‹ Le prince royalChapitre 9 sur 13 · NEUILLY · texte numérisé non relu

NEUILLY

Quand le roi et la reine furent quelque peu abandonnés à eux-mêmes, et quand ils eurent considéré quelle perte ils venaient de faire, il n’est pas de plume assez éloquente qui puisse dire ce qui se passa dans leur âme ; cependant le roi se rappela que l’espoir de la France était en lui ; que, faute d’un homme, la monarchie ne devait pas périr, et que son devoir était, cette fois encore, de venir en aide à la monarchie qu’il a fondée. <i Avec lui je me sentais bïeïi forlj » disait le roi après les premiers sanglots. Son premier soin fut de réunir autour de sa personne la famille royale tout entière. A l’instant même le roi veut qu’on aille chercher au château d’Eu, et que M. Boismillon les ramène, les deux enfants du prince royal, le comte de Paris et le duc de Chartres, deux orphelins maintenant, l’aîné plus à plaindre cent fois que son frère cadet, car déjà la couronne le menace, et toutes les passions s’agitent autour de sa royauté

naissante. Le roi veut aussi qu’on aille chercher madame la duchesse d’Orléans aux eaux de Plombières; la première pensée de Sa Majesté a été pour sa belle-fille ; « Pauvre Hélène ! que va-t-elle dire? » Le roi envoie au-devant de la princesse, et chargées d’une lettre de sa main, madame la duchesse de Nemours et madame la princesse Clémentine : au moins elles pleureront ensemble le prince qui leur était cher ; c’est M. Bertin de Vaux, officier d’ordonnance du prince, et M. Ghomel, son premier médecin, qui apporteront les premiers à Plombières la nouvelle de cette mort. En même temps le roi veut que le duc d’Aumale se rende au pavillon Marsan pour mettre les scellés sur les papiers du prince royal. Le pavillon Marsan, disposé et embelli par les soins de M. le duc d’Orléans, était devenu comme un précieux et rare musée où tous les beaux-arts contemporains étaient représentés dans ce qu’il y avait de plus populaire et de plus choisi : le prince aimait les beaux-arts avec le goût le plus éclaire', la passion la plus indépendante et la mieux sentie; dans ce pavillon Marsan, rempli de tant de belles choses, où tous les artistes contemporains étaient représente's par leurs œuvres les plus soudaines et les plus vives, M. le duc d’Orléans recevait l’élite de la France. Ses charmants salons étaient ouverts aux sommités de la politique et de l’armée, des belles-lettres et des sciences. Là, vous pouviez admirer tout à l’aise, à côté des toiles les plus brillantes, des bronzes les plus exquis, des plus vieux meubles sauvés dans la poussière des âges, toutes sortes de gracieux souvenirs de famille; car, chez M. le duc d’Orléans, la famille passait avant toute chose. Dans cet asile embelli pour sa femme, sa femme régnait en souveraine, et, avec elle, le

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roi et la reine, et les frères du prince et ses enfants. Mais à présent qu’il n’est plus, l’heureux habitant du pavillon Marsan, combien ces demeures doivent être sombres et tristes déjà ! Quel voile de deuil s’est répandu sur ces murailles brillantes ; ces salons, remplis de tant d’harmonies savantes, de tant d’illustrations diverses , où la causerie vive et piquante s’élançait incessamment dans les vastes champs de la grâce et de l’esprit français, tout cela n’est plus que ruines, deuil, vanité, tristesse éternelle. Quand M. le duc d’Aumale est entré dans la maison de son frère, il a retrouvé encore une maison vivante : la page commencée, le livre entr 'ouvert, l’aumône toute préparée pour les pauvres du chemin * bien plus, une lettre écrite par le prince royal à sa femme, huit grandes pages toutes remplies d’effusion et de tendresse, dans lesquelles les deux enfants tenaient tant de place ; et le portrait de Winterhalter au plus bel endroit de ce cabinet si rempli de grandes choses ; et parmi les papiers du prince, les travaux de sa pensée, le résultat de ses lectures, le souvenir de ses batailles, toutes sortes de calculs et de prévisions : l’œuvre d’un prince, mais l’œuvre incomplète et interrompue :

Pendent opéra interrupta minæque Murorum ingentes !

