‹ Le prince royalChapitre 7 sur 13 · ALGER · texte numérisé non relu

ALGER

Donc revenons à des pensées plus sérieuses ; laissons là ces détails charmants naguère, aujourd'hui frivoles : nous aussi couvrons-nous du crêpe de deuil! Mais cependant, avant que de conduire à sa dernière demeure ce prince royal que pleure la France entière, essayons de raconter le peu qui reste de cette vie si cruellement tranchée. Qui nous eût dit que cette simple préface à la vie d'un prince^ qui devait être si remplie, deviendrait une histoire complète, et que de tant de grandeur évanouie il ne resterait plus rien que ce lambeau de pourpre et ce linceul ?

Nous allons retrouver le prince royal sur le théâtre principal de sa gloire, Alger, la plus récente et la plus solide conquête de la France. Douze ans de luttes et de travaux de tout genre Font à peine domptée, cette terre qui a résisté à Fempire romain tout entier, et qui se souviendra toujours de Mithridate. C'est encore aujourd'hui le même esprit de ruse et de courage, c’est la même audace dans l'attaque, la mê me habileté dans la fuite, le même mépris dans la fatigue et dans

le danger. A voir comment l’Arabe attaque et résiste, on dirait bien moins un soldat qui va à la bataille qu’un chasseur de menu gibier qui s’abandonne à son exercice favori. Celte terre d’Afrique nous a coûté bien des larmes, bien du sang ! mais, en revanche, elle a appris la guerre aux jeunes soldats de la France, elle nous a préparé de grands généraux pour l’avenir. M. le duc d’Orléans, en sa qualité de militaire, aimait l’Afrique comme un noble théâtre de son courage. Celte vie errante, ces vallons, ces montagnes, ces précipices, ces déserts, où vous rencontrez à chaque pas des vestiges de la domination romaine ; cette jeune armée qui était entrée dans la gloire en même temps que le prince royal et qui semblait réservée aux mêmes travaux et à la même destinée, tout cela plaisait à l’ardeur du brave jeune homme. Il connaissait les soldats par leur nom ; il était l’ami de tous les capitaines. Son premier fait d’armes en Afrique, ce fut l’expédition de Mascara, au mois de novembre 1855, deux ans avant son mariage; l’armée française se rappelait encore, non pas sans larmes ni sans honte, les revers de la Macta. Le duc d’Orléans accourut pour l’aider à prendre sa revanche. Rien n’était changé dans cette armée , mais seulement il y avait un soldat de plus, un hardi et vaillant soldat, plein d’audace, plein de zèle, d’une rare et infatigable activité d’esprit et de corps. A peine arrivé, le prince et l’armée se mettent à l’œuvre. Le 27 novembre, le prince royal arrive au camp du Figuier; le 29, l’armée prend position sur les rives de la Sig ; le 50 novembre, on jette les fondements d’un fort. En moins d’un mois, sous les yeux du prince, s’élève la citadelle formidable à laquelle les soldats donnent le nom

de fort d’Orléans. Tout d’un coup, contre ces citadelles à peine bâties, les Arabes se précipitent. On se rencontre au pied des montagnes de l’Atlas : l’armee de l’emir est vaillante et nombreuse; ses cavaliers, véritables soldats numides, se précipitent à tout hasard sur l’armée française; ils sont reçus à la baïonnette : c’est le duc d’Orléans qui commande ces charges brillantes. On le dirait, à le voir calme et hardi au plus fort du péril, un des plus vieux soldats de Tempereur Napoléon. Le lendemain 5 décembre, la bataille recommence, mais plus soudaine et plus active ; cette fois la Sig est franchie sur les ponts de chevalet; on s’élance au pas de course vers le bois de l’Habrah, défendu par les Arabes : ce n’est pas une bataille, c’est un duel corps à corps. On se bat ainsi pendant six. heures. C’en est fait, la forêt est à nous ; mais il nous faut occuper la montagne. Sur celte montagne, le duc d’Orléans pousse ses soldats; de ces hauteurs lestement conquises, notre artillerie éclate et tonne. Cette fois encore l’Arabe fuit au loin ; il faut le poursuivre : on le poursuit. Mais, pendant que la cavalerie d’Abd-el-Kader s’enfuit pour réparer ses pertes, arrive l’infanterie de l’émir, à plat ventre, dans d’horribles ravins. Tout d’un coup elle pousse un cri, elle fait feu de toutes parts : c’est une guerre à mort; le feu de l’Arabe est au-dessus de nos têtes. A ce moment périlleux et difficile, le prince royal, à la tête du -17® léger, se précipite pour s’emparer des batteries ennemies. C’était un feu terrible, c’étaient des hommes décidés à mourir, c’étaient des fanatiques défendant tout à la fois la croyance et la patrie, c’étaient les soldats les plus dévoués et les plus braves d’Abd-el-Kader : rien n’y fait ; le duc d’Orléans les aborde

