourtant le roi avait quitté sa voiture de voyage, et il était déjà à cheval y M. le duc de Nemours et M. le prince de Joinville étaient à ses côtés; derrière lui, les ministres, les maréchaux, un grand nombre de généraux, ses aides -de-camp et scs officiers ; suivait une calèche, dans laquelle étaient la reine , la duchesse d’Orléans à sa gauche^ madame Adélaïde et la grande-duchesse en face, les jeunes princesses sur la troisième banquette; M. le prince royal
était à cheval à la portière de la reine, M. le duc d’Aumale à la portière de madame la duchesse d’Orléans; les dames de la reine et des princesses remplissaient les voilures de suite.
Le cortège s’est mis en marche, et s’est bientôt trouve entre les deux haies formées par la troupe de ligne et la garde nationale, en avant de l’arc de triomphe. Arrivé sous le monument, le roi s’est arrêté. M. le préfet de la Seine, à la tête du conseil municipal et des principales autorités du département, attendait S. M., et lui a adressé un discours auquel le roi a immédiatement répondu avec
un admirable bonheur d’expression : « La ville de
» Paris connaît mon affection pour elle ! Je suis heureux » et fier de lui présenter ma fille d’adoption. Les Parisiens yy l’aimeront. Elle en est digne par les qualités de son » cœur et de son esprit. — Quant à moi, vous le savez, » messieurs, a ajouté le roi, en élevant la voix pour doyy miner le bruit des applaudissements et le tumulte causé yy par les piétinements des chevaux, qui retentissaient yy sous la voûte, vous savez que j’ai voué ma vie au bon- » heur de mon pays. Je serai toujours fidèle à sa gloire, » à son honneur, à sa liberté ! yy
Nous n’essaierons pas de peindre l’effet de ces entraînantes paroles du roi sur l’immense foule qui l’entourait. 11 suffit de se représenter par la pensée le lieu de la scène.
C’était un spectacle magnifique ! Le roi constitutionnel inaugurait enfin, au nom d’un peuple libre, l’admirable trophée de nos victoires de quarante ans ; et, suivi par les vieux maréchaux de l’empire et par ses jeunes enfants, il semblait conduire sous ces voûtes magnifiques le triomphe
des grands souvenirs et des plus cLëres espérances de la patrie !
Le roi est alors entré dans Paris, et a suivi le milieu de la chaussée de Paveniie de Champs-Élysées jusqu’aux Tuileries, au milieu d’acclamations non interrompues. Les bas-côtés de la route étaient garnis d’une multitude innombrable qui mêlait ses cris à ceux de la garde nationale et de l’armée. Le roi remerciait de la voix et du geste ^ madame la duchesse d’Orléans saluait tour à tour les légions, les troupes et la foule, avec une émotion facile à comprendre. Arrivé en face du pavillon de l’Horloge, le cortège royal s’est arrêté ; le roi s’est tourné et a fait face à l’obélisque ; la calèche de la reine s’est rangée à droite, le long de la grille du jardin réservé. Quelques instants après le défilé a commencé. 11 a duré deux heures. Les troupes débouchaient dans les Tuileries par la grille du pont-tournant, suivaient la grande avenue dans toute sa longueur, tournaient à droite entre le bassin et la terrasse du bord de l’eau, et défilaient par compagnies, aux cris mille fois répétés de : le roi! Souvent les gardes na-
tionaux s’arrêtaient devant la calèche des princesses pour saluer madame la duchesse d’Orléans; un grand nombre d’entre eux avaient des bouquets au bout de leur fusil ; tous les visages témoignaient l’allégresse la plus vive et le plus sincère enthousiasme. Le prince royal s’est constamment tenu à cheval à la droite de la reine, et il donnait a madame la duchesse d’Orléans tous les renseignements nécessaires à l’intelligence de cette grande et nationale solennité.
Le jardin des Tuileries était rempli de monde, comme
aux jours de fête. Les troupes circulaient au milieu de la foule, le long des marronniers et des lilas en fleurs; les armes reluisant au soleil, les panaches agités par le vent, Tobelisque se dressant dans le lointain entre d’immenses masses de verdure, les terrasses pliant sous la foule qui les couvrait, Tare de triomphe de Napoléon dominant à une extrémité cette scène imposante, qui avait pour limite, à l’autre extrémité, l’antique siège de la monarchie française, devenu l’écho sonore des cris d’allégresse et d’amour qui saluaient l’arrivée d’une jeune princesse , voilà la scène, la décrive qui pourra.
A six heures et demie, le défilé terminé, LL. MM. sont rentrées aux Tuileries. Le roi a conduit madame la duchesse d’Orléans dans ses appartements , situés au pavillon Marsan, et qui ont été décorés avec une magnificence pleine de goût. La princesse, qui depuis son entrée en France n’a pas cessé de marcher de surprise en surprise , a paru charmée de Fattention délicate et du soin ingénieux qui ont présidé à l’arrangement de toutes choses dans la partie du palais qu’elle doit habiter.
S. A. R. s’est ensuite rendue dans la salle du banquet, où la famille royale était réunie. A ce moment une foule considérable , réunie sous le balcon du pavillon de l’Horloge et répandue dans tout l’espace qui s’étend entre les parterres, témoignait par ses cris le désir qu’elle éprouvait de voir le roi. Le roi a paru , et une immense acclamation a salué son arrivée; ensuite S. M. a pris madame la duchesse d’Orléans par la main, et l’a présentée à la foule. De nouveaux cris, ou plutôt un seul cri a retenti dans toute l’étendue et par-delà les grilles du jardin, et s’est
soutenu avec une force incroyable pendant plusieurs mi* nutes. La princesse saluait avec une grâce infinie, et témoignait par ses gestes Témotion qu’elle ressentait d’une si admirable réception j et elle disait au roi : « Sire, voilà un accueil tout français î »
Le roi s’est mis à table à sept heures et demie , entre madame la duchesse d’Orléans et la reine des Belges. Le roi Léopold était placé entre la reine et madame la princesse Adélaïde. M. le président du conseil était à côté de la reine , M. le maréchal Lobau à côté de madame la princesse Adélaïde , M. le garde des sceaux à la droite de la princesse Clémentine, M. le chancelier de France et M. ]e duc de Dalmatie à côté de M. le duc de Nemours , M. le préfet de police à côté du duc d’Aumale. La table était de deux cents couverts , et s’étendait dans la galerie de Louis-Philippe et dans la salle des Maréchaux.
A la fin du second service , vers huit heures et demie , le roi, instruit que la foule n’avait pas quitté le jardin, et que , loin de diminuer, elle s’accroissait incessamment, s’est levé de table , suivi de la famille royale , et il a paru de nouveau sur le balcon, tenant par la main la duchesse d’Orléans. Cette nouvelle apparition du roi et de S. A. R. a été le signal d’une nouvelle et plus vive explosion. Le roi , visiblement ému, s’est alors avancé la tête hors du balcon, et il a crié à la foule d’une voix forte : « Je vous remercie de tout mon cœur, mes amis ! je suis bien sensible à votre accueil w Le roi allait continuer : les
cris , les acclamations de la multitude l’ayant interrompu, il a quitté le balcon au bout de quelques instants. M. le duc d’Orléans vint saluer la foule à son tour, et fut ac-
cueilli avec le même enthousiasme. L’heure de la retraite ayant sonné, le peuple s’écoula tranquillement, et le Roi vint se mêler aux groupes de ses convives, officiers de la garde nationale, maires de Paris, états-majors, tous représentants de cette grande cité, qui venait de ratifier de sa voix puissante le contrat signé à Fontainebleau.
Ce fut le 12 juin. A peine la France tout entière venaitelle d’adopter la nouvelle duchesse d’Orléans, que le roi Louis-Philippe ouvrit de sa main royale les portes du vieux palais de Louis XIV, la foule s’y est précipitée à sa suite ^ le premier jour^ les pairs de France, les députés, les maréchaux, les magistrats, les hommes de lettres, les altistes, les chefs de nos milices nationales, convoqués par le Roi comme les représentants des opinions et des sentiments du pays; le lendemain, le peuple, avec son admiration naïve , sa vivacité généreuse , sa joie expansive et entraînante.
Nous allons essayer de raconter la fête du 10 juin; mais nous ne prenons pas l’engagement téméraire de reproduire l’émoîion qu’elle nous a causée , à nous et aux deux mille invités du Roi. Nous renonçons aussi à décrire l’admirable spectacle que nous avons eu sous les yeux. La fête du 10 juin nous a convaincu, plus qu’aucune
autre experlence dans notre vie , qu’il est des impressions qu’aucune langue ne peut rendre, des tableaux qu’aucune description n’égale , des émotions qui défient jusqu’à la puissance du souvenir. Fête des arts et de l’imagination du peuple le plus spirituel de la terre , triomphe de l’histoire nationale, gage d’alliance entre des partis qu’un même culte peut désormais réunir dans le même temple , symptôme d’apaisement politique , apothéose de tous nos grands hommes et consécration de toutes nos gloires , sublime leçon de magnanimité , de philanthropie et de tolérance donnée par le roi d’une révolution à ses partisans et à ses adversaires , l’inauguration du Musée historique de Versailles est un événement immense chez un peuple que tant d’esprits chagrins accusaient de retourner à la barbarie par ses mœurs et à l’anarchie par ses lois ! C’est une mémorable réponse à ceux qui défiaient la liberté française d’être féconde , et la royauté constitutionnelle d’être puissante! C’est un éclatant démenti à ceux qui, trop préoccupés des crimes de quelques fanatiques, perdus dans Funanime exécration du pays, osaient accuser la France de déchaîner les assassins et d’emprisonner son roi ! Le Roi répond à ces clameurs en ouvrant toutes grandes, les portes de son palais et en conviant à sa table deux mille représentants de cette glorieuse France , calomniée par tous ceux qui ne comprennent pas , ou qui comprennent trop , tout ce qu’elle renferme de générosité et de sagesse , tout ce que son génie lui promet de puissance , de grandeur et d’avenir !
Tel est le sens politique de la fête de Versailles^ et c’est parce que le Roi a compris ce qu’il y avait d’impo-
sant dans ce spectacle d’un peuple ainsi rallié autour des images de ses grands hommes et des souvenirs vivants de son histoire ^ c’est parce qu’il a senti ce que donnait de force au présent ce culte des gloires séculaires et des belles actions du passé, qu’il a voulu prêter à l’inauguration de Versailles tout l’éclat éblouissant de sa couronne, et qu’il a semé l’or, prodigué le luxe, répandu la lumière d’une main si royale et si magnifique ! Si la solennité du 10 juin n’était qu’une fête, elle aurait encore effacé tous les souvenirs de ce genre qui remplissent le palais de Louis XIV; car nous n’avons rien trouvé de plus brillant dans les récits des chroniqueurs enthousiastes de cette époque d’augustes divertissements et de royales féeries. Mais c’est une pensée plus sérieuse qui a ordonné les magnificences inouïes que nous avons vues et qui laissent nos yeux encore éblouis, notre esprit confondu, notre plume impuissante ; c’est la pensée , disons-le hautement , qu’un tel éclat rejaillirait du trône sur le pays, et que les rayons de cette splendeur royale, au lieu de se concentrer comme autrefois dans l’enceinte des grands et petits ap~ parlements^ iraient se répandre sur toute cette série de souvenirs nationaux , sur toutes ces têtes illustres , devancières de la gloire , de la civilisation et de la liberté française, que le respect d’un roi, leur digne héritier, a réunies dans son palais, où l’admiration reconnaissante du peuple viendra les contempler et les bénir.
Entrons maintenant avec le Roi , avec la France, dans le palais de Louis XIV.
Qu’on se figure donc un immense bâtiment, la face à l’ouest, d’une architecture imposante, s’appuyant sur
— uo —
deux grandes ailes qui se déploient , au nord et au midi, avec une grâce et une légèreté merveilleuses; — dans l’aile de droite, au rez-de-chaussée et au premier étage, deux vastes sériés de salles magnifiques, recevant la lumière à flots; et sur les murailles, aussi serrés que les grands noms sur les pages de notre histoire , des tableaux qui représentent toute la suite de nos annales depuis l’origine de la monarchie jusqu’à nos jours, depuis' Clovis jusqu’à Louis-Philippe, en passant par la Révolution, l’Empire, la Restauration; on n’a déchiré que les pages qui auraient perpétué la mémoire de nos discordes civiles; — parallèlement aux salles de peinture, deux galeries de statues et de bustes, l’histoire de France en marbre; dans les embrasures des croisées , les tombeaux de tous ces rois que vous venez de quitter pleins de vie, et la mort sculptée sur toutes ces pierres et sous toutes les formes , comme la suprême leçon de toutes les grandeurs de la terre ; — aux deux extrémités de ces galeries , la chapelle et le théâtre , l’église et l’opéra , les saintes pompes et les joies profanes; partout le marbre et l’or, les girandoles étincelantes, les riches peintures, tous les reflets, toutes les couleurs, une profusion d’ornements à décourager toute description ; partout la magnificence d’un roi; ici , pour honorer Dieu et élever l’âme au ciel ; là , pour illustrer les jeux de la scène et les fêtes de la poésie , des arts et du goût.
Entre les deux ailes , au premier étage du bâtiment central, le siècle de Louis XIV tout entier, brillant, paré, glorieux: ses guerriers, ses grands seigneurs, ses grandes dames , ses grands peintres , son grand roi ; car
tout est grandeur dans cette merveilleuse série d’appartements. Une galerie de trois cents pieds de longueur règne dans toute Télendue de la façade qui regarde l’ouest ; à droite et à gauclie , une suite de grandes salles qui s’appuient perpendiculairement aux deux ailes. C’est au premier étage que vous trouverez les appartements de Louis XIV, rOEil-de-Bœuf , la cliambre du Lit, le cabinet du Roi , la salle des Pendules ; et sur toutes les murailles , les cliefs-d’œuvre de Vander-Meulen, de Goysevox , de Lebrun, l’iiistoire du siècle animée, vivante, avec la fraîcheur et le coloris d’une immortelle jeunesse. Au rezde-chaussée du même bâtiment , toute la succession des grands amiraux de France, les connétables, depuis Albéric de Montmorency jusqu’à Lesdiguières; les maréchaux, depuis le maréchal Pierre , créé par Philippe- Auguste , jusqu’à Groucby; les guerriers célèbres morts avec les épaulettes de général : Kléber, Carnot, Lasalle, Junot, Foy, La Fayette, et tant d’autres.
Mais hâtons-nous , le temps nous presse • il nous reste à donner le plan de l’aile du midi. Nous traversons, avant d’y entrer, l’immense salle du Sacre de Napoléon , qui termine de ce côté , au premier étage , la série des appartements du bâtiment central. Nous voici dans la salle de , vestibule sacré qui nous conduit à la grande galerie des Batailles. Nous ne décrivons pas, nous traçons des lignes. Si nous pouvions décrire, quel tableau à peindre que cette galerie colossale, qui a près de quatre cents pieds de long sur plus de cinquante de large, et qui reçoit du haut , par une immense voûte de verre placée à une élévation prodigieuse , la plus riche et la plus écla-
tante lumière; magnifique panthéon militaire où brillent toutes les victoires qui ont immortalisé nos armes, depuis Tolbiac jusqu'à Wagram; où Ton voit Charles Martel devant Tours, Charlemagne à Paderborn-, Philippe- Auguste à Bouvines, saint Louis à Taillebourg, Philippe de Valois à Cassel, Jeanne d'Arc devant Orléans, Charles VIII à Naples , François à Marignan, Henri IV à Paris, Condé à Bocroy, Catinat à la Marsaille, Villars à Denain, Maurice de Saxe à Fontenoy, Rochambeau devant York-Town, la République et Jourdan à Fleurus, TEmpire et Napoléon à Austerlitz, à léna, à Friedland, à Wagram. Mais nous passons : à Fextrémité de cette galerie est la salle consacrée à la Révolution de Juillet; en retour et parallèlement, une troisième galerie de sculptures. Enfin, au rez-de-chaussée, nous parcourons douze salles contenant la série des campagnes de Napoléon, de 1796 à 1810; puis nous traversons la grande salle de Marengo, qui termine le bâtiment, et nous revenons enfin par une quatrième galerie de sculptures : ce sont les statues des hommes célèbres depuis 1790 et les bustes des généraux tués sur le champ de bataille.
Tel est le plan du palais inauguré par le Roi dans la journée du 10 juin. Qu'on se figure maintenant sur toutes ces murailles , entre tous ces tableaux , dans ces embrasures , sous ces voûtes , sur ces plafonds , une profusion de bronzes , de lustres , d'ornements peints , sculptés , ciselés avec un art infini; des arabesques se jouant entre les grandes masses de peinture , des chroniques écrites avec le pinceau entre d'immortelles pages d’histoire; un goût, une élégance , un luxe, une recherche, une magnificence
dans tous les details qui les lient admirablement à Tensemble ; et puis placez ce beau palais au milieu des jardins de Le Nôtre, entre ces forêts de verdure éblouissante et ces eaux qui murmurent, et ces lacs qui s’étendent sur la lisière des bois; faites reluire l’ardoise de ses toits et le cristal de scs croisées sous les plus cbauds rayons du soleil (car le soleil du mai et du A juin 1837 n’a pas manqué non plus à l’inauguration de Versailles! ) et enfin représentez-vous autour du château la foule qui ne doit entrer que demain, déjà avide de voir, impatiente de connaître, qui assiège ses murs et se presse à ses portes, qui les observe, les interroge, qui suit des yeux les mouvements de celte autre foule plus heureuse, admise dans l’intérieur, cortège brillant qu’un roi dirige dans les mille détours d’un labyrinthe de tableaux; — et vous aurez une idée, quoique bien faible encore, de la scène où va se jouer le brillant drame qu’il nous reste à vous raconter.
A dix heures, les portes du Musée de Versailles avaient été ouvertes aux invités du Roi, et, d’heure en heure, les galeries se remplissaient. On s’arrêtait dans la salle du Sacre et dans celle de 1792; la galerie des Batailles se peuplait; les salles de l’Empire attiraient la foule. Toute la portion du bâtiment central destinée au banquet avait été interdite à la circulation; mais l’espace laissé aux hôtes du Roi était immense, et aucun encombrement ne gênait la curiosité, ne contrariait l’admiration.
L’admiration était générale : chez les uns elle éclatait en gestes de surprise et en paroles bruyantes; chez d’autres elle ressemblait à cette sorte d’éblouissement qui tient de l’impression produite par l’éclat soudain d’une vive
lumièr ’ au milieu d’une nuit profonde; chez quelques-uns, nous le . acontons pour l’avoir vu, elle provoquait des larmes. No s avons vu pleurer de vieux generaux devant les grandes t'oses quils avaient faites , comme disait l’empereur Napoléon dans la cour d’un autre château royal. Larrey pleurait en voyant revivre sous ses yeux la grande armëe, en retrouvant ses héros d’Aboukir, ses ambulances héroïques et ses intrépides blesses. Charîet ne pleurait pas, mais sa moustache se hérissait de plaisir et d’ émotion ; jamais il n’avait vu tant d’illustres grognards^ tant de coups de sabre, tant de charges à fond, tant de fumée et tant de bruit. Les peintres s’arrêtaient d’aise devant ces grandes peintures exhumées delà poussière des greniers du Louvre , et que la plupart d’entre eux ne connaissaient que de réputation. Les savants cherchaient les dates, les gens de lettres les devinaient; les hommes politiques semblaient émus, et les députés de l’opposition applaudissaient.
Nous avons rencontré M. Odilon Barrot dans la salle de 179^; il paraissait préoccupé d’une sérieuse pensée, et son visage portait la trace d’une profonde émotion à la vue de tous ces héros de la France révolutionnaire, hier soldats ou sous-lieutenants , aujourd’hui maréchaux ou rois : ici Bernadolte, Jean-de-Dieu Soult, Murat, Joubert; là Sébastiani, Marceau, Gérard, Oudinot, l’héroïque Ney et Louis-Philippe d’Orléans, aide-de-camp dans l’armée qui sauva la France, tout-à-l’heure exilé, un jour roi sous le même drapeau qui le vit soldat. Presque tous ces braves sont partis le fusil sur l’épaule, et ils ont délivré le pays ; et le pays reconnaissant leur a donné des grades,
des titres, des cordons, des couronnes. Autrefois il fallait plaire à la cour^ aujourd’hui servez bien la France, c’est elle qui assigne les rangs et qui donne des places dans la gloire et dans le Panthéon de Versailles. — Telle est l’admirable inspiration qui a fondëla salle de 1T92. C’est le triomphe du peuple écrit sur les murs d’un palais par la main d’un roi. Aussi M. Odilon Barrot disait en quittant cette salle: « Pour moi, tout Versailles est là! »
Versailles est ailleurs aussi 5 Versailles restauré est à son tour , et à toutes ses pages , le commentaire éloquent de cette pensée nationale. Mais voici le Roi lui-même; suivons-le; il nous l’expliquera.
A trois heures, le Roi était arrivé à Versailles ; la Reine, le roi et la reine des Belges, M. le duc et madame la duchesse d’Orléans, madame la princesse Adélaïde , toute la famille royale accompagnait S. M. — Le Roi était, ainsi que ses deux fils aînés , en uniforme d’officier- général , M. le prince de Joinville en lieutenant de vaisseau, M. le duc d’Aumale en sous- lieutenant d’infanterie légère , M. le duc de Montpensier en artilleur. La Reine, madame la duchesse d’Orléans , S. A. R. madame la princesse Adélaïde portaient de magnifiques diadèmes en diamant ; la reine des Belges et les deux princesses ses sœurs avaient une robe de soie rouge des Indes , d’un éclat admirable , et une plume rouge flottant sur la tête. Rien de comparable à l’exquise élégance de cette parure , si ce n’est la grâce qui en relevait l’éclat et le prestige. Toutes les dames de LL. MM. et de LL. AA. RR. étaient en grande toilette de cour. Jamais la suite du Roi n’avait été plus brillante.
Le Roi a monté les degrés de l’escalier de marbre. Le vestibule, le palier, les salles voisines, étaient remplis d’une foule immense ^ et à la vue du Roi et de la famille royale , de vives acclamations , retentissant de toutes parts, avaient frappé tous les échos du palais. S. M. paraissait fort émue, et saluait de la voix et du geste. Cependant le cortège royal se dirigeait vers la galerie des Batailles, et toute la foule l’y suivait. Arrivée là, S. M. s’est arrêtée quelque temps et /est entretenue avec un grand nombre de personnes.
L’affluence était considérable, et se perdait pourtant dans les immenses proportions de la salle. Excepté quelques députés, tous les hommes étaient en costumes d’une variété, d’une richesse et d’un éclat remarquables. Plusieurs artistes portaient l’babit brodé d’or, la culotte et l’épée. M. Dupin aîné, décoré du grand cordon delà Légion-d’Honneur, et portant, comme Bonaparte à son retour d’Égypte, le simple habit de l’Institut, semblait avoir sacrifié avec un désintéressement parfait le président de la chambre au collègue de M. Horace Vernet. De leur côté, les vice-présidents delà représentation nationale portaient tous, le costume de député.
M. le duc d’Orléans avait chargé un de ses aides-decamp de lui présenter les artistes et les hommes de lettres après que S. M. les avait entretenus ; et à son tour S. A. R. les conduisait devant la princesse royale, qui, les connaissant tous par leur nom et par leurs œuvres, paraissait prendre un vif plaisir à les voir et à les interroger. Plusieurs académiciens ont été ainsi l’objet du bienveillant empressement de la princesse , qui n’a pas mis moins de
bonne grâce h accueillir des noms célèbres auxquels cette distinction manque encore. M. Victor Hugo et M. Alexandre Dumas, remarques dans la foule, ont recueilli de la bouche de S. INI. les témoignages de Tinterêt le plus flatteur, et madame la duchesse d’Orlcans a prouvé plus d’une fois dans le cours de cette journée que ses études ne l’avaient laissée étrangère à aucune des renommées scientifl(|ues et littéraires qui ont illustré depuis trente ans la patrie de 5on affection et de son choix.
M. Larivicre s’étant trouvé sur le passage du Roi , au moment où S. M. sortait de la galerie des Batailles pour entrer dans la salle de 1850 : « Voici l’auteur de mon grand tableau, » a dit le Roi. Et il a conduit la princesse devant la scène de F Hôtel -de-Vi lie, rendue avec une fidélité historique si estimable par ce peintre distingué. On a remarqué le plaisir avec lequel S. M. s’était arretée devant ce tableau, où sont reproduites des émotions qui vivent encore jeunes et vibrantes dans le cœur du Roi , quand elles ont vieilli pour tout le monde. Le Roi est l’élu d’une révolution libérale, faite au profit du peuple. L’a-t-il oublié? Nous le demandons à tous ceux qui ont vu Versailles.
Le Roi est revenu par la galerie des Bustes , les salles de 94 et de 95 , et la salle du Sacre, dans les appartements de Louis XIV, où il s’est arrêté quelques instants. Les dames attendaient dans la salle de l’OEil-de-Bœuf , et elles ont été présentées à LL. MM. Après une courte station dans la chambre du Lit, S. M. est entrée dans la salle du banquet.
Huit tables de soixante couverts avaient été disposées
dans la galerie de Louis XIV, Le Roi au milieu, ayant à sa droite la reine des Belges, et à sa gauche madame la duchesse d’Orléans; le roi des Belges en face , ayant à sa droite la Reine, et à sa gauche madame la princesse Adélaïde; dans les dix salles latérales , a droite et à gauche, et perpendiculairement à la ligne de l’ouest, vingt tables de quarante couverts, dont quelques-unes présidées par les princes; celles du salon de Mars par M. le duc de Nemours, ayant à sa droite madame la maréchale princesse d’Eckmühl, et à sa gauche madame de Montalivet; celles du salon de Vénus, par M. le prince de Joinville; celles du salon d’Apollon, par M. le duc d’Aumale, ayant à sa droite la baronne Bernard, et à sa gauche M. le maréchal comte Clauzel.
A la table de S. M., M. le comte Mole était à côté de la reine, et M. le garde des sceaux à la gauche de madame Adélaïde, M. le maréchal Lobau à la gauche de la reine des Belges, M. le maréchal Soult à côté de madame la grande-duchesse; M. le ministre de l’instruction publique était en face de M. le duc d’Aumale ; les maréchaux, les ministres, la duchesse deDino, la duchesse de Broglie, la duchesse de Dalmatie, la duchesse d’Albuféra, étaient les plus rapprochés de la famille royale.
Le coup d’œil était admirable; les tables étincelaient d’or et d’argent, de cristaux et de fleurs, elles étaient chargées d’un double service d’une recherche exquise ; d’innombrables corbeilles de fruits étaient rangées avec art le long des surtouts brillants ; et les fleurs, les fruits, les bronzes, les statues d’albâtre reflétés dans les murailles de glace de la galerie, de Louis XIV, multipliaient à l’in-
fini le prestige de celte merveilleuse scène. Dix mille assiettes de porcelaine de Sèvres et six mille couverts circulaient sans encombrement ni interruption, entre les mains de plus de deux mille serviteurs. Les yins exquis, les primeurs les plus recliercbèes ^ étaient offerts avec profusion. Partout la symétrie, T élégance, comme au couvert des Tuileries ^ partout Tordre au milieu d’une apparente confusion, mais Tordre libéral et magnifique.
Le banquet a duré une heure. Le roi est sorti de la galerie des Glaces parTOEil-de-Bœuf, où les convives ont suivi S. M. ; on y étouffait en cet instant ; il y avait foule, comme au bon temps à la porte de la chambre du Lit, et on eût pu croire que Louis XIV était encore là, distribuant ses grâces et ses faveurs. La famille royale s’étant retirée un instant dans les appartements de la Reine, et la circulation rétablie, une portion de la foule a gagné Taile du Nord, où elle a commencé à faire queue à la porte de la salle de spectacle; d’autres, mieux avisés, ont attendu le retour du Roi, et ont suivi son passage dans les galeries. Le roi a traversé les salles de l’Empire au rez de chaussée, et après avoir parcouru, dans le bâtiment central, la galerie des Connétables, il est remonté au premier étage. Les tables du banquet avaient disparu commepar enchantement; la galerie des Glaces développait toute la beauté de s’es proportions et toute Télégance de ses lignes admirables ; les tableaux du règne de Louis XIV se montraient dans tout leur éclat. Le Roi, après avoir fait le tour du pavillon central, s’est alors dirigé vers le foyer du théâtre, où le corps diplomatique attendait la famille royale, et après la
réception, LL. MM. sont entrées dans la salle de spectacle au milieu de bruyantes acclamations.
Voici comment les spectateurs étaient placés :
Dans la loge royale, sur le premier rang, le Roi, les reines et les princesses ; M. le duc d’Orléans et les princes ses frères derrière le roi. Ensuite les dames de la cour, les ministres, les maréchaux, les présidents de la chambre des pairs et de la chambre des députés ; à droite et à gauche, les dames invitées ^ aux secondes loges en face, les ambassadeurs et les ministres des puissances étrangères ; à droite et à gauche, les dames du corps diplomatique. Tous les autres invités du roi, sans distinction, occupaient le parterre, les avant-scènes, les premières et les troisièmes loges.
Tel était l’arrangement qu’avait voulu le roi. On avait proposé à S. M., pour obvier à l’inévitable désordre du premier mouvement d’entrée dans la salle, de diviser ses hôtes par catégories, et d’assigner à chacune une place distincte. Le Roi avait Rejeté cet avis; et au spectacle comme au banquet, une admirable et intelligente confusion avait réuni tous les rangs, toutes les professions, tous les talents, tous les services; la salle tout entière était aux convives du roi; chacun s’y était placé au hasard, suivant son caprice ou son bonheur.
Pour donner une idée, mais une idée incomplèle et vulgaire, de cette fête royale, il faudrait remonter aux plus beaux jours du dix-septième siècle, aux fêtes de 1664.
Les fêtes de 1664 ont laisse dans le palais de Versailles un souvenir ineffaçable. Cette année 1 664 est en effet une des plus belles années de la jeunesse et de la grandeur de LouisXI V. Le palais ellesjardinsde Versaillesélaientalors dans leur éclat le plus magnifique: toutes les gloires militaires, tous les grands poêles de la France, admirablement secondés par le plus intelligent monarque de Tunivers, se réunissaient autour de sa personne pour Taiderà accomplir les merveilles de son règne. Le dix-septième siècle venait de prendre sa place à la tête des plus belles époques qui aient honoré riiumanité; il était le siècle du grand Condé et du grand Corneille, de Bossuet et de Fénelon, de Molière et de Racine, de mademoiselle de La Vallière et de madame de Sévi go é ; le siècle de toutes les gloires, de tous les prestiges , de tous les amours; en un mot, il était déjà le siècle de Louis-lc-Grand, quand le roi, « voulant donner
» aux reines et à toute sa cour le plaisir de quelques fêtes » peu communes dans un lieu orné de tous les agréments » qui peuvent faire admirer une maison de campagne, )) choisit Versailles, à quelques lieues de Paris. C’est un » château qu’on peut nommer un palais enchanté, tant les » ajustements de l’art ont bien secondé les soins que la na- » ture a pris pour le rendre parfait. Ce fut en ce beau » lieu, où toute la cour se rendit le cinquième de mai, » que le roi traita plus de six cents personnes, jusqu’au » quatorzième, outre une infinité de gens nécessaires à la » danse et à la comédie, et d’artisans de toutes sortes » venus de Paris , si bien que cela paraissait une petite » armée. »
Le fidèle chroniqueur de ces belles journées du mois de mai , quelque honnête homme d’esprit comme moi que Molière aura fait entrer à sa suite, que le roi Louis XIV n’aurait jamais pensé à inviter dans son palais, un naïf historien, qui cependant a payé comme un prince cette hospitalité royale, en racontant à la postérité ce qu’il avait vu et entendu dans ces jours d’enchantements , raconte ainsi toutes ces fêtes, jour par jour, heure par heure. Son récit est plein de naïveté, et cependant, avant-hier encore, avouons-le, il nous semblait que cet homme racontait des choses impossibles : ces tournois, ces livrées, ces hérauts d’armes, cette foule brillante qui remplissait le palais et les jardins, ces festins, les plus grands quon puisse faire, nous paraissaient autant d’inventions plus dignes du roman que de l’histoire. C’est qu’en effet nous n’avions pas vu le palais de Versailles comme il faut le voir^ c’est qu’en effet, à la place de ces demeures magnifiques,
charmantes en toutes manières^ nous n’avions pu voir que misères, abaissement auguste^ ruines lamentables; c’est qu’en effet l’âme, c’est-à-dire la royauté, manquait à ce cadavre de la majesté royale, et qu’il était impossible de les retirer, par la pensée , de leur abaissement , ces nobles murs, autrefois si remplis de beautés, de magnificence et de grandeur !
Mais aujourd’hui enfin, grâce à cette intelligente volonté qui gouverne la France, nous croyons à tout ce qu’on dit dans les histoires de la grandeur de Louis XIV ; nous croyons au palais de Versailles. Quel miracle ! en 1856, après tant de révolutions tout en faveur de ce nouveau et légitime souverain de la France, qu’on appelle le peuple, tout d’un coup, et comme par un enchantement sans exemple, voici que ce palais de Versailles, couché par terre, sort de ses ruines; ces portes fermées s’ouvrent de nouveau à deux battants, comme si le grand roi allait venir; les eaux s’élancent dans les airs, les bosquets se couvrent de leurs plus beaux ombrages, FOEil-de-Bœuf se remplit des plus grands hommes de l’éloquence et delà poésie; la galerie des Glaces est animée et bruyante, comme le jour où fut reçu, implorant son pardon, le doge de Venise; le dix-septième siècle tout entier, si longtemps et si souvent méconnu, outragé, insulté parmi nous, se presse et se précipite dans ces demeures royales, et alors vous pensez s’ils se retrouvent avec bonheur, avec orgueil, avec amour, dans ces demeures faites par eux et pour eux, tous ces esprits d’élite, tous ces rares courages, toutes ces beautés sans pair ! Le dix-septième siècle tout entier se répand dans ce palais, qui fut son amour et sa joie, dans ce palais
où pour lui se levait chaque matin le soleil j et après ce long exil, il veut tout voir de ses yeux , il veut toucher toutes choses de ses mains; oui, en effet, s’écrie le grand siècle, voilà le palais de mon roi, voilà ma demeure, voilà ma maison, voilà mon seuil domestique, voilà nos lambris dorés, voilà nos plafonds, voilà nos marbres, nos toiles, notre bronze, nos chefs°d’ œuvre delà France et de l’Italie î Versailles est debout : Vive le roi! le grand siècle n est pas mort !
Et que le roi Louis -Philippe a eu raison de rendre ainsi aux poètes, aux historiens, aux philosophes , aux moralistes, aux grands artistes, au grand roi du grand siècle, ce palais de Versailles, le seul asile qui fût digne d’abriter tant de grandeurs. Louis XIV est non seulement l’honneur de la royauté, mais encore l’honneur de l’espèce humaine. Il a donné à la langue, à la pensée, au style, à la poésie, à l’imagination française, le signal du départ; il leur a montré le but, et il leur a dit : Malheur à celui qui ira plus loin ! A Louis XIV se rattachent toutes les grandes idées du beau, du bien, du grand, de l’utile, de la gloire, de la croyance, de l’autorité. Il est le roi de l’ordre et de l’unité, de l’obéissance et du respect. Il restera dans l’avenir comme le point le plus glorieux de notre nation. Il avait élevé Versailles dans son plus grand moment de toute-puissance ; mais à peine il fut mort, que le palais de Versailles, qui suffisait à peine à le contenir, se trouva vide et désert. Lien ne put désormais le remplir , ni l’esprit du régent , ni les profusions de Louis XV, ni même les illustres et admirables transports de 89, ni même la gloire de l’empereur. A toutes ces gran-
deurs nouvelles qui ont épouvanté, qui ont rempli le monde, le palais de Versailles restait silencieux et muet; nul ne pouvait le tirer de ce profond dédain pour ces majestés improvisées^ il avait vu de trop près la grandeur pour se laisser prendre à des grandeurs passagères. A tous ces parvenus d’hier, parvenus de la terreur, parvenus de la gloire ou parvenus de la fortune, il opposait ce profond et invincible mépris contre lequel est venue se briser toute la volonté de l’empereur, toute l’obstination de l’ancienne maison de Bourbon. Il était aussi difficile de le faire disparaître du sol que le retirer de son néant; il mettait au défi tous les démolisseurs et tous les architectes. Plus d’une fois on parla sérieusement de le rendre à son ancien éclat : le vieux palais, par ses mille fenêtres ouvertes^ jetait un regard de mépris sur les maçons qui fai-» saient mine de le recrépir ; plus d’une foison parla sérieusement de le démolir , et d’en vendre les matériaux à l’enchère : le vieux château, par ses mille fenêtres ouvertes à tous les vents, jetait un regard de pitié sur les démolisseurs.
Ainsi le palais de Versailles n’était depuis longtemps ni un palais ni une ruine ; il était aussi rebelle à la truelle chargée de chaux et de ciment qu’il l’eût été à la mine remplie de poudre. Louis-Philippe fut obligé, pour parvenir à cette grande conquête, qui sera une des plus illustres conquêtes de son règne, de l’attaquer de front et de toutes parts. Il y voulait entrer précédé et suivi du présent et du passé de la France; il y voulait entrer au nom de Louis XIV et de Napoléon; il voulait planter sur ces hauteurs désolées et sans drapeau les deux drapeaux . le dra^
peau blanc et le drapeau tricolore, qui, tous les deux, ont couvert tant de victoires; il y voulait abriter dans un ordre admirable toutes les gloires de la France ; il voulait, pour que le château de Versailles sortît enfin de son apathie mortelle, lui rendre Louis XIV d'abord, et avec Louis XIV lui donner Charlemagne , François I®**, Henri IV, Louis XV, Louis XVI, la révolution française, l’empire, la révolution de juillet. Il a dit au palais de Versailles ; Ouvrez! ouvrez vos portes ! est la for-
tune de la France! Et ainsi, tout seul, pendant quatre ans, du haut en bas de ce palais plus grand qu’une ville, dans les fondations et sous les combles, dans les murs, hors des murs, dans les recoins les plus ignorés et dans les salles les plus magnifiques , ce roi infatigable a porté sa patience, son travail, sa volonté, sa science historique, son admiration pour tous les noms illustres, son respect pour toutes les gloires acquises , son dévouement sans bornes, son admiration profonde et sincère à tout ce qui est l’histoire de notre pays.