Fatal et douloureux spectacle ! A mesure qu’il interrogeait les tristes reliques de son frère, de son prince bien-aimé, comme M. le duc d’Aumale a dû être ému et charmé en voyant que son frère était encore plus grand et meilleur qu’il ne l’avait imaginé lui-même ! Combien ses regrets ont du être plus vifs et plus tendres en comprenant quel modèle il venait de perdre,

et quel grand roi la France avait perdu! Certes, le roi des Français aurait voulu donner à son fils, M. le duc d’Aumale, une leçon impérissable de sagesse, de prudence et de prévoyance, il n’eût pas trouvé une leçon plus complète que la révision funèbre des dernières pensées de M. le duc d’Orléans.

Cependant M. le duc de Nemours était à Nancy. Ce prince, vers qui, tout d’un coup, se sont tournées toutes les pensées de la France, avait été jusqu’à ce jour aussi éloigné de la popularité que de l’envie. On ne sait quelle idée singulière les Parisiens s’étaient formée de M. le duc de Nemours, mais, à les entendre, il poussait la fierté jusqu’à l’orgueil ; aussi le Parisien se tenait à distance. Comme le prince, dans sa réserve, ne se sentait aucune envie de rien céder à cette froideur qu’on lui marquait, il en était résulté que le duc de Nemours était estimé tout simplement comme un bon gentilhomme, et comme un brave soldat qui savait bien le métier de la guerre. M. le duc de Nemours n’en demandait pas davantage ; il s’était dit à lui-même qu’il ne jouerait jamais en France que le second rôle, et, sous ce frère aîné qu’il admirait avec passion, il s’estimait trop heureux de servir. De son côté, M. le duc d’Orléans avait une profonde et rare estime pour les nobles qualités de M. le duc de Nemours ; il le trouvait plein de bon sens, plein de courage, d’une science calme et réfléchie, d’une amitié solide et qui ne se jetait à la tête de personne. En toute occasion, M. le duc d’Orléans avait rendu pleine et entière justice à la valeur de M. le duc de Nemours. Il était sept heures du matin, le duc de Nemours passait la revue du 4®^ régiment de hussards, le même régiment qui, eu 1 850, avait suivi d’un élan

si chevaleresque le duc de Chartres, son jeune colonel. Dans cette inspection, le duc de Nemours était, comme toujours, calme, réfléchi, et ne donnant qu’à bon escient sa louange ou son blâme : tout à coup le prince voit arriver à lui, puis pâlir et s’arrêter, le général Vilatte ; c’était une douleur si grande sur la figure de cet énergique soldat, que le prince en fut frappé. « Général, s’écria-t-il, êtes-vous malade; qu’avezvous? — Oh! monseigneur, reprit-il, je suis porteur d’une horrible nouvelle. — Je vous comprends, dit le prince, le roi est tué. » Le roi est tué! Ah! certes, voilà une cruelle réponse, mais bien méritée, si vous pensez à tant d’assassinats et à tant d’embûches. Le roi est tué ! voilà donc la première idée qui vient à un fils du roi en pleine paix, quand tout fait silence dans la fureur des partis.

« Monseigneur, répondit le général Vilatte, le roi est vivant ; mais le prince royal est mort, il est mort hier à la suite d’une chute de voiture. » C’est alors qu’on a pu bien voir si, en effet, M. le duc de Nemours avait un cœur tendre et dévoué ; c’est alors qu’on a pu voir les nobles et chaleureux sentiments que cache cette froideur apparente. Depuis le jour de cette mort funeste, les larmes, le chagrin, la douleur, les regrets les mieux sentis, tous ce qu’un cœur fraternel peut contenir d’angoisses, de sanglots et de larmes, ont fait de M. le duc de Nemours comme une espèce de fantôme qui voit sans rien voir, qui écoute sans rien entendre. On dirait qu’une maladie funeste a ravagé à plaisir toute cette belle jeunesse ; il n’y a pas jusqu’au sentiment de sa dignité présente, jusqu’à la nécessité qui a fait de lui la première personne du royaume après le roi, qui ne soit pour M. le duc de Nemours un aiguillon de sa douleur. Mais

qu’importe? on parlera encore longtemps de Torguell et de l’insensibilité de M. le duc de Nemours !