de front et se précipité dans cette horrible mêlëe ; la mort répond à la mort, le carnage répond au carnage. Aux côtes du jeune capitaine, les uns tombent morts, les autres sont blesses grièvement ; lui-même il reçoit une balle à la cuisse : rien n’y fait, il va toujours. A la fin, TArabe, épouvante d’une pareille attaque , cède la place et se perd dans le désert. Grâce à ces deux journées de combat, le chemin de Mascara était ouvert.

La route qui mène à Mascara est entourée de profondes ravines ; c’est moins un chemin tracé par la main des hommes, qu’un sentier escarpé qui obéit à toutes les sinuosités de la montagne. La marche fut longue, pénible, toute remplie de privations de tout genre. Dans ce cortège guerrier, le prince royal se faisait remarquer par sa bonne grâce, par son dévouement, par sa générosité chevaleresque^ il se contentait du pain du soldat, et il buvait de leur eau quand il y avait de l’eau; a qui était blessé il cédait volontiers sa tente, son lit ou son cheval ; il était levé le premier et couché le dernier ; il excitait, par sa présence autant que par ses discours, chacun à bien faire. Amis et ennemis pouvaient le reconnaître à son burnous blanc, à son képi rouge ; et lorsque enfin le 8 décembre, au premier son de la diane, aux premières clartés du soleil levant, le prince royal put espérer qu’il allait encore rencontrer l’Arabe face à face, ce fut une grande joie. Aussitôt l’action s’engage par une vive fusillade : on se bat ainsi, vite et bien; l’armée française marchait toujours en avant jusqu’au Nadar ; l’Arabe était de l’autre côté du fleuve tout prêt à défendre le passage. A la voix du prince, l’armée passe le fleuve : tout fuit à son approche, et le soir arrivé, après un

combat de quatorze heures, ce fut dans toute l’armee un cri unanime : Vive le roi! Vive le duc rf^Or/eaws/ Désormais, grâce à tant de sang-froid, grâce à son courage, à cette intrépidité merveilleuse qui ne doutait de rien, la gloire du due d’Orléans était acquise à Tarmée d’Afrique : elle l’appelait son prince ; elle était heureuse et fière de leur gloire commune ; et maintenant, noble prince, si vous saviez combien ils vous pleurent, ces rudes soldats qui avaient fait de vos travaux leurs travaux, de votre sympathie leurs sympathies, de votre avenir leur avenir !

Dans cette campagne, si M. le duc d’Orléans avait échappé aux balles de l’Arabe, il n’avait pas pu échapper à l’influence meurtrière du climat ; la fièvre d’Afrique s’était emparée de cette jeune et vigoureuse nature, et peu s’en fallut que le prince ne succombât à ses violentes attaques : sa bonne constitution le sauva, mais on dut l’emporter mourant sur le vaisseau qui devait le ramener en France. La France le reçut comme un noble jeune homme qui s’était bien conduit et qui rapportait de bonnes nouvelles de l’armée d’Afrique. On parle sans cesse de la flatterie qui entoure les princes ; il y a deux choses qui n’ont jamais flatté les princes : la louange du soldat et le feu de l’ennemi.

Avant de quitter la terre d’Afrique où il s’était montré parmi les plus zélés et les meilleurs, M. le duc d’Orléans avait promis à l’armée qu’il prendrait en main sa défense et qu’elle trouverait toujours en lui un protecteur, un ami dévoué. Arrivé en France, M. le duc d’Orléans tint parole. Dans nos luttes de chaque jour, où tout s’oublie, tout ce qui n’est pas la pa ssion du moment, la pas-

slon parisienne, M. le duc d’Orlëans ëlevait la voix à chaque instant en faveur de l’armée d’Afrique. Partout où sa parole pouvait être utile, M. le duc d’Orlëans se faisait entendre en faveur de celte armëe abandonnée à elle-même et dont chaque année la chambre des dëputës mettait en doute l’existence. C’est M. le duc d’Orlëans qui le premier s’est ëcrië que désormais l’Afrique ëtait française. Bien plus, dans ses moments de loisir, M. le duc d’Orlëans ëcrit l’histoire de ses campagnes • il se fait lui-même l’historien de celte armëe d’Afrique qu’il a vue à l’œuvre et qu’il va bientôt rejoindre: c’était là au reste une des habitudes du prince royal de se rendre compte jour par jour des actions, des ëvënemenls et des pensées de sa vie. Dans ces pages qui ne seront un secret pour personne, l’homme qui le premier lésait lues après le roi et la reine, M. Charles Nodier, un juge habile, s’il en fût, dans toutes les choses du style et de l’esprit, a reconnu plusieurs des grandes qualités de Fëcrivain, à savoir la clarté, la simplicité, l’énergie. Le prince, tout occupé à raconter les belles actions dont il a été le témoin, n’oublie personne, excepté lui-même ; on dirait, à le lire, qu’il n’a été que le témoin oculaire des actions qu’il raconte et qu’il a suivi la guerre de loin, comme faisaient autrefois les historiographes du roi Louis XIV. Nous sommes assez heureux pour pouvoir donner à nos lecteurs un exemple de la manière dont M. le duc d’Orléans écrivait l’histoire , une page écrite par lui, au camp de Saint- Omer au mois de janvier -1841, il y a dix-huit mois à peine. Vous verrez si, en effet, l’armée d’Afrique ne doit pas pleurer doublement le prince royal, comme son plus brave soldat et comme son plus digne historien.

« Le 2® lëger (premier bataillon) est Tun des premiers « corps de Tarmee française qui ait touché le sol africain. « A peine débarqué le ] h juin ^850, il contribue à enle- « ver, sous les yeux du maréchal de Bourmont, les batte- « ries algériennes de Sidi-Ferruch. L’issue de cette aven- (t tureuse campagne fut prévue de ce jour ; l’attitude des « troupes françaises en présence de l’ennemi ne permit plus « de douter du succès.

« Le 1 9 juin, à la bataille de Staoueli, le 2® léger fait tête « de colonne de la première division , et poursuit l’armée « algérienne, qui, mise en déroute, laisse sur le champ de « bataille, que vingt mille musulmans n’ont pu disputer à « l’impétuosité française, neuf canons, quatre-vingts cha- « meaux, toutes ses tentes et un riche butin.

« La même ardeur, que ni la chaleur ni la fatigue ne peu- « vent ralentir, assure des succès analogues aux combats « de Sidi-Khalef (24 juin), de Delhi-Ibrahim ( 4 juillet), « et à l’investissement d’Alger, auquel le 2® léger prit « part.

(( Après cette glorieuse campagne, qui fit tomber en notre « pouvoir Alger avec près de quinze cents canons, une flot- « tille et un trésor de cinquante millions j qui affranchit la « mer de la piraterie et les chrétiens de l’esclavage, et ouvrit « à la patrie les portes d’une nouvelle France, le 2® léger « rentra en France.

En 4 835, le régiment faisait partie de la division active « des Pyrénées-Orientales, et, bien préparé par cette excel- « lente école d’instruction militaire, il fut envoyé à Oran « pour faire l’expédition de Mascara.

A TIemccn (janvier 4836), ce fut devant les compa-

« gnies d’élite du régiment qu’eut lieu, avant d’arriver â (( cette ville si intéressante, l’entrevue remarquable du ma- « réchal Clauzel avec le vieux Mustapba Ben-Smayl.

« Au mois d’avril -1856, le 2® léger franchit le col de « Téniah après un combat meurtrier, et les attaques achar- « nées des Kabyles se renouvelant pendant cinq jours, n’ar- « rêtèrent pas la construction d’une route vraiment digne de « l’armée française.

« Dans la guerre de détail que le régiment fit ensuite dans a la Mitidjah (de mai à octobre ^856), il sut acquérir cette « intelligence individuelle, cette confiance réciproque entre « des soldats disciplinés et des chefs éprouvés, véritables ga- « ranties de la bonté d’une troupe.

<( La première expédition de Gonstantine (novembre 1856) « en fournit bientôt la preuve. Placé sur le Goudiat-Ati, le « 2® léger (troisième bataillon) prit part aux combats dont « ce point fut le théâtre ; et lorsqu’au milieu des terribles (( circonstances qui firent échouer l’expédition, sans abattre « le courage des bonnes troupes, il fallut donner au maré- « chai Glauzel des nouvelles de cette brigade séparée du (( reste de l’armée, ce fut un soldat du 2*^ léger qui s’offrit <( j>our passer seul à travers les Arabes et franchir les ri- (( vières grossies par la neige. Il réussit, et doubla ses dan- « gers et sa gloire, en retournant à son corps, où il rapporta « les ordres du général en chef.

« Lorsque la retraite fut ordonnée, le 2® léger s’éloigna « le dernier de Gonstantine, où il devait un jour entrer le « premier par la brèche....

<( Les combats qui détruisirent la coalition des Issers et « des tribus de l’est (mai 1 857) fournirent surtout au 2° lé-

(( ger Poccasion de déployer ses qualités guerrières. Le plus (( brillant épisode de ces expéditions fut le combat de Bou- « douaou (24 mai ^ 857), où, en rase campagne, huit cents « hommes eurent la gloire de résister pendant sept heures « aux attaques de plus de cinq mille musulmans, et de ter- « miner une si belle journée par une charge a la baïonnette,

(( qui décida la fuite de Pennemi. Six cents de ces braves « appartenaient au premier bataillon du 2® léger et étaient « commandés par M. de la Torré.

« Toujours appelé là où était le danger, le 2® léger en- « voyait son deuxième bataillon à Mjez-Amar, assez à temps « pour qu’il contribuât à repousser Achmet-Bey , qui, avec des (f forces supérieures, avait tenté d’enlever le camp fran- « çais (21, 22, *25 septembre '1857). Aussitôt après, il « marchait sur Gonstantine a l’avant-garde commandée par « le duc de Nemours, et prenait part à toutes les diverses

« opérations de ce siège mémorable

« Embarqué (octobre -1859) pour servir d’escorte au « prince royal dans la province de Gonstantine, il fît partie « de sa division dans l’expédition du Bibars, où il eut en- « core l’occasion de se mesurer avec les Arabes.

a Lorsque Abd-el-Kader appela tous les musulmans à la « guerre sainte, le 2® léger entra le premier en campagne « contre l’émir, ravitailla tous les camps (novembre -1 859), » battit deux fois son infanterie régulière près de Blidah (( ( 1 4f et 1 5 décembre) ; enfin il détruisit un bataillon tout « entier au combat d’Oued-LalIeg (51 décembre 1 859), où (( le maréchal Valée conduisit lui-même la charge de cava- « lerie et d’infanterie qui fit tomber en notre pouvoir trois « drapeaux, un canon, les tambours, quatre cent cinquante

U fusils et trois cents cadavres de l’armée d’Abd-el-Kader.

« Deux rudes combats (15 et 29 janvier 1S40) dégagent « Blidab, bloquée de très-près par les troupes arabes, que « le 2® léger écarte encore de Farmée pendant la marche « sur Gherchell (mars 1840), et pendant ce pénible re- « tour, dont le régiment supporta les épreuves avec sa vi- <( gueur et sa gaieté habituelles.

« Lorsque le prince royal vint reprendre pour la cam- « pagne décisive du printemps le commandement de la pre- « mière division de Farmée d’Afrique, le 2® léger continua à « faire partie de cette division • dès les premières rencontres « avec l’ennemi àl’Azroun, à FOuedjer, le régiment se fait ({ remarquer encore de toute Farmée (27 et 50 avril 1840).

a Quelques jours après, à l’attaque du Téniah de Mou- <( zaïa, défendu par toutes les forces de l’émir, le 2® léger « monte le premier à l’assaut des redoutes arabes ; ni des « obstacles naturels, rendus cette fois presque insurmonta- <c blés par les efforts de Fart, le nombre et le fanatisme (( des défenseurs, ni les ravages d’un^feu, hélas î trop meur- (( trier, et auquel les soldats, escaladant avec leurs mains « des rochers à pic, ne peuvent répondre qu’avec la baïon- « nette, ne ralentissent l’élan de cette troupe électrisée par « le colonel Changarnier. Tous les retranchements sont (( franchis, toutes les positions emportées à la première at- (( taque, et Farmée, d’une voix unanime, décerne au 2® léger (( la principale gloire de cette belle journée (12 mai 4840).

a Si l’on suit le régiment à Médéah, à Milianah, au bois « des Oliviers, dans la vallée du Chéliff, partout on le « voit, chargé des missions les plus périlleuses, s’en ac- « quitter avec valeur et habileté (mai et juin 4840). Après

« avoir encore battu les Arabes dans les beaux combats « livres par le colonel Changarnier dans la vallée du Ché- (( ]iff, le 2® léger attaque (2 juillet) les Mouzaïa, qui se a croyaient garantis de cette surprise par Texcès de la « chaleur, et il fait un desert des montagnes inaccessibles « où les vaincus s’étaient réfugiés.

« Le camp d’Ain-Taslazid se construit ensuite au milieu « de Télé, et au prix de combats journaliers (août •1840). « Tout à coup l’échec éprouvé par la garnison de Coléah « (4 2 août 1 840) relève le moral des Arabes abattu par tant « de revers; il devient nécessaire de frapper rapidement un a coup vigoureux : le 2® léger part aussitôt de ce camp , qui « lui a coûté tant de fatigues ; à travers des gorges impéné- (i trahies et vivement défendues, il arrive à Médéah, dégage « la garnison, et, en revenant, le général Changarnier lui (i ménage encore, au bois des Oliviers (29 août i 840), l’oc- « casion de rougir une fois de plus ses baïonnettes dans le « sang des troupes régulières de l’émir »

N’est-ce pas là, je vous prie, le sang-froid, la bonne grâce, la réserve prudente et la justice d’un historien qui sait tenir à la fois la plume et l’épée? L’histoire de tous les régiments de l’armée, française devait être écrite ainsi sous les yeux même et par les soins de M. le duc d’Orléans.

Mais à peine était-il marié depuis deux ans, à peine ayaitil tenu dans ses bras le comte de Paris, son premier fils, qu’une rumeur se répandit dans l’armée d’Afrique ; le duc d’Orléans va venir, Constantine l’appelle. II ne laissera pas ses frères d’armes courir sans lui tant de dangers ; il voudra être à l’honneur, sinon à la récompense. Rien n’était plus vrai que celte nouvelle, dont le soldat faisait sa joie. En

effet, maigre son mariage et tout le calme bonheur de la lune de miel, malgré les douces joies de la paternité, joies saintes qu’il sentait si vivement dans sou cœur, M. le duc d’Orléans veut partir. Le roi s’opposait à ce départ, la reine pleurait à l’avance, le conseil des ministres résistait ; mais le prince royal restait ferme dans sa volonté. Alors, en désespoir de cause, la reine éplorée s’adresse à la duchesse d’Orléans, la priant et la suppliant d’empêcher ce départ au nom de son fils. Mais la princesse, digne de sa fortune, digne de son noble époux, n’opposa à celte résolution bien arrêtée qu’un front calme et serein. L’honneur le voulait, le duc d’Orléans avait donné sa parole, il devait la dégager sous les murs de Constantine, à la face de l’armée et de la France (4 ). Le prince arriva à Alger le 5 octobre ^ 859.

(-!) Voici une lettre que M. le duc d’Orléans écrivait, à propos de cette campagne, à M. le général Létang. Nous ramassons en tout respect, ces souvenirs du prince, qui maintenant surgissent de toutes parts :

Cf Après bien des vicissitudes et bien des efforts contraires dont Cf je vous épargne le récit, mon cher général, j’ai obtenu d’aller Cf acquitter comme un homme d’honneur doit le faire, l’épée à la Cf main et dans les rangs de J’armée, l’engagement que j’ai contracté a en Afrique, lors de mon dernier voyage. Je pars sur-le-champ, « de peur qu’on ne revienne sur cette décision; mais je pars à de c telles conditions que, pour m’y soumettre, il m’a fallu mon inéa branlable volonté de tout sacrifier au plus sacré de tous les dec( voirs, à l’accomplissement d’un© promesse d’honneur. Ne regret- <r tez donc pas, mon cher général, de ne pas venir avec moi ; pour a moi personnellement, je le regrette vivement, car je vous apprécr cie à toute votre valeur et vous suis attaché; mais pour vous cr (avec les exigences auxquelles j’ai dû, pour obtenir ma place de

Il partit d’Alger le lendemain pour se rendre à Constantine, en passant par Bougie et Jigelly. Le 8, le prince débarqua à Stora. Le lendemain il traversa la ville de Philippeville. Le •10, il s’enfonça dans les terres. Le surlendemain, après avoir traversé la vallée du Rummel, toute couverte de palmiers, de cyprès, d’oliviers, de ruines romaines, soudain il voit venir au-devant de lui une députation de toutes les tribus arabes de la province, depuis Guelma jusqu’à Sétif, et en même temps une partie de l’armée française, qui venait pour recevoir leur général. Au-dessus de toutes ces admirations et au-dessus de tous les enthousiasmes qui saluaient le prince royal, se dressait Constantine. La voilà donc la ville formidable qui n’est plus qu’un monceau de ruines ! Les voilà donc ces murailles imprenables qui ont été couvertes du plus noble sang de la France ! C’est donc là qu’ont été tués ou blessés tant de hardis soldats, tant de valeureux capitaines, et ce maréchal de France, qui a été rapporté mort sous le dôme royal des Invalides î Le passage du duc d’Orléans à Constantine fut signalé par cet enthousiasme sérieux qui précède toutes les grandes entreprises, On voulait le voir, on voulait l’entendre. Ces ruines

% bataille pour la troisième fois à l’armée d’Afrique, me soumet- « tre), il n’y aurait eu rien à faire qui ne fût au-dessous de ce que « vous avez déjà fait.

« Adieu, mon cher général ; je penserai souvent à vous au milieu « des troupes que vous avez toujours si bien guidées.

« Signé Ferdinand.

« À Monsieur le général Létang, à Arras* »

s'etaieot parées, en son honneur, du drapeau tricolore; ces arcades romaines avaient été changées en arcs de triomphe. Cinq jours après, le duc d’Orléans était à Mascara. Plus il allait, et plus s’entassaient sous ses pieds les vestiges de la domination romaine. C’est ainsi qu’il s’arrêta dans sa route sur un emplacement tout couvert des plus nobles débris. Son ‘ambition eût été de ramasser ces pierres illustres, et de faire dresser à Paris quelque monument séculaire, avec cette inscription : V armée d'Afrique à la France. Le 24, le prince et l’armée étaient à Sétif, et le lendemain, à huit heures du matin, la colonne se mettait en marche, on ne savait encore pour quelle expédition inconnue. Mais jugez de Témotion du soldat lorsque, le 26, à six heures du matin, l’armée vint à découvrir, dans un lointain lumineux, comme une apparition fantastique. Quel était donc ce point noir qui absorbait tous les regards? Quel était ce but étrange, mystérieux, vers lequel s’élancaient toutes les âmes, toutes les pensées, tous les courages? C’étaient les Portes-de-Fer, devant lesquelles avaient reculé les Romains ; c’étaient les colonnes d’Alcide de ce pays sauvage, un lieu redouté, du haut duquel le Dieu de l’Arabe protégeait, dit-on, les croyants. On avance, on se presse, on arrive sur ces formidables hauteurs. Parvenue là, l’armée voit se dérouler devant elle ces vallons et ces montagnes. Ce n’était déjà plus le même pays ni la même nature; c’étaient les Alpes, c’étaient les Pyrénées, c’étaient les villages de la Provence, cachés dans leurs bouquets d’oliviers et d’orangers. En marchant ainsi, chaque jour et à chaque pas que faisait l’armée, les Portes-de-Fcr semblaient disparaître dans le lointain. Ce sera donc dernain que nous pour-

rons franchir ce passage redouté; mais, hélas! l’armée se divise ; une partie rentre à Constantine avec le général Galbois ; l’autre partie va suivre le duc d’Orléans dans les périls de son voyage. On se dit adieu. Les favorisés de la fortune suivent le prince ; mais plus que jamais la route était difficile. Cependant l’armée avait pénétré hardiment dans les ténèbres et dans le silence de la vallée: tout d'un coup la vallée se rétrécit, et alors l’armée pénètre entre deux murailles de rochers à perte de vue : un sentier se présente, il faut le suivre* il faut gravir des rochers à pic, descendre dans des vallées profondes, s’engager dans des murailles de neuf cents pieds de hauteur. Le ciel voulut que l’Arabe n’ait jamais pu croire à tant de témérité de l’armée française; car, du sommet de ces murailles, il aurait pu l’écraser tout entière sans qu’un seul homme échappât.

Figurez-vous ce chaos qu’on appelle les Portes-de-Fer ; vous entrez d’abord par une ouverture de huit pieds de large, pratiquée perpendiculairement dans une de ces grandes murailles ; les ruelles latérales vous conduisent jusqu’à la deuxième porte, si étroite qu’un mulet chargé peut à peine y passer. La troisième porte est à quinze pas plus loin, en tournant sur la droite. A cinquante pas se présente, toute béante, la quatrième et dernière ouverture, après quoi le défilé commence à s’élargir. Voilà ce qu’on appelle les Portes-de- Fer. Dans ces profondeurs se précipite l’avant-garde au bruit des tambours, au son des trompettes, aux acclamations unanimes de l’armée qui écrit de sa main triomphante sur ces murailles vaincues : Armée française^ 28 octobre 1859. Après le premier instant d’admiration, l’armée abandonne sa conquête 5 le lendemain, sur le midi, on se

repose enfin (hommes et chevaux n’avaient pas trouvé d’eau depuis cinquante-deux heures ), après quoi on se remet en marche. Il s’agissait de franchir la première chaîne de l’Atlas et de rentrer dans Alger par le chemin de terre, par le bon chemin, comme disait le prince royal; mais enfin l’ennemi se montrait de nouveau* l’armée passait par des villages ennemis ; des tirailleurs arabes se faisaient entendre à chaque instant ; il fallait charger cet ennemi qui s’enfuyait toujours. Ainsi la marche du prince royal fut une marche triomphale. Alger qui ne l’attendait pas sitôt, Alger le reçut avec des cris d’enthousiasme et d’orgueil. Cette fois toute la distance qui sépare Alger de Constantine avait été reconnue ; les Portes-de-Fer avaient été franchies. C’en était fait de toutes ces fables et de toutes ces terreurs. Le duc d’Orléans entra dans Alger le 2 novembre. Là il prit congé de son armée par un discours dont elle a gardé le souvenir. C’était un spectacle admirable: ce chaud soleil, cette armée triomphante qui se déploie dans la plaine de la Mitidja, ce jeune prince dans tout l’éclat de la joie et de la jeunesse, ces peuples divers, Kabyles, Biskris, Mosabites, se précipitant sur les pas du jeune capitaine, au son de leur musique nationale, et tout au loin la mer bruyante, et les Maures et les Arabes, et les femmes indigènes enveloppées dans leurs voiles blancs, et les canons des^ forts. Le surlendemain, la colonie donnait un banquet au prince royal et à son armée; après quoi le prince royal, lui-même, invite à un banquet immense la colonie et l’armée tout entière • les officiers et les soldats, et entre autres le brave 25® de ligne, qui revenaient du Bibars, étaient les convives du prince : ils étaient assis quatre mille à la même table. La place Bab-el-

Oued servait de salle à manger, le fort Neuf servait de cuisine; la fête était immense, universelle. Le dîner fini, le prince royal monte sur la table, et de cette voix sonore, qui était bien la voix du commandement et de Tentliouslasme ;

« Au nom du roi, s’écrie-t-il, je porte cette santé :

« A L'armée d'Afrique et à son général en chef^ le maréchal Valée^ sous les ordres duquel elle a accompli de si grandes choses !

<( A cette armee qui a conquis à la France un vaste et bel empire, ouvert un champ illimité à la civilisation, dont elle est l’avant-garde ! A la colonisation, dont elle est la première garantie !

« A cette armée qui, maniant tour à tour la pioche et le fusil, combattant alternativement les Arabes et la fièvre, a su affronter, avec une résignation stoïque , la mort sans gloire de l’hôpital, et dont la brillante valeur conserve dans notre jeune armée les traditions de nos légions les plus célèbres !

(( A cette armée, compagne d’élite de la grande armée française, qui, sur le seul champ de bataille réservé à nos armes, doit devenir la pépinière des chefs futurs de l’armée française, et qui s’enorgueillit justement de ceux qui ont déjà percé à travers ses rangs !

« A cette armée qui, loin de la patrie, a le bonheur de ne • connaître les discordes intestines de la France que pour les maudire, et qui, servant d’asile à ceux qui les fuient, ne leur donne à combattre, pour les intérêts généraux de la France, que contre la nature, les Arabes et le climat l

« Au chef illustre qui a pris Constantine, donné à l’Afrique française un cachet ineffaçable de permanence et de sta-

bilité, et fait flotter nos drapeaux là où les Romains avalent évité de porter leurs aigles !

(( C’est au nom du roi, qui a voulu que quatre fols ses fils vinssent prendre leur rang de bataille dans l’armée d’Afrique, que je porte ce toast,

« C’est au nom de deux frères dont je suis justement fier, l’un vous a commandés dans le plus beau fait d’armes que vous ayez accompli , et l’autre s’est vengé au Mexique d’être arrivé trop tard à Constanline, que je porte cette santé à la gloire de Tarmée d’Afrique. »

L’armée répondit à ce toast royal par des applaudissements unanimes ; après quoi le plus ancien des lieutenants du 25®, M. Salaun Peuquer, s’approchant du prince , lui offrit une palme d’honneur cueillie dans les Portes-de-Fer : a Monseigneur, disait l’officier, cette palme vous est offerte par les soldats de votre division ^ ils l’ont cueillie au Bibars, et ils vous l’offrent comme un emblème de toutes les vertus guerrières dont vous leur avez donné l’exemple. »

^ A ces mots, le prince royal, se tournant vers le maréchal Valée , et lui montrant cette palme, verte encore : « Monsieur le maréchal, lui a-t-il dit, je vous demande la permission de l’accepter.

— La voix du soldat est la voix de Dieu, monseigneur,» lui répondit le maréchal. Alors le prince royal , se retournant vers les officiers et sous-officiers de la division :

« Jamais, leur dit-il, jamais je ne pourrai vous exprimer combien je suis ému et touclié : je contracte en ce moment vis-à-vis de vous une dette que je tâcherai d’acquitter quelque jour. Dans les moments difficiles je me rappellerai que j’ai reçu celte palme de ceux dont l’héroïque persévérance

emporta Constantine d'assaut : dans les privations, je me rappellerai qu’elle me fut donnée par des hommes dont aucune souffrance ne lassa l’énergie; et quand, au jour du danger, je vous représenterai cette palme, vous vous souviendrez à votre tour que vous l’avez cueillie dans des lieux réputés inaccessibles, et vous saurez prouver alors que rien n’est impossible à des soldats français. »

Au mois de mars ^ 840, vous retrouverez le prince royal en Afrique; les Arabes s’étaient agités de nouveau, ils avaient mis à profit ces deux années de relâche pour préparer leurs armes, pour apprêter leur colère, pour revenir plus nombreux et plus forts contre les établissements de la France ; partout la mort, partout la dévastation et le carnage. A la nouvelle de cette rébellion , le duc d’Orléans se met en marche ; cette fois il n’est pas seul, il amène avec lui son jeune frère d’Aumale, hier un enfant, aujourd’hui un soldat; hier encore tout animé par les luttes du collège, aujourd’hui heureux et fier de se trouver sur un champ de bataille. Par une chance heureuse, le duc d’Aumale arrive a l’armée une heure avant le combat; il était là, regardant de tous côtés et se demandant par où l’ennemi allait venir , lorsque soudain les cris terribles partis des ravins de la Froum annoncent l’arrivée de l’Arabe. L’ennemi se précipite de toutes parts dans la plaine pour se mettre en bataille ; mais le duc d’Orléans, qui connaît l’ennemi, se précipite sur ces bataillons épars; il les attaque l’un après l’autre, et son frère, le voyant faire, le suit au pas de course, car M. le duc d’Aumalc voulait gagner ses éperons dans la même journée ; il les gagna en effet : le prince, son frère, lui dit qu’il était content. Cependant l’émir, qui jouait une grande partie, s’était retranché, lui et son ar-

mee, au col de Mouzaîa ; il était décidé à disputer le passage, etilavait pris toutes ses mesures. La position était formidable, elle était protégée par douze redoutes dont cinq étaient armées de canons. Les cavaliers d’Ab-el-Kader devaient mettre pied à terre et se battre comme des fantassins ; l’émir luimême était à leur tête, bien décidé à ne pas reculer d’un pas. Le prince royal, interrogé par le maréchal Valée, répondit ; « Attaquons toujours. » Cependant l’armée française repasse le torrent ; on dirait qu’elle renonce à se porter sur Mouzaîa j puis tout d’un coup l’armée, se retournant , se précipite sur l’Arabe qui la poursuivait tout à l’heure et qui maintenant n’ose même pas l’attendre : les hauteurs du déQlé sont emportées à la baïonnette. Restait le défilé même à emporter ^ alors le général Changarnier s’écrie : « En avant ! à la baïonnette ! » En même temps, le général Duvivier, le prince royal , le général Lamoricière, s’avancent sous le feu de l’ennemi : c’en est fait, il faut vaincre ou mourir. Le prince royal franchit un ravin qu’on croyait infranchissable; le duc d’Aumale, à pied, marche à la tête des grenadiers du 25®. L’ennemi, ainsi attaqué, résiste avec rage, mais enfin il s’enfuit de toutes parts. Du sommet de ces hauteurs à jamais conquises, les trois colonnes triomphantes, dans un enthousiasme unanime, agitent leurs drapeaux et leurs épées en criant : « Vive la France ! vive le duc d’Orléans !» Ah ! ce fut là un beau fait d’armes, ce fut là une heure bien-aimée dans la vie du prince, heure de triomphe et d’éclat. Des hauteurs de Mouzaîa, que la vie lui paraissait belle ! que l’avenir était vaste ! quel immense horizon royal ! Ici la terre d’Afrique qui marchait enfin à des destinées pacifiques ; là-bas, le royaume de France, la terre de l’intelligence

et du genie, de la liberté et de la gloire , le plus beau royaume que le soleil éclaira jamais de ses feux, la France souveraine de Charlemagne, de Henri IV et de Tempereur Napoléon. Oui, là-bas, mieux que cela, non pas mieux que la France, juste ciel ! mais mieux qu’un royaume : une famille, un père, le fondateur de sa dynastie ; une mère qui est une sainte sur la terre avant d’être une sainte dans le ciel ; une épouse adorée, un enfant, qui déjà connaît son père par un sourire. Que dis-je, hélas ! et quelle vaine erreur nous fascine tous les uns et les autres? Sonnez, trompettes; tambours, battez aux champs ; flottez dans le ciel brûlant de l’Afrique, drapeau tricolore; revenez, Arabes, au col de Mouzaïa, et si vous avez quelque pitié dans le cœur, recommencez la guerre à l’instant même, jusqu’à ce que le prince royal tombe sous vos coups, car alors il mourra avec joie, et la France trouvera des larmes moins amères pour le pleurer.

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