Élever le palais de Versailles, planter ces jardins, appeler ces eaux jaillissantes dans cette plaine aride, abriter sous ces ombrages tout un peuple de statues, se servir dignement de Mansard, de Lebrun, de Le Nôtre, de Puget, de Coysevox, de tant d’artistes illustres qui sont morts à cette peine ; dépenser plus d’un milliard à accomplir cette merveille impossible, appeler à son aide toutes les forces tout le génie, tout l’argent, toutes les gloires, tout l’esprit, toute la majesté dont pouvait disposer le plus grand roi du monde, c’était bien difficile déjà, mais pourtant je ne crois pas que ce fût plus difficile que de restaurer le palais
de Versailles. Oui, le prendre là, dans sa ruine, toutcliargé de ronces, tout couvert d’epines, croulant au dehors, moisi au dedans, odieux au peuple, oublié de ceux qui ne le haïssaient pas, chargé de malédictions et de blasphèmes, stupide depuis le jour où le peuple furieux s’en vint de Paris arracher de ces murailles désolées son dernier roi et sa dernière reine, et sans hésiter, seul, au plus fort des plus importantes affaires qui aient occupé un roi depuis six ans, avec un million par mois, deux journées de Louis XIV, relever le cadavre de ce palais, panser une à une toutes ses blessures, le couvrir d’un manteau de pourpre, lui rendre la vie d’abord, le mouvement ensuite, la grandeur enfin, et ce qui était plus difficile, lui rendre le respect, et, ce qui était plus difficile encore, lui rendre l’amour du peuple, et si bien faire que toute la France va accourir dans un pieux pèlerinage à ce même palais de Versailles qu’elle évitait dans une terreur superstitieuse, certes voilà une œuvre plus difficile que l’œuvre même de Louis XIV. Louis XIV avait bâti pour lui le palais de Versailles : Louis-Philippe le relève pour nous; Louis XIV mort, le palais de Versailles n’a plus voulu appartenir à personne : maintenant il appartient à ce peuple de France, contre lequel le peuple de France avait une si grande colère, que le peuple lui rendait si bien.
Bien avant que cette œuvre royale ne fût achevée, et par un de ces bonheurs dont on est plus fier qu’on ne le serait d’un bel ouvrage, j’avais été admis à parcourir toutes ces merveilles amoncelées; et pour la première fois de ma vie, peut-être, j’avais compris jusqu’où peuvent aller l’adrniration et le respect, iT’étais hier un des hôtes du roi, le
dernier dans cette foule d’ëlite, mais non pas le moins emu et le moins attentif à ce qui allait se passer. Chose étrange ! toute cette foule a été émue comme un seul homme. Ils arrivaient Tun apres Fautre ou plusieurs en même temps ; mais, déjà dans la cour d^honneur, leur attention était excitée. Les premiers qui vous font cortège dans cette cour d’honneur , ce sont les grands hommes de la France : c’est Bayard, c’est Duguesclin, c’est Turenne, c’est Condé, c’est Louis XIV sur son cheval. Arrivés à la cour de Marbre, les invités du roi mettaient pied à terre , et vous savez qui ils sont : ce sont tous les hommes importants de notre pays : soldats, magistrats^ députés, pairs de France, quelques poêles et quelques écrivains, assez grands écrivains et assez grands poètes pour n’être encore ni membres de l’Académie, ni députés, ni pairs de France ; quelques-uns de ces étrangers de Paris, qui restent Anglais, Prussiens ou Russes, dites-moi pourquoi? Déjà, en mettant pied à terre, le recueillement commençait. Les hôtes du roi se promenaient lentement dans ces vastes galeries, où reposent dans leur linceul de pierre les rois, les reines et les guerriers de la première race. Ils s’arrêtaient tout pensifs devant Charlemagne et devant Clovis, et ils admiraient que les tombeaux de Saint-Denis et de tous les vieux monastères eussent ainsi envoyé du fond de leurs caveaux les plus sombres, une copie énergique et puissante de leurs morts célèbres ; l’antique abbaye de Saint-Denis n’a pas dit au roi : Rendsmoi mes morts! Au contraire, elle a donné à ces effigies royales un éphémère congé de quelques siècles ; elle leur a permis d’aller instruire de plus près ceux qui s’agitent
sur la terre, par le spectacle de leurs grandeurs îmmo« biles. Laissez le temps donnera ces galeries toutes neuves cette magnifique teinte funèbre, que seul il peut trouver sur sa palette de cendres et de poussière, et vous verrez combien ce vaste tombeau placé là sera d’un effet tout puissant !
Dans une de ces galeries de pierre, parmi les effigies de marbre , remarquez sur son piédestal cette jeune fille des champs, guerrière et bergère à la fois, le visage d’une femme, le cœur et le bras d’un héros. Son attitude est calme et reposée ; son noble visage respire le courage et l’espérance. II est impossible de mieux rendre ce courage de lion né dans le cœur d’une femme; mais aussi le grand artiste qui a si bien compris l’hcroïque vierge deVaucou» leurs est elle-même une jeune fille, qui s’appelle tout simplement Marie d’Orléans. Sa statue est une des plus belles du Musée de Versailles. Heureuse Jeanne d’ Arc, d’avoir rencontré parmi les artistes contemporains un si excellent protecteur!
Cependant, au sortir de ces galeries de pierre et par ce bel escalier de marbre au haut duquel Louis XIV venait attendre le grand Condé, vous entriez dans le salon de 1 792 ; et alors c’était pour les assistants à ce grand spectacle un étonnement tout nouveau : 1792, le commencement de la France moderne. A présent, vous les voyez tous partir, soldats, matelots, sans nom, sans famille, quelquefois sans uniforme; et alors, ayez bon courage! car il faut les suivre, tambour battant et au pas de charge, dans ces guerres de géants, qui ont étonné, qui ont dompté le monde* L’effet de cette histoire, ainsi racontée bataille par ba-
taille, victoire par victoire, ne saurait se décrire. Ces spec» tateurs d’élite, admis les premiers à passer ainsi la revue de nos annales, étaient là tous , les uns et les autres, animés, attentifs, curieux, heureux et fiers de tant de gloire. — A qui donc appartient ce palais de Versailles? se disaient-ils; nous étions tout à l’heure à Charlemagne et à François et maintenant nous voilà suivant à la trace les héros, les soldats et les principes de 1789!
Ils allaient toujours, marchant de victoire en victoire, s’arrêtant devant les combats illustres, se passionnant tout à Taise pour le grand empereur, dans ses appareils si divers et dans ses fortunes si différentes , aujourd’hui couronné par le pape, le lendemain épousant la fille d’un empereur, puis vaincu et captif, puis sortant de son île et rentrant comme un triomphateur dans son royaume de cent jours, puis abattu une dernière fois, et se perdant dans l’infinité de son malheur et de sa gloire. Surtout c’était beau à voir, hors de la toile et marchant gravement, témoins muets, mais non pas impassibles, ces vieux soldats, ces maréchaux invalides, ces hommes de fer, blessés sur tous les champs de bataille, parcourant d’un pas cassé tout ce musée ou plutôt tout ce champ de guerre, émus jusqu’aux larmes à Taspect de leurs anciens triomphes, se cherchant eux-mêmes dans la mêlée, à Tombre de leurs aigles et de leur empereur , si fiers et si heureux de se retrouver tenant leur place dil y a vingt ans, dans celte mêlée sans égale de toutes les royautés , de tous les peuples et de tous les principes ! Il y en avait parmi ces vieux héros qui n’avaient pas marché depuis dix ans, et qui se redressaient à cette odeur de poudre, comme
fait le paralytique dans TÉvangile. Ils revenaient à leurs beaux jours de misères et de bivouac; ils prêtaient Toreille, ils entendaient le Chant du Départ^ qui retentit partout dans ces salles de 1T92 et années suivantes : ils voyaient Toulon se rendant sous le canon dressé par ce petit jeune homme au teint pâle et à Toeil de feu ; ils gravissaient les hauteurs du mont Saint-Bernard en chantant et en traînant les canons; ils descendaient en Italie, au milieu de la vapeur des orangers et des roses ; ils arrivaient en Égypte et dans ces plaines chargées de sables au pied des Pyramides ils regardaient en riant ces trois mille années, qui les contemplaient avec effroi !
Bientôt venait l’empire, venaient ses fortunes, ses duchés, ses croix d’honneur, toute cette pompe un peu bruyante , mais non pas sans grandeur , ils étaient là aussi les soldats de tout à l’heure ; mais cette fois ils étaient en manteau d’hermine, en toque de velours, la main gantée, ayant recouvert de soie même le fourreau de leur épée ! Ainsi va la gloire humaine. Mais cependant songez au bonheur qui m’arrivait hier ! Avoir sous les yeux les héros d’une si grande histoire, les voir en même temps là sur la toile, dans tout l’appareil de la gloire, et là, à vos côtés, dans tout le déshabillé de la grandeur; les voir là tout armés dans la mêlée, au milieu de la poudre, et là, à vos côtés, qui s’appuient sur votre bras ou qui vous saluent quand iis vous ont heurté par hasard; se dire à soi-même : Il était, à Austerlitz, soldat, et le voilà à mon côté maréchal de France, et c’est le même homme pourtant ! Il appartient à riiistoire depuis dix ans, et je le vois là, qui marche, et qui pense, et qui pleure, quoiqu’il en ait; il peut regarder
sa gloire sur ce tableau de Bouchot ou de Scheffer, et’puis se retourner les bras croisés, et dire en montrant à tous son front couvert de cicatrices : — Ai-je vole ma place dans ce Panthéon militaire? Certes , voilà une émotion vive, puissante, glorieuse pour tous, glorieuse pour lui, le héros, glorieuse pour vous, spectateur, glorieuse surtout pour le roi qui a conçu, qui a accompli, lui le premier, et lui tout seul, une pareille entreprise. Aussi, ces vieilles gloires de Tempire, conviées à cette fête nationale, se regardaient entre elles, et semblaient se dire, tant le bonheur a le même langage, sous le hêtre et sous les trophées d’armes : — l/h dieu nous a fait ces loisirs! Hæc otia fecit.
Voici ce que j’ai vu avec un attendrissement inexprimable. Je repassais pour la vingtième fois dans la galerie des Batailles : là toutes les victoires de la France sont mêlées et confondues y c’est le plus admirable pêle-mêle qui se puisse voir : saint Louis à côté de Murat, Henri IV non loin du grand Gondé, Vauban etDuguay-Trouin ÿ ilsy sont tous. Cette galerie est peut-être la merveille de toutes ces merveilles. Elle a cent cinquante pieds de plus que la galerie des Glaces ; elle est soutenue par d’immenses colonnes en marbre ; elle est toute dorée du haut en bas. Dans un des tableaux qui décorent cette galerie des Batailles un vieux soldat venait de se retrouver commandant en chef; ou plutôt, une jeune femme qui lui donnait le bras venait de découvrir dans cette glorieuse mêlée son grand-père, et elle lui montrait sa propre gloire, heureuse comme une jeune fille qui se voit mêlée à cette gloire militaire, la plus parée de toutes les gloires. Le
vieillard, qui était très-occupé à regarder une bataille du prince Eugène, obe'isssant à l’impulsion de sa jeune compagne, suivit son doigt indicateur, et ainsi guidé par cette main blanche, effilée, et transparente, il se reconnut luimême dans ce tableau, déjà blanchi par Tâge, déjà cassé par la gloire, mais encore superbe, et dans toute l’animation de la victoire. C’était bien lui! Une légère rougeur monta à son noble visage , il regarda pendant une minute ou deux cette victoire, dont il était le héros, puis saisissant le bras de sa compagne : — Viens, ma fille, lui dit-il , tu vas me voir !
Et d’un pas plus leste que je n’aurais pensé d’abord, il ramena son enfant, à rebours de tant de victoires, dans la salle de 1 792. A mesure que le vieillard revenait sur ses pas on eût dit qu’il redevenait plus jeune: ou plutôt, c’était l’empire qui se rajeunissait. Ils arrivèrent ainsi dans la salle de 1792 ; il s’assit sur une de ces riches banquettes recouvertes en velours qui garnissenttous les mursdu palais^ il fit asseoir sa fille à ses côtés, puis levant la main à son tour, mais une main sèche, ridée, tremblante, mutilée, il désigna à son enfant, dans cette foule de portraits, le portrait d’un beau jeune homme de seize ans. C’était déjà le visage d’un héros. De longs cheveux noirs encadraient à merveille cette jeune tête^ ce vif et ingénieux regard resplendissait de tout l’éclat de la vingtième année; cette belle joue ovale se colorait d’un sang chaud et vif; il y avait sur ses lèvres fortement dessinées le naïf sourire delà santé, ce jeune homme portait un habit de soldat.
Quand le vieillard eut considéré ce portrait avec une émotion toujours croissante : — = Tiens, me voilà, ma fille !
lui dit-il d’une voix tremblante, et disant ces mots, il était plus fier d’avoir eu vingt ans que d’être maréchal de France et duc et pair.
La jeune fille porta à ses lèvres les vieilles mains de son père, et le vieillard rentra en lui-même heureux, mais peut-être un peu honteux de son émotion.
Que de petits drames imperceptibles se sont passés ce premier jour, dans le palais de Versailles! Pendant que l’antiquaire déchilTrait avec délices les vieilles inscriptions des vieilles statues, pendant que le soldat de l’empereur marchait au pas à la suite de son empereur, pendant que les 221 de 1850 parcouraient la salle de Juillet, toute remplie des scènes dramatiques de cette révolution sans rivale, les esprits les plus calmes, les heureux égoïstes, pour qui la gloire des armes n’est qu’un vain bruit, la puissance une force inutile, le courage un glorie ux péril, la victoire une folle parure, se perdaient en leurs méditations, à la suite des beaux esprits de la France. Ceux-là disaient tout bas que la plus belle victoire ne vaut pas un beau poème; qu’ils donneraient Cliarlemagne pour Régnier, et les Capitulaires pour VOde a Du Perler de Malherbe. Fs s’arrêtaient de préférence devant les grands maîtres, Rabelais, Montaigne, Corneille; ou bien, plus avancés, ils regardaient avec amour Boileau, Fénelon, Bossuet, Racine; ou bien ils saluaient Montesquieu, Voltaire, Le Sage, J. -J. Rousseau. Noble palais, l’asile de toutes les gloires et de toutes les poésies ! Des jeunes gens pleins de ces belles passions de la jeunesse qui n’ont pas besoin d’excuse , car elles passent si vite, ne voyaient dans le palais de Louis XIV que le roi Louis XV, ce beau
joi de tant d’esprit, d’insouciance, de sang-froid et de courage! Ils suivaient les traces parfumées du royal amant de madame de Pompadour • ils ne reculaient même pas, les imprudents, devant madame Du Barry, et ils disaient que j’avais bien fait de la défendre. Ils s’extasiaient devant toutes ces beautés efféminées- devant toutes ces grâces un peu apprêtées, devant ces jeunes héros de Fontenoy, qui portaient si bien les manchettes et l’épée. Les uns s’étaient faits les partisans de la reine de France, Marie-Antoinette, cette belle Allemande de tant d’esprit, de tant de courage, de tant de résignation, pauvre femme, qui pouvait dire elle aussi : JPhct a Dieu que je craignisse ! Les autres franchissant le dix-septième siècle, proclamaient Diane de Poitiers la plus belle des belles ^ il y en avait qui se faisaient les partisans de la reine de Navarre; quelques-uns, parmi les historiens goguenards qui font une école à part, soutenaient que la reine Catherine de Médicis était une reine calomniée, et ils estimaient très-haut l’escadron volant de la reine ; chacun choisissait son roi parmi ces monarques : celui-ci François 1®^“, le roi de Bayard; celui-là Louis XI; un autre Louis XII; il y en avait qui aimaient Louis XIII ; d’autres se passionnaient pour Henri IV, et ils lui disaient : — Sire^ votre maU tresse est ma reine! Et enfin, car toutes les royautés de la France sont permises et i^econnues avec la plus courageuse loyauté dans le musée de Versailles, quelques-uns, dans une respectueuse émotion, s’arrêtaient devant le Retour de Louis XPIII, devant le Sacre de Charles AT, devant le por(raitde madame la dauphine, etil y avait dans leurs regards moins de reproches que de pitié et d intérêt.
Mais^ après les soldats de Tempereur, ceux qui triomphaient le plus ce jour-là, nous ne parlons pas du véritable triomphateur , le roi Louis-Philippe, c’étaient les nobles esprits, c’étaient les hommes d’élite qui sont restés les sujets fidèles, soumis et dévoués du roi Louis XIV. Ceux-là s’exaltaient eux-mêmes dans l’œuvre restaurée de leur monarque favori. Ils n’avaient pas assez de leurs deux yeux pour tout voir, assez de leurs oreilles pour tout entendre, assez de leur mémoire pour se rappeler tant de souvenirs. Ils regardaient sur ces murs, sur ces plafonds, dans la mosaïque qu’ils foulaient aux pieds , sur le bois des portes, sur le fer des fenêtres, sur le bronze doré des balcons, sur la pierre, dans la brique, sur les meubles, les chiffres, les couronnes, les emblèmes, les empreintes vénérées du roi Louis XIV. Ils le retrouvaient partout, comme il est en effet, partout dans ces grands murs , et au fond de leur cœur ils rendaient gràçes au roi Louis- Philippe, qui avait conservé au grand roi et à sa famille, et à ses poètes et à ses artistes, tous les appartements du vieux Versailles, sans en rien retrancher, pas même pour l’empereur ! Louis XIV peut revenir ; il reconnaîtra toutes les salles de son palais : l’OEil-de-Bœuf , la salle des Gardes, le salon du Roi, le salon de la Reine, la salle du Trône, le salon de la Paix, le salon de la Guerre, le salon de l’Abondance, la galerie des Glaces ; mais qui peut vous dire tout cet immense dédale ? Autour du grand roi^ Louis-Philippe a placé toutes ses amitiés, tous ses amours, toutes ces belles personnes d’autrefois. C’est un genre de beauté noble et sévère que la France a perdu; ce sont des grâces nettes et sans apprêts, dont le dix-sep-
tième siècle a emporté le secret dans la tombe ; c’est une majesté naturelle qui a fait place à des grâces plus bourgeoises. Toujours est-il que ces portraits, ces bustes, ces statues du grand siècle portent avec eux je ne sais quelle grandeur naturelle qui les fait reconnaître tout d’abord, comme on reconnaît facilement un gentilhomme dans une foule. On sent que Louis XIV doit respirer à l’aise dans ces murs ainsi restaurés. On a obéi aux moindres habitudes de ce roi si régulier en toutes choses. Son confessionnal est à sa place accoutumée, et à côté du confessionnal le fauteuil du confesseur; toutes ses pendules sont montées avec soin, et elles chantent, comme autrefois, à leur manière, la gloire du grand roi.
La salle des Gardes est toute prête, et la cheminée n’attend plus qu’un chêne entier pour jeter sa flamme brillante; la place du roi à la chapelle est marquée par un coussin de velours ; au théâtre, sa loge est garnie de crépines d’or ^ c’est tout à fait son palais de Versailles, mais agrandi, réparé, embelli, avec six galeries et un grand siècle de plus.
Oui , le grand roi peut venir, sa chambre est prête. Quand vous entrez dans cette chambre, vous êtes saisi d’un respect involontaire, et je crois bien que le plus forcené déclamateur contre la majesté royale, s’il voulait être de bonne foi un instant, s’avouerait vaincu par cet admirable spectacle. Le plafond est un chef-d’œuvre de Paul Véronèse, enlevé au conseil des Dix. Le lit du roi, son prie- Dieu, ses tableaux, ses candélabres, ses fauteuils, ses tapisseries, œuvre patiente des chastes filles de Saint-Cyr, ses chenets dorés, sa pendule, les portraits de ses enfants, la
barrière dorée, que les sedis princes du sang osaient frau* cLir; tout cct ensemble, si rernpU d’une calme grandeur, tous ces ornements sont d’un goût exquis et severe tout le glorieux entourage de la plus grande royauté de ce monde, est réuni dans celte cliamLre ^ tous ces meubles sont autbentiques; le roi a reçu dans celle chambre tout le grand siècle, il s’est agenouillé devant ce Cbrist; il a dormi dans ce lit, il y est mort, et vous vous souvenez sans doute, à ce sujet, quelles furent les dernières et sublimes clartés de ce soleil mourant.
Plus haut, au second étage, dans une suite infinie d’appartements , les hommes d’affaires et les oisifs , deux espèces d’hommes qui se ressemblent à faire peur, se promenaient au milieu de plus de deux mille portraits historiques , qui composeraient à eux seuls toute l’bistoire de notre pays, et que la gravure des plus excellents artistes de ce pays, dirigés par Galamatta et par un homme (1) qui a tous les sentiments, toute l’intelligence , tout le zèle et toute la persévérance nécessaires à ce grand travail, reproduira, sans en excepter un seul, aussi bien que tous les grands tableaux, les moindres ornementsetles infinis détails de ce chef d’œuvre qu’on appelle le Musée de Versailles.
Ne trouvez-vous pas que je suis bien loin de mon sujet? Un autre que moi, mieux instruit et plus habitué à cette magnificence et à ces grandeurs, vous a fait tout à l’heure, l’histoire de cette belle journée , et voilà que je vais sur ses brisées. Que me le pardonne :
(t)M. Gavard, capitaine de génie, l’inventeur du diagraptie.Déjà les douze premières livraisons de ce admirable ouvrage ont paru .
au milieu de tous ces miracles , il m^eût été impossible de me tenir renfermé dans le théâtre qui est mon domaine. Toute cette fête d’hier bourdonne à mon oreille ; je vois passer encore devant mes yeux éblouis mille formes riantes et sévères. Pendant quinze heures de cette admiration infatigable, j’ai été mêlé à tant d’émotions diverses, que venir ainsi vous raconter froidement ce qui s’est passe au Misanthrope ne saurais. On a dit en effet que les comédiens ordinaires du roi avaient joué le Mi~ santhrope ce soir-là ; mais je suis loin d’en être sûr 5 je l’ai vu, mais je ne le crois pas. Il faut que les comédiens du Théâtre-Français aient été soumis eux aussi à une hallucination étrange y mais il était impossible de dire au juste, en les voyant agir et parler sur le théâtre du palais de Versailles, quelles étaient ces ombres blafardes de marquis et de grandes dames et de gentilshommes, qui murmuraient les vers de Molière. C’était pourtant une idée royale d’inaugurer le théâtre du palais de Versailles par un chefd’œuvre de Molière. Molièi'e et Louis XIV, voilà la gloire! ne sauraient se séparer. Louis XIV a protégé, il a défendu, il a compris , il a aimé Molière. En faveur de Molière, et par une faiblesse bien excusable pour le plus grand chef-d’œuvre de l’esprit humain, Louis XIV a oublié une fois cet instinct admirable qui le gouvernait, et il a laissé jouer le Tartufe y qui a été, il est vrai, la fin de toute hypocrisie religieuse, mais qui a été en même temps un coup terrible porté à l’église romaine en France : remède qui valait le mal. Louis XIV comprenait , sans que Boileau le lui eût dit , que Molière était le plus grand génie de son siècle ; de son côté, Molière, plein d'admiration
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pour tant de grandeur, de respect pour tant de majesté, de reconnaissance pour tant de bonté, s’était fait le génie dévoué du roi. Pour amuser le roi, Molière interrompit le Tartufe ; Molière était le plus rare ornement des fêtes de Versailles.
Et comme il parlait en beaux vers du palais de Louis XIV!
Oui 5 j’aime à demeurer en ces paisibles lieux ,
On n’y découvre rien qui m’enchante les yeux !
Et comme bier encore nous l’avons regretté, ce grand poète qui louait si bien ces trois sortes de personnes dont parle La Fontaine ! Et pourquoi, à propos de cette jeune et belle personne que nous avons vue l’autre jour au pied de l’escalier de Fontainebleau^ jeune fille timide, que nous avons retrouvée hier duchesse d’Orléans, attirant à elle tous les vœux et tous les hommages, n’aurait-on pas au moins emprunté à Molière quelques-uns de ses beaux vers ?