Durant ces heures funestes, quand tout Paris est plongé dans Ja consternation, quand les villes de la France se demandent entre elles s’il est bien vrai que M. le duc d’Orléans soit mort ? le palais de Neuilly restait plongé dans cet ombre funeste et sanglante ^ on eût dit un vaste tombeau où chaque membre de la famille royale arrivait l’un après l’autre : aujourd’hui le comte de Paris et le duc de Chartres, le lendemain le duc de Nemours, le surlendemain la duchesse d’Orléans elle-même. A chaque nouveau venu recommençaient les sanglots de la famille royale ; c’étaient toujours les mêmes larmes, mais plus brûlantes et plus amères : on se retrouvait pour partager la désolation commune. Où étaitelle la maison paternelle si heureuse, si remplie d’air, de soleil, d’oiseaux qui chantent, d’eau qui murmure, de fruits qui mûrissent, de visages calmes et contents? A peine arrivé, ce n’étaient que tentures funèbres, larmes sanglots, gémissements, silences plus tristes encore. Il fallait passer dans cette chapelle ardente tendue de noir, s’agenouiller au pied de ce cercueil, réciter l’office des morts, entendre psalmodier les prêtres à l’autel. Cependant les médecins s’étaient encore une fois emparés du cadavre ; on le disséquait pour l’embaumer, on l’èrabaumait pièce à’pièce, lambeau par lambeau. Sur cette tête brisée le sculpteur jetait son plâtre humide, et le plâtre conservait fidèlement l’empreinte de ces nobles traits qui n’avaient pas été déformés par la mort. Ainsi nous vivions heure par heure sur toutes sortes d’affreux détails : on nous disait comment le cadavre du prince avait été enveloppé dans un linceul de toile cirée, comment il avait été

enseveli dans un cercueil de plomb avec Funiforme d’officier général, son grand cordon, ses épaulettes, son épée et son képi d’Afrique ; comment ce premier cercueil de plomb avait été renfermé dans un cercueil de chêne revêtu de noir a clous d’argent, et autres affreux détails. Le cœur du prince mort avait été mis à part dans une urne de plomb, scellée comme le cercueil. Dans une bouteille de verre, le procesverbal de toutes ces misères avait été soigneusement enfermé ; même on ajoute que le roi a voulu écrire on ne sait quelles paroles suprêmes qui ont été enfermées dans ce même verre, sans doute la louange du fils qu’il a perdu ; noble et touchante oraison funèbre ! Mais les générations à venir en auront le secret le jour seulement où le temps qui égalise toute chose remettra en lumière même les cendres de ceux qui ne sont plus.

La duchesse d’Orléans était donc, comme nous disions, aux eaux de Plombières, heureuse et fière entre toutes les femmes. Elle attendait son jeune époux qui allait revenir* elle se promettait toutes les joies heureuses d’une personne aimée qui s’en va à travers les fêtes et les louanges d’un peuple entier. Le jour où la fatale nouvelle arriva, la princesse était à la promenade à admirer les beaux paysages ; ses convives l’attendaient chez elle, ses pauvres l’attendaient à la porte et sur le chemin. A son retour, la princesse royale allait se mettre à sa toilette, lorsque le général Baudrand, qui l’accompagnait, lui annonça une dépêche du préfet, qui parlait assez confusément d’un accident arrivé au duc d’Orléans. « Mais, ajoutait le général Baudrand, qui vit pâlir tout d’un coup la malheureuse femme, que Votre Altesse Royale se rassure, le prince n’est peut-être pas en danger.

— Il faut partir! s’écria la princesse, partir à l’instant même : le duc d’Orléans me grondera, mais je veux le voir. » Deux heures après, elle était en route, Dieu sait dans quelles transes infinies ! Cependant la nuit tombait, le ciel se couvrait de nouages • la montée d’Épinal est rude et austère : au sommet de la montagne deux hommes arrêtent la voiture de la princesse ^ c’était M. Bertiii de Vaux, c’était M. Chornel. A la vue de ces deux amis dévoués de son mari, nobles et sincères amitiés que le prince royal savait reconnaître, la princesse se sent frappée au (fœur. « Eh quoi ! dit-elle, il est donc bien malade? » Eux cependant ils n’osèrent pas dire qu’il était mort. Alors ce fut une douleur muette; puis bientôt des cris et des sanglots, puis enfin des larmes amères ; elle voulait mourir, elle voulait le suivre, elle accusait le Ciel et les hommes, elle se faisait répéter ce grand cri : Il est mort ! elle se le répétait à elle-même; elle ne pouvait pas croire, la pauvre femme, la profondeur et l’étendue de son malheur.

Quelques lieues plus loin, et véritablement la crise était trop forte pour qu’elle durât plus longtemps sans briser ce cœur si dévoué et si tendre, madame la duchesse d’Orléans rencontra ses deux sœurs, mesdames la duchesse de Nemours et la princesse Clémentine : la même voiture reçut les trois femmes éplorées. Alors, se voyant ainsi entoui’ée de tant de larmes et de tant de regrets, et comprenant qu’elle n’était pas seule malheureuse, la princesse se calma quelque peu ; elle s’abîma dans le silence de sa douleur ; seulement, de temps à autre, la reprenaient les sanglots et les larmes avec ces cris étouffés : « Il est mort ! mon Dieu, il est mort ! »

Puis, elle l’appelait tout bas ; elle lui parlait de son plus

doux langage allemand, parlant ainsi, sans le savoir, la même langue que, lui aussi, il avait parlée en mourant.

Comme la nouvelle de cette douleur s’était répandue, chacun, dans le chemin, faisait silence autour de ces royales misères : tous les fronts se découvraient, tous les yeux se remplissaient de larmes ; on a vu de braves gens faisant le signe de la croix. Pour arriver à Neuilly, il fallut faire le tour de Paris : le roi était là qui attendait sa belle-fille. Ce n’était plus l’entrevue de Fontainebleau , que nous vous avons décrite avec tant de complaisance ; ce n’était plus la fiancée heureuse et fière, la joie dans les yeux et le triomphe sur son jeune visage, c’était une mère, une veuve, une femme au désespoir qui redemande à Dieu et aux hommes le mari qu’elle a perdu. On lui amena ses enfants ; elle les pressa sur son cœur en les baignant de ses larmes , après quoi elle demanda à voir son mari mort. « Encore une fois le baiser des derniers adieux ! Par pitié, par charité, ne me refusez pas ! » Ainsi elle priait, elle suppliait, elle disait qu’elle voulait le revoir ; elle se précipitait sur le cercueil : le cercueil était sourd, muet, immobile, fermé à tout jamais !

Arrivèrent à leur tour le roi et la reine des Belges. La reine des Belges était une tendre amie de M. le duc d’Oréans ; l’absence même et l’éloignement avaient contribué à leur faire trouver leur amitié fraternelle plus douce et plus charmante. A l’exemple de ses frères et de ses sœurs, la reine des Belges voyait dans M. le duc d’Orléans le chef de la famille ; elle était fière de sa protection et de son appui ; elle se souvenait d’ailleurs, non pas sans reconnaissance et sans orgueil, que, du trône où elle était assise, M. le duc d’Orléans, bien jeune encore, avait été le plus dévoué et le plus

coiiraj'eux défenseur, tant il avait eu hâte de payer sa dette à la royauté naissante de sa sœur. Voilà comme à chaque instant recommençaient les gémissements et les larmes. Bientôt ce fut au tour du prince de Joinville. Il était parti, plein de joie et d’orgueil, pour une expédition nouvelle ; il montait encore une fois ce vaisseau qui lui est si cher ; il était entouré de ces jeunes marins avec lesquels il est allé chercher si loin la dépouille mortelle de Fenipereur Napoléon ; lui aussi, il est arrêté dans sa course par la fatale nouvelle ; lui aussi, il abandonne en toute hâte son œuvre commