‹ Le prince royalChapitre 8 sur 13 · TREIZE JUILLET · texte numérisé non relu

TREIZE JUILLET

Pourquoi faut-il qu’une destinée royale si brillante soit tout à coup et si misérablement interrompue? A peine commencions-nous cette histoire de toutes les prospérités de la gloire et de la jeunesse, que déjà notre récit s’interrompt et se brise. Cette illustre biographie s’arrête éperdue , malheureuse, frappée par la mort. Nous en étions à l’espérance à peine, et nous voilà en plein deuil. Il nous faut, hélas! abandonner pour jamais ces fêtes brillantes, ces palais splendides , ces jardins de François et de Louis XIV, ces fêtes de l’hyménée, ces joies, ces bonheurs, ces triomphes... et pourquoi faire, juste ciel! pour quelle tristesse? pour quelle pitié ? pour quelle douleur ?

Sur les rives de la Seine, quand vous avez traversé les Champs-É lysées et l’arc de triomphe de l’Étoile, en laissant

à votre gauche le bois de Boulogne, si vous faites encore quelques pas du côté de cette maison qui se cache là-bas sous les arbres, vous arrivez dans Tavenue qui conduit au palais de Neuilly. Cette avenue est entourée de quelques jolies maisons bourgeoises , entremêlées d’assez pauvres cabarets où viennent se reposer les bourgeois de Paris le dimanche, où se désaltèrent les ouvriers des fortifications toute la semaine } c’est un pêle-mêle incroyable de luxe et d’indigence, de pauvreté et de misère. Ici les princes de la richesse, et tout à côté de pauvres diables qui vendent à tout venants leur pain bis et leur gros vin. Vous êtes à la fois dans l’endroit le plus splendide de la campagne parisienne et dans l’endroit le plus misérable. Ici la maison bourgeoise des ducs d’Orleans, maison et ferme tout à la fois, noble enceinte remplie de moissons et de vendanges, où le laboureur est le maître tout le jour, où, le soir venu, se pressent en foule les plus grands noms de la monarchie, et, tout à côté de ces demeures royales, quelques pauvres échoppes qui tremblent auvent. Sur le chemin qu’on appelait naguère le chemin de la Révolte, mais qui n’est plus qu’un chemin de deuil et de douleur, un riche Anglais , lord Seymour, s’est fait construire une demeure priiicière, véritable palais élevé par un riche amateur au luxe, aux beaux-arts et surtout aux chevaux de course. Là, tout en face, un pauvre marchand de vin s’était réfugié, lui et sa famille, dans une espèce de trou sans air et sans soleil où les plus pauvres gens allaient chercher une hospitalité d’une heure. Remarquez bien ce terrible passage, regardez la trace récente de ces deux pavés fraîchement enlevés ; voyez à droite et à gauche ces splendeurs et ces misères ; tout à l’heure encore le passant indifférent s’arrêtait à

peine, mais maintenant il n’est personne qui ne fasse uné halte en ce lieu. Nous étions au *15 juillet de cette funeste anne'e 842, le prince royal devait partir le même soir pour aller commander quarante mille hommes au camp de Sainte Orner ; chemin faisant, il devait prendre sa femme aux eaux de Plombières pour lui faire partager les joies et les fêtes de ce voyage. Elle et lui, ils étaient attendus par ces populations empressées. Déjà se dressaient de toutes parts les arcs de triomphe, les fêtes se préparaient, et vous pensez si la princesse Hélène était heureuse. Le prince royal avait passé la nuit au château des Tuileries 5 le roi et la reine étaient à Neuilly, et il leur avait fait ses adieux la veille, des adieux de quinze jours qui devaient être éternels. Ce jour du 45 juillet, le prince s’était levé plus matin que d’habitude ; il avait donné tous ses ordres pour le départ ; il s’était surtout inquiété des fourgons de la princesse royale. Luimême il avait préparé à sa femme toutes sortes de surprises, car il était, avant tout, un mari tendre et dévoué. Sur les dix heures, son maître de mathématiques, M. Guérard, lin savant homme qui pleure son meilleur et son plus illustre disciple, était venu pour assister au déjeuner du prince royal, et le prince, comme c’était son habitude, avait proposé à son maître un de ces difficiles problèmes qui font la joie des plus savants algébristes* on trouverait encore sur l’ardoise de son cabinet d’étude cette dernière pensée du prince royal . Cependant , comme il avait encore du temps devant lui, il voulut aller dire un nouvel adieu à son père et à sa mère. H pensait à la joie de cette arrivée inattendue. On ne l’attendait plus, on sera si heureux de le revoir. Donc il donne l’ordre que sa voiture soit attelée, et que cependant, si elle

n’est pas prête pour onze heures, il ne sortira pas, car à midi il est attendu par d’importants devoirs. Malheureusement le prince royal n’était que trop obéi par ses domestiques , il avait une si bonne façon de commander. Donc à onze heures on lui dit que sa voiture était prête. Il dit adieu à M. Guérard : « Au revoir, Guérard , et pas pour longtemps ; nous vous attendons aux eaux de Plombières » En même temps M. Guérard l’entendit qui disait à son piqueur : « A Neuilly, par la Révolte. » Sa voiture était une calèche fort légère, traînée par deux chevaux attelés à la Daumont. Le prince royal avait pour les chevaux toute la passion d’un homme de son âge. Sans en faire son occupation principale, il y apportait toutes sortes de soins et de dépenses. Ses chevaux brillaient dans les courses de Chantilly et du champ de Mars, son haras de Meudon avait une célébrité bien méritée, ses écuries étaient remplies de beaux attelages ; il aimait tout ce luxe du sport. Et comme d’ailleurs il était un très-habile écuyer, comme il était aussi leste que hardi, il n’avait jamais pensé au danger de cette passion pour le cheval. Plus d’une fois même, des accidents imprévus avaient mis ses jours en péril: des chevaux qui s’emportent, des harnais qui se brisent, un essieu qui se rompt, une branche d’arbre qui vous heurte au passage, un sanglier qui revient sur ses traces... A tous ces accidents, le roi fronçait le sourcil, et d’une voix qui voulait être sévère : « Monsieur, quand on a l’honneur d’être le prince royal, on n’a pas des chevaux qui s’emportent et des essieux qui se brisent. »

Les chevaux attelés au léger phaéton étaient deux chevaux anglais de haute taille et de forte encolure, deux bêtes ardentes et impatientes qui s’animaient par leur propre course,

et qui couraient comme si elles voulaient se dépasser ellesmêmes. L’iiomme assis sur le porteur était un jeune homme très-adroit et très-habile ; il avait sauvé la vie au prince, et le prince, qui Paimait, se plaisait à être conduit par lui. De ces deux chevaux, le porteur n’était pas un animal des plus paisibles; il avait toutes sortes d’impatiences soudaines et inexplicables qui le rendaient redoutable ; mais pour les amateurs de chevaux le danger est un charme de plus, le danger ajoute beaucoup à ces sortes de plaisirs.

Par une de ces fatalités cruelles dont Ton ne se souvient qu’après l’accident, l’écuyer de M. le duc d’Orléans s’était plaint le matin même de son porteur, disant qu’il ne répondait pas de la vie du prince ; mais on n’avait répondu à ses plaintes qu’en lui demandant s’il avait peur ? Ce sont là, du reste, de ces plaintes après coup auxquelles on ne s’attache que pour expliquer toutes les misères inexplicables ; toujours est-il que les chevaux allèrent leur pas ordinaire jusqu’à la barrière de l’Étoile. Plusieurs personnes reconnurent le prince et le saluèrent ; il était seul et dans les plus belles apparences de la santé et de la force. Jamais, en effet, il ne s’était senti mieux portant et plus heureux, et il le disait le matin même, dans cet orgueil innocent de l’homme qui sent en lui-même la force et l’énergie d’une vie de trente ans. Tout d’un coup cependant les chevaux s’animent, ils prennent le galop, ils s’emportent : la porte Maillot a été bientôt dépassée , et comme ils se précipitaient ardemment dans l’avenue qui conduit au château de Villiers, qui est une des dépendances de Neuilly, soudain ils se sentent arrêtés et poussés dans le chemin à côté. A ce moment, nul ne peut dire ce qui arriva, si le prince, dans

la crainte d^être brisé sur les fortifications, a* sauté de sa voiture, ou bien si quelque choc plus violent Fa précipité malgré lui; mais enfin, quelle qu’en ait été la cause, le choc a été mortel, le princee a été brisé sur les deux pavés dont nous vous parlions tout à Fheure. Pas un mot, pas un cri, pas un geste, rien, sinon le cadavre d’un jeune homme de trente ans que ramassent des maçons qui passent ; « Quel dommage, se disaient-ils, un si beau jeune homme ! » Un gendarme leur annonça que c’était en effet S. A. R. le duc d’Orléans qui venait de mourir.

