PARIS
Xie Champ- de -Mar s.
Pourquoi faut-il que de si belles journées aient tout à coup été traversées par les malheurs du Champ-de-Mars ? Certes, après les fêtes intimes de Fontainebleau, après les merveilles nationales de V ersailles , après la brillante réception de cette jeune duchesse d’Orléans , applaudie et fêtee par la France comme une sœur- après tous ces triomphes du camp et de la ville , sur les grands chemins borde's de fleurs • après cet éclatant soleil qui est venu rendre à l’année son printemps et aux campagnes leurs moissons ; dans le profond silence de tous les partis , qui n’ont plus qu’une voix pour louer \ ersailles , celui-ci au nom de la vieille histoire, celui-la au nom de la royauté de Louis XIV 5
rim en Thonneur de 1789, Tautre à la gloire de Fempereur, quelques-uns même à Faspect de Charles X et de cette restauration qui s’est perdue par sa faute , mais qui tient sa place dans le musee de V ersailles ; le plus grand nombre enfin attires par cette grande révolution de Juillet, qui occupe une des plus belles salles du palais restaure de Louis XIV ; certes , au mûlieu de tout ce calme, de cet épuisement des partis, de cette allégresse générale, c’est chose triste à voir, à entendre et à raconter, que l’accident terrible du dernier jour de fête. Ainsi il n’y a pas de beau jour sans nuage , pas de fête sans lendemain, pas de bonheur pour les peuples comme pour les rois , qui ne leur rappelle toute la tristesse inévitablement cachée parmi les plus grandes joies.
L’Hôtel-de -Ville se préparait à recevoir le roi Louis- Philippe comme il avait reçu autrefois le roi Louis XIV. Grâce à une incroyable diligence, ce vieil Hôtel-de-Ville était devenu comme par enchantement un lieu d’éclat et de féerie. Ces sombres murs avaient revêtu les couleurs les plus riantes; ces vastes cours s’étaient chargées des plus beau:^. ombrages ; du haut en bas de cette terrible maison , qui veille sur toutes les maisonsde la Cité, la fête se hâtait dans toutes sortes d’appareils. Pour cette fête que la ville donnait au roi , il n’y avait pas dans la ville assez de vins précieux, assez d’orangers, assez de fleurs, assez de plumes , de broderies et de velours , assez de noms illustres , assez de femmes jeunes , belles et parées. Il fallait voir en passant îc vieil Hôtel-de-Ville étonné de tout ce l)ruit, de toute cette joie, de toute cette parure, se laissant parer et dorer du haut en bas, et, malgré son air maussade,
très-heureux et très-fier de cette nouvelle parure. Tout autour de cette ruine restaurée , les vieilles maisons qui Tobstruaient depuis des siècles tombaient Tune après l’autre, comme pour lui donner enfin un peu d’air, de mouvement et de soleil. On disait de toutes parts que ce serait un admirable spectacle ce vaste hôtel tout resplendissant du bruit, de l’éclat, de la pompe de cette fête nationale, et déjà à l’avance toute la ville était en émoi.
La veille de ce jour, la fête commençait déjà. Toute la grande cité était conviée aux Champs-Élysées , dans le Champ-de-Mars , partout le bruit, partout le mouvement, partout la fête ! De très-bonne heure le Champ-de Mars était rempli, et les curieux contemplaient de loin ce fort d’Anvers bâti tout au milieu de cette place guerrière. Les soldats du génie avaient copié cette citadelle avec leurs souvenirs d’hier. Dieu merci ! ils l’avaient vue d’assez près pour ne pas oublier une seule tourelle. — Cette citadelle d’Anvers, qui a fourni au prince royal l’occasion de faire ses premières armes , devait être prise le même soir. Le peuple de Paris avait été attiré de bonne heure par cette admirable odeur de poudre à canon, qui l’enivre mieux que ne fait le punch enflammé. Partout où va le canon va le peuple • le peuple suit le canon au pas , au pas de charge ; ils passent l’un et l’autre, le canon et le peuple, par les mêmes sentiers , frayés ou non frayés. Ainsi ce soir-là , ils s’étaient arrêtés l’un et l’autre au milieu du Champde-Mars.
Vous dire la beauté de celte scène nocturne , l’éclat du ciel, la sérénité de la lune, la teinte rougeâtre de cette citadelle, qui s’élevait silencieuse et sombre au milieu de ce
parc d'artillerie prêt à la foudroyer, surtout vous dire toute cette immense foule, c’est impossible. Tout Paris s’e'tait porte sur les hauteurs. Cet emplacement vide et désole qui domine le Cbamp-de-Mars, et qui n’est plus aujourd’hui que la plus lamentable des ruines, c’est-à-dire l’emplacement vide d’un palais impérial, était chargé de tout un peuple de femmes, d’enfants, de vieillards, de soldats, de jeunes gens empressés et goguenards : ils s’échelonnaient les uns sur les autres, et les plumes les plus actives ne sauraient décrire ces cent mille bruits , ces cent mille mouvements, ces cent mille échos répandus de toutes parts, sur les hauteurs et dans la plaine, sur le gazon et dans les arbres , sur le pont , sur les arches du pont, qui étaient chargées de statues vivantes; il y avait tant de foule et tant de bruit à deux lieues à la ronde qu’au milieu du Champ-de-Mars , c’était presque le silence et l’étendue monotone du désert. — Et tout ce peuple était attentif comme est attentif le peuple parisien , c’est-à-dire qu’il riait aux éclats , qu’il se livrait aux luttes innocentes , et qu’en attendant la bataille qui allait venir, il se jetait à la tête le gazon sur lequel il était assis.
Peu à peu le jour s’en va , la lune se lève au milieu de transparents nuages ; par un sentiment incroyable , ce Champ-de-Mars tout à l’heure si rempli se resserre ; on fait place autour des canons; bientôt ce peuple debout s’asseoit sur les tertres, sur le gazon, et il attend déjà avec moins d’impatience. Celui qui écrit ces lignes peut parler de ce moment solennel, car il y était, et il a vu de très-près toute celte fête, qui se devait terminer d’une façon
si lamentable. En ce moment on était à Taise au Cbampde-Mars : quelle que fût la foule, le Ghamp-de-Mars pouvait contenir encore cent mille personnes. Qui donc eût pu jamais croire que parmi ces spectateurs si curieux, si joyeux , si beureux de vivre, qui étaient sortis de leurs demeures pour voir brûler de la poudre , pour entendre gronder le canon et promener leurs femmes et leurs enfants , trois grandes joies ! il y en aurait dans une heure, hélas ! vingt-quatre qui allaient mourir ?
Tout à coup cependant le bruit commence; le feu s’illumine, le canon muet élève sa voix. —J^ entends tousser le brutal! s’écrie le peuple dans son langage énergique. Et en effet le canon gronde , la fusillade lui répond ; des deux côtés du fort l’artifice joue le rôle des obus et des boulets rouges. La lutte sera longue et acharnée; tant mieux! On ne brûle jamais trop de poudre. En avant donc l’artillerie ! Les forces sont égales ; le fort se défend comme il est attaqué , avec autant de feu et d'acharnement. Le peuple, heureux spectateur de toute cette furie, bat des mains et respire la poudre par tous les pores. En cet instant le canon est la grande fête de cette immense ville. Des hauteurs de Chaillot et de Passy, de tous les coins du Champ-de-Mars , de toutes les hauteurs de Paris, c’est un immense mouvement de joie, d’admiration et d’enthousiasme. Le canon! écoutez-le; il brûle, il bondit, il gronde, il éclate, il retentit au loin. Ceux qui ne peuvent pas voir briller Téclair que jette le bronze suivent des yeux et avec ravissement cette épaisse fumée ; ceux qui ne peuvent pas voir la fumée regardent plus haut dans le nuage où monte la poudre ; ceux qui ne voient
pas le nuage prêtent Toreille au bruit , car le bruit seul est encore une fête ^ et tout au loin, à quatre lieues d’ici , ceux qui n’entendent pas même le bruit , ressentent avec émotion je ne sais quel ébranlement électrique comme le tonnerre ^ et enfin ceux qui ne voient pas la fumée guerrière; ceux qui n’entendent pas le bruit, ceux qui sont trop loin pour sentir la moindre secousse , ceux-là partagent tant qu’ils peuvent la gaîté générale , et ils se disent ^ montrant Paris : La-has on tire le canon 1
Cette joie immense a duré trois quarts d’heure. De temps à autre la lune, si sereine toujours, calme, heureux et impassible témoin de tant d’agitations terrestres , se couvrait d’une vive rougeur. Après une longue résistance , le fort commençait à se rendre; déjà son feu était moins nourri, déjà dans le lointain on entendait d’innombrables tambours battre le pas de charge; enfin victoire! une pluie de feu tombe sur la citadelle, elle l’embrase de toutes parts; le canon français crie : Victoire! et sur les débris fumants de cette citadelle superbe flotte le drapeau tricolore, aux immenses applaudissements de cette multitude, ravie comme si elle revenait en effet de la bataille et qu’elle eût repoussé l’ennemi.
Tout était dit; la dernière fusée avait perdu dans le ciel sa dernière clarté , le dernier coup de canon avait retenti au loin, les derniers applaudissements s’étaient lait entendre , un épais nuage de la poudre enflammée s’élevait lentement et comme à regret ; alors la foule reprit le mouvement et se porta vers les issues du Champ-de- Mars. Comme je l’ai dit , nous étions au milieu du Champde-Mars , tout en face de la citadelle , et nos oreilles
étaient encore tout étourdies de cet immense bruit , et nos yeux tout éblouis de ce vif éclat ; nous voulûmes regagner le faubourg Saint-Germain par la grille qui touche à la caserne , et lentement nous suivions la foule qui marchait lentement et d'un pas tres-calme. On allait, on marchait sans effort , et rien ne paraissait plus facile que de sortir du Champ -de Mars, quand tout à coup , sans qu’un seul cri se fît entendre , la foule s’arrête , elle recule 5 on dit autour de nous que la porte est fermée et qu’on ne passe pas. — A cette porte étaient tous les morts !
Gomment ce malheur est arrivé à vingt pas de nous , sans que nous ayons entendu un seul cri d’effroi, sans qu’aucun mouvement nous vînt avertir que la mort était là-bas? comment, tout d’un coup et sans savoir pourquoi, toute la foule qui avait à sortir par cette porte fatale , s’en est éloignée , aimant mieux traverser tout le Champde-Mars que de s’obstiner plus longtemps à cette horrible issue? comment les uns sont morts et pourquoi les autres ont été sauvés? ce qui poussait ceux-ci à leur perte, ce qui a arrêté ceux-là , il est impossible de le dire 3 il est même impossible d’imaginer que tant d’hommes puissent être étouffés ainsi , sans plus de bruit qu’une vingtaine de pigeons dans un colombier.
Une fois tiré de ce pas, que nous ne savions point si difficile, nous avons trouvé le Champ -de-Mars à peu près vide. Quelques curieux plus osés que les autres avaient franchi, malgré la sentinelle , les palissades du parc d’artillerie , et ils s’approchaient des canons muets et chauds encore sans que la sentinelle y prît trop de garde. Tout avait un air si calme et si tranquille , et cette foule s’était
écoulée , on peut dire même éclipsée si promptement, que pour tous ceux qui étaient ce soir-là dans le Champ-de- Mars ça dû être le lendemain une horrible nouvelle , et bien féconde en réflexions.
Le plus ému à ces tristes récits, c’a été le duc d’Or~ léans. 11 était cinq heures du matin quand le ministre de l’intérieur lui vint apporter cette fatale nouvelle. Triste réveil après tant de joies amoncelées! On voulut en vain cacher quelques heures encore cette horrible aventure à madame la duchesse d’Orléans ; avec cet instinct merveilleux que donne le cœur, madame la duchesse d’Orléans comprit à l’instant même que quelque chose s’était dérangé dans son bonheur. Tout le ehâteau des Tuileries se réveilla comme frappé de la foudre ^ à chaque instant on comptait les morts , à chaque instant c’était un nouveau désastre. Le roi et le prince royal envoyaient de toutes parts pour savoir la fin de ces tristes nouvelles et pour apprendre quelles douleurs leur restaient à consoler, de quelles veuves ils devaient être les appuis , de quels orphelins ils allaient être les pères ? Jamais sollicitude ne fut plus touchante et plus active. La ville de Paris ne sut que bien longtemps après le roi tous ces désastres ; le conseil municipal, ainsi troublé dans les préparatifs de sa fête, s’assemble à l’instant même pour savoir si la fête aurait lieu ? 11 y a tant de circonstances dans l’histoire des peuples où l’intérêt général doit l’emporter sur l’intérêt privé , où le deuil de quelques-uns ne doit pas troubler la joie de tous , que, malgré son affliction profonde, le conseil municipal hésitait encore à renoncer à toute cette fête si hautement annoncée, si hautement préparée , à laquelle
tant d’existences étaient dévouées et tant d’affaires étaient soumises. M. le duc d’Orléans , impatient de ces débats et de ces lenteurs, veut lui-même s’en expliquer avec le conseil de la ville. Il ne se donne pas le temps d’attendre sa voiture, et, montant dans celle de M. le comte de Montalivet, il arrive à l’ Hôtel-de-Ville, dans la salle du conseil , et là , d’une voix émue et avec une conviction pleine de tristesse et d’énergie , le prince royal prononce ce discours :
« Messieurs, a dit le prince, j’ai voulu venir moi- » même vous exprimer, au nom du roi qui m’en a » chargé , et en mon propre nom , la vive émotion qu’a » excité en nous la démarche que vous venez de faire. » J’ai voulu vous dire à tous , comme je l’ai déjà fait » connaître à votre commission, les raisons que j’ai , le » vif désir que j’éprouve de voir ajourner le bal qui de- )) vait avoir lieu ce soir.
» Ces raisons, messieurs, sont de deux sortes : les » unes doivent être comprises de tous les bons esprits ^ » les autres sont toutes de sentiment et de cœur. Je ne )> pense pas que les premières puissent être l’objet d’au- » cune objection sérieuse , ni qu’il soit possible de diffé- » rer d’opinion sur l’effet moral d’une fête donnée dans » une semblable circonstance : les autres, celles qui sont » un instinct du cœur, un résultat deT impression qui me » domine, je vous prie de les entendre et de les peser.
» Un grand malheur est arrivé hier , malheur dont on )) ne peut accuser personne , mais qui n’en est pas moins )> réel. Ce triste événement a eu lieu pendant une fête
» dont mon mariage était Toccasion. Eh bien ! messieurs, » je Tavouerai, j'ëprouve une répugnance invincible à la » pensée de me réjouir, de paraître même en public )) avant d’avoir rempli le devoir que m’impose ce déplo- » rable accident, et avant d’avoir enterré les victimes . w je prie le conseil municipal de vouloir me laisser toute )> initiative dans cette triste occasion • c’est à moi de por- » ter des secours et des consolations aux familles de ces » malheureux ; la ville de Paris peut me confier ce soin ; » je serai fidèle à m’en acquitter!
)) Jusque-là, jusqu’à celte réparation douloureuse et y> incomplète, je ne pourrais jouir des fêtes brillantes que )) la ville de Paris veut bien m’offrir, ainsi qu’à ma- » dame la duchesse d’Orléans. Je veux que ce plaisir, si )) doux pour elle et pour moi, ne soit mêlé d’aucune amer- » tume , et il faut pour cela , messieurs , que j’aie fait , » que nous ayons tous fait notre devoir !
» Jesais qu’il s’agit d’un malheur particulier, d’uneperte » qui n’atteint pas la société entière, et que cette perte est J) du nombre de celles que le temps peut adoucir. Mais )) précisément parce que les victimes appartiennent à des » classes laborieuses, il ne faut pas qu’on puisse dire » que nous avons dansé près de leurs cadavres , que nous )> avons manqué au respect qui est du à l’humble convoi » du pauvre comme aux funérailles du riche î
)) Personne n’apprécie plus que moi les considérations )) qui touchent l’industrie et les intérêts de la ville de )) Paris , et qui voudraient que la fête eût son cours ! Je )) sais, en toute occasion, la valeur de ces considérations » et le respect que méritent ces intérêts ; mais tout nous
'» commande de les sacrifier aujourd’hui , car les intérêts » ne doivent pas faire la loi à d’aussi impérieux senti- » ments que ceux qui nous animent tous en cet instant. » Oui, vous la partagerez , messieurs , l’impression que )) j’éprouve, et votre décision prouvera que vous et moi » nous nous sommes compris ! »
En conséquence de ces nobles et touchantes paroles , il a été décidé que la fête de l’Hôtel- de- Ville serait remise, que le repas préparé pour le roi serait distribué aux pauvres de la ville. — Le conseil allait encore voter des secours pour les malheureuses victimes du Champde-Mars; mais le prince royal s’est écrié : Us rri appartiennent! Le conseil municipal a donc laissé au duc d’Orléans tous ces deuils à consoler, toutes ces misères à secourir , et c’était bien la moindre consolation qu’on pouvait laisser au jeune prince dans une telle affliction !
Mais après ces premiers instants d’une si légitime douleur et quand toutes ces infortunes ont été soulagées, quand tous ces morts eurent une tombe , quand tous ces vieillards eurent retrouvé un appui et tous ces orphelins un père , la famille royale ne pouvait plus se refuser aux vœux de la ville de Paris , heureuse et fière de recevoir ses hôtes , si impatiemment attendus.
En vain tout le luxe , tout l’éclat et toute la magnificence des arts se réuniront- ils pour orner PHôtel-de-Ville , jamais l’ Hôtel-de-Ville n’oubliera , même pour un instant , sa sombre et imposante majesté. Nobles pierres , sérieuses et calmes , qui ont abrité tant de royautés dans toutes sortes d’appareils , chargez-les de peintures , remplissez-les de lumières , couvrcz-les de fleurs ; vains efforts , il y aura toujours quelque chose qui rappellera dans ces murs tant de révolutions qui s’y sont amoncelées. Mais cette réserve imposante ne pouvait pas déplaire au Roi de juillet. Ce
roi déjà une fois a été Fhôte de THotel-de-Ville , un jour où le chemin était glissant , où les pavés de Juillet formaient d’eux-mêmes des barricades formidables, terrible jour qui vit s’enfuir la vieille monarchie pendant que la nouvelle monarchie , aux acclamations du peuple et à l’ombre du drapeau tricolore, allait entrer triomphante dans ses murs. Cependant , pour faire honneur au Roi et pour mieux recevoir la jeune duchesse d’Orléans , l’Hôtel-de-Ville s’était paré de son mieux.
Trois grandes salles formaient au premier étage le vaste théâtre de la fête. La salle du Trône est une salle immense; elle n’a pas moins de cent pieds de long , soixante pieds de large et trente-sept pieds de hauteur; elle est garnie de gradins élevés sur lesquels six cents femmes toutes parées peuvent s’asseoir à la fois. Au fond de celte salle se tient un orchestre formidable entouré d’un vaste amphithéâtre ; sur un des côtés , recouverte d’un dais , s’élève l’estrade destinée à la famille royale. De cette salle et par quatre portiques qui traversent d’élégants salons , on découvre la salle élevée sur la cour; la salle était décorée d’une magnifique tenture rouge, avec les rideaux, les draperies et les portières de riche damas de même couleur ^ ornés de franges^ de bordures , de glands et de galons d’or. Deux hautes et magnifiques cheminées ornent les extrémités de cette vaste salle ; le plafond , qu’on prendrait pour quelque plafond des plus beaux temps de Fontainebleau , mêlait ses reflets d’or à l’éclat des lustres. Au milieu de la voûte , se balançait fièrement le vaisseau de cristal ^ brillant emblème de la ville de Paris . Le portrait du Roi , la croix de juillet représentée en or sur un fond blanc , les armes
de la ville de Paris resplendissantes sur un champ barré des trois couleurs nationales, ajoutaient encore à Téclat de cette décoration.
C'est dans cette même salle que le roi Henri II , Fan 1558 , vint dîner à F Hôtel-de-Ville. La salle n’était pas entièrement achevée ; il en changea lui-même le plan et la décoration. Cette salle a vu tour à tour la Ligue et la Fronde, les vainqueurs de la Bastille, les redoutables représentants de la Commune , les grandeurs de FEmpire et de la Restauration ; elle a vu naître et grandir la force nationale du gouvernement de juillet. Le banquet offert par la ville au roi Louis-Philippe étail^préparé dans cette salle.
De toutes parts , des génies, des écussons, des emblèmes , des chiffres entrelacés , des colonnes de marbre noir, des portes et leurs entablements en bois de chêne doré. Pour tout dire , le Roi a pu se croire dans la salle de Henri II, dans son palais de Fontainebleau.
Un vaste portique conduisait de la salle du Trône dans la salle construite sur la cour de FHôtel-de-Ville. Figurezvous le plus ingénieux assemblage de colonnes, de portiques, de chapiteaux* toutes les fantaisies du seizième siècle réunies à toutes les recherches de Fart oriental , et au milieu de cette enceinte un vaste jet d’eau qui répandait abondamment le murmure et la fraîcheur.
Au-delà de cette salle , une autre salle , toute disposée pour le bal , ouvrait ses portes à ses hôtes illustres. Dans cette salle on avait dressé des estrades magrii/jqiies , des colonnes à fût dore et chargées de guirlandes, et enfin un second orchestre non moins sonore que le premier.
On se perdait ensuite dans un véritable labyrinthe d’appàrtements somptueux, tentures de diverses couleurs, meubles magnifiques, or, soie et velours. Au rez-dechaussée , deux salles avaient été réservées pour le banquet* les tables, les crédences étaient dressées au milieu d’une forêt de colonnes blanc et or* partout des fleurs, des arbustes, des orangers , des vases, des guirlandes , des bougies, des lustres, des bronzes dorés, du cristal, des glaces brillantes. Une galerie en bois conduisait par un vaste escalier improvisé, de la salle de bal à la salle du banquet , et cependant en avant de la façade , sur la place , une décoration qui rappelait les ti’ois journées , éclairée au gaz , jetait au loin ses joyeuses lueurs.
La famille royale est arrivée à six heures.
Les deux préfets , le conseil général du département , les maires de Paris et les adjoints , les chefs de la garde nationale ont été recevoir le Roi sous la voûte de l’arcade parallèle à l’arcade Saint- Jean.
Les dames désignées pour aller au-devant de la Reine et des princesses étaient la comtesse de Rambuteau , madame Gabriel Delessert, madame Besson , femme du pair de France qui préside le conseil municipal ; madame Jacqueminot , madame Bessas-Lamégie et madame la marquise de Marmier. On est passé dans la salle de Henri IL La famille royale s’est rendue au banquet dans l’ordre suivant : le Roi aveç la Reine des Français et la Reine des Belges , M. le duc d’Orléans et Aadame la grande-duchesse de Mecklembourg , M. le duc de Nemours et madame la duchesse d’Orléans , M. le prince de Joinville et madame Adélaïde, M. le duc d’Aumale et la princesse
Marie , M. le duc de Montpensier et la princesse Clémentine.
La table , oii Ton comptait cent quatre-vingt-deux couverts , était disposée en fer à clieval. La famille royale occupait le haut bout de la table. A droite , en retour , étaient M. le chancelier, le président du conseil, et les ministres^ à gauche, en retour, tous les maréchaux de France et le président de la Chambre des Députés ; puis , indistinctement , les officiers de la maison du Roi , les généraux commandants de la division et de la place , les secrétaires-généraux de préfecture, les membres du conseil municipal , le doyen du conseil de préfecture , les souspréfets et les colonels de la garde nationale. En dedans de la table , en face de la famille royale , étaient assis les deux préfets , le général Jacqueminot , madame de Ranibuteau , madame Delesserl , et les quatre dames qui avaient été comme elles au-devant de la princesse.
A la fin du banquet, le Roi s’est levé , et, au milieu du plus profond silence , il a porté le toast suivant :
« Monsieur le préfet , je veux porter un toast à la ville )) de Paris; je veux lui manifester combien je suis pénétré » des sentiments qu’elle me témoigne , et combien je suis » louché de ceux que lui inspire le mariage de mon fils » aîné. Ce n’est pas seulement en mon nom que je parle, » c’est au nom de toute ma famille que je vous remercie » de l’accueil que vous faites à ma belle-fille , et de la fête » splendide que vous nous donnez. J’en suis d’autant plus )) ému , que je me retrouve au milieu de vous , dans cette » même salle qui me retrace tant de souvenirs ; car c’est
« ici où je suis venu le 5^ juillet, à travers les barricades,
« entouré et suivi des députés de la France, dont la voix « m’appelait à assurer le triomphe de cette Charte si vaillam- « ment défendue, et le maintien de toutes nos libertés et « de toutes nos institutions constitutionnelles. C’est ici, c’est « de cette fenêtre (dit le roi en montrant la fenêtre), que « j’ai eu le bonheur de déployer, au bruit des acclamations « prolongées de l’immense multitude qui couvrait la place « et les quais, ce glorieux drapeau que j’étais si heureux de « revoir, et ces couleurs chéries que nous reprenions avec « tant d’élan. Je vous porte pour toast : fk A la prospérité de la ville de Paris !
« Vous savez tous, j’en ai la confiance, que c’est le but constant de mes vœux et de mes efforts : vous en voir jouir est la plus douce récompense que je puisse obtenir de mes travaux et de mon dévouement à la patrie. »
L’assemblée tout entière répondit à ce noble discours par le cri de Vive le roV Bientôt la fêle commença. Les plus excellents artistes de Paris chantèrent une cantate de M. Auber. La salie de bal, toute resplendissante sous l’éclat des diamants et des lustres, s’ouvrit devant les nobles convives : le roi, la reine, la duchesse d’Orléans, la princesse Marie, qui attiraient tous les regards, en un mot, la famille royale tout entière se mêlait à cette foule brillante et parée : c’étaient des joies intimes, c’était un enthousiasme plein d’espérance. Mais, hélas! nous sommes déjà si loin de ces fêtes! à quoi bon les rappeler? à quoi bon revenir sur ces solennités heureuses? Depuis ce temps, la salle de bal s’est écroulée, le deuil a remplacé les tentures de la fête. A cette heure, les lustres de l’hôtel de ville éclairent
le chœur de Teglise Notre-Dame. Non, plus de joie, plus de fêtes bruyantes, plus d’extases^ plus de nuits passées dans la joie universelle : Dreux nous appelle dans ses caveaux mortuaires ! Dans les Ghamps-Élysêes, sous ce même arc de triomphe témoin de tant de splendeur, quel est donc ce cortège funèbre qui s’avance? que signifient ces enseignes couvertes de crêpe, ces tambours voiles, cette armee silencieuse? Cela signifie que le principal convive de riiôtel de ville , le héros de ces fêtes éclatantes que nous avons racontées avec trop de complaisance peut-être, que M. le duc d’Orléans est mort!