Les faiseurs de drames et les poëtes qui entreprennent encore le poëme épique auront beau se mettre l’esprit à la torture pour inventer, pour arranger convenablement les plus poignantes douleurs, trouveront-ils jamais rien qui ressemble au drame qui se passa en ce moment ? Ces trois ou quatre hommes qui relèvent ce cadavre, ce gendarme qui dit le nom du mort, cette cabane qui s’ouvre pour le recevoir , non pas une cabane de paysan, dont la pauvreté même n’est pas sans élégance, rustique misère dont la poésie et la peinture et même l’histoire, ces grandes arrangeuses de toutes choses, finissent toujours par tirer un beau et bon parti, mais un de ces intérieurs sans nom comme Paris seul en présente : du vin, de l’eau-de-vie, des tables rougies, des meubles brisés, des murailles lézardées, des matelas que Fon jette à terre dans l’arrière-boutique, et sur lesquels était étendu l’héritier direct d’une si grande monarchie, pendant qu’à deux pas de là, cette maison toute grande ouverte, la maison paternelle toute remplie de serviteurs empressés, la plus opulente maison de la France, sous ses lambris dorés, sous ses frais ombrages, la maison tout entière, y compris

le roi et la reine des Français, appartient à ce noble jeune homme. Ah ! c’est triste à dire, c’est triste à voir ! Tel est pourtant l’admirable bon sens des hommes du peuple de France, qu’ils ont mieux aimé transporter le prince royal dans cette humble boutique habitée par un Français, que de le porter dans la maison hospitalière de lord Seymour. « Il n’est pas juste, disait un ces hommes, qu’un prince de France meure chez un Anglais. »

Cependant , à Neuilly même, le roi se préparait à venir aux Tuileries ; il prenait congé de la reine, il espérait arriver assez à temps à Paris pour embrasser son fils aîné encore une fois avant son départ ; tout à coup, dans cette maison si calme, si heureuse, tombe comme la foudre, ce bruit avant-coureur de toutes les sinistres nouvelles. Vous ne savez pas encore ce qu’on vous veut , ni ce qu’on vous dira, mais déjà vous frémissez jusqu’à la moelle de vos os; l’épouvante s’empare de votre âme, vous restez muet, anéanti, confondu, éperdu : est-ce bien la réalité ou plutôt n’est-ce pas le jouet d’un rêve funeste? Le messager lui-même qui vous apporte ces terribles nouvelles s’arrête soudain au milieu de son récit commencé* il se demande à lui-même s’il est réveillé ou s’il dort, et s’il est bien sûr du récit qu’il raconte? Telle a été l’angoisse de la maison de Neuilly ; puis enfin, quand le roi et la reine eurent compris ce qu’on voulait leur dire, que le prince royal , leur enfant bien-aimé , était là, à leur porte, étendu presque mort (on disait presque mort par pitié pour eux ! ) , les voilà qui courent au hasard, tête nue, sans pleurer, sans demander où ils vont? Ils arrivent ainsi dans ce cabaret, qu’à peine avaient-ils remarqué dans leurs beaux jours, et ils se jettent à genoux au bord de ce

grabat qui contient tout leur enfant. Que ceux qui pourront récrire racontent cette scène de deuil et de misère ; même ceux qui en ont été les bien tristes témoins ne peuvent et n’osent pas raconter ces sanglots, ces larmes, ces silences, ces étonnements, ces prières, ces angoisses stupides; eux aussi, tout comme Thistorien qui veut se mettre par la pensée au niveau de pareilles douleurs, ils n’ont rien vu, ils n’ont rien appris, ils ne savent rien : ne leur demandez rien, ils ne sauraient que vous répondre^ mais le plus étonné de tous ceux-là, ce devait être le propriétaire de cette masure. Quand il a vu arriver chez lui tous ces fantômes de roi et de reine qui pleurent sans vouloir être consolés ; quand il a entendu retentir, sous son plafond enfumé, tous les grands noms de cette monarchie aux abois, cet homme-là a dû se dire tout bas à lui-même : <( Pourquoi donc tous ces gens-là prennent-ils ma cabane pour le château de Neuilly?. . . » Ce n’était pas le château de Neuilly, cette cabane, c’était désormais une chapelle funèbre ^ cette cabane était devenue un tombeau, ce grabat s’était changé en autel.

A chaque instant accouraient à ce lit de mort les membres épars de la famille royale , madame Adélaïde , madame la princesse Clémentine, M. le duc de Montpensier, qui revenait de Vincennes , M. le duc d’Aumale, qui arrivait de Courbevoie. Quand cette nouvelle fut apportée à M. le duc d’Aumale, il était à la salle d’armes, un fleuret à la main; cette nouvelle sembla l’abattre un instant à force de surprise et de douleur ; mais bientôt, prenant sa course à tout hasard, le jeune prince *se précipite sur le chemin qui mène à Neuilly. Un cabriolet de place venait de Paris , le cheval était fatigué , le cocher refusait de venir sur ses pas :

(( Va J dit le prince, songe que tu mènes un frère vers son frère qui se meurt. » Disant ces mots, il prend les rênes, le cocher bat son cheval , ils arrivent ainsi près de la maison mortuaire ; mais à cet instant, le cheval s’abat, le cabriolet se brise, le prince tombe à trois pas de là sur les pavés ; il se relève, et prend sa course jusqu’au lit du duc d’Orléans : «Mon frère! mon frère! Oh! Joinville, que vas-tu dire? Oh ! Nemours, où es-tu? » Aux cris déchirants de ce jeune homme, les assistants répondaient seulement par leurs sanglots.

M. le duc d’Orléans n’avait reconnu personne, pas même sa mère ; le reste de cette vie puissante et énergique qui était en lui luttait péniblement contre la mort : lutte horrible, acharnée, incroyable. De cette tête brisée, la pensée ne voulait pas sortir ; de ce corps déchiré, la vie ne voulait pas s’enfuir. Un râle profond et sonore sortait de cette poitrine haletante ; sur ses deux mains encore agissantes, la reine et les princesses versaient des larmes avec des prières si ferventes! Le roi s’était relevé, il était debout, et, la main sur la tête de son enfant, il le bénissait du fond de l’âme ! Cependant, tout en désespérant de la science, les médecins, ne se ralentissaient pas ; ils étaient accourus de toutes parts; le docteur Vincent Duval le premier, homme habile, dévoué, plein de science et d’énergie ; après lui , le chirurgien du prince, son ami, on peut le dire, le docteiwr Pasquier, ébloui et confondu, lui aussi, de tant de misères, inattendues. Soins inutiles, prières que le Ciel n’exauça pas, dernière et impuissante torture infligée à ce cadavre. Quand le roi vit qu’il n’y avait plus d’espoir, il envoya chercher la duchesse de Nemours que, dans sa prévoyance paternelle,

il avait tenue éloignée de ce fatal spectacle ; en même temps était arrivé le clergé de Neuilly; et la reine, qui n’espérait plus qu’en Dieu, invoquant la sainte Rosalie de Païenne, sa patronne , tourna un dernier regard d’espérance vers les consolations de là-haut. L’agonie dura quatre heures. Enfin, le Ciel eut pitié, non pas de ceux qui pleuraient, mais du jeune homme étendu sur ce lit de mort; le prince royal rendit à Dieu son âme honnête et pure ! les convulsions s’arrêtèrent, le râle cessa, il était mort. Dans une pièce voisine le roi entraîna la reine ; là s’étaient réunis les maréchaux de France et les ministres : personne ne parla à personne, le plus profond silence pouvait seul contenir tant de douleurs.

Sur un brancard fut placé le corps du prince expiré ; des sous-officiers du régiment d’infanterie légère furent chargés de transporter ce précieux fardeau dans la chapelle de Neuilly. Par un singulier et triste concours, c’était avec les soldats du 25®, les mêmes soldats des Portes-de-Fei*, des hauteurs de Mouzaïa, les mêmes qui avaient offert à leur jeune général la palme triomphale du Bibars. Pleurez, soldats, pleurez votre jeune capitaine; pleurez le chef qui vous aimait, pleurez ce hardi courage qui vous conduisait à la victoire par ses vives et impétueuses saillies ; mais que dira l’armée d’Afrique, quand cette nouvelle funeste va retentir d’Alger à Constantine : « Le duc d’Orléans est mort ? »

Un manteau blanc avait été jeté sur le corps du prince, comme on fait pour un général mort à l’armée. Le roi et la reine, madame la princesse Adélaïdç, madame la duchesse de Nemours, madame la princesse Clémentine, M. le duc d’Aumale, M. le duc de Montpensier, suivaient à pied le cortège funèbre ; venaient ensuiteM. le maréchal Soult, les ministres,

M. Je maréchal Gérard, les officiers généraux, les officiers du roi et des princes, et puis la foule silencieuse, contristée, pleurante. A voir passer de loin cette immense douleur, ce père, cette mère, ces frères, tout ce monde royal qui parcourt d’un pas lent et désespéré l’avenue de Sablonville, on se serait demandé si ce n’était pas là une de ces visions que nous montre Dante dans son poëme? Ainsi on entra dans le parc de Neuilly, déjà la chapelle était ouverte; heureuse chapelle ! jusqu’à ce jour elle n’avait retenti que d’actions de grâces et de douces prières ! La princesse Marie elle-même, quand elle mourut, n’avait pas reposé sur ces dalles ; c’était le sanctuaire heureux de la famille, mais aujourd’hui la chapelle est pleine de deuil , elle s’étonne du cadavre placé là, le premier-né de la maison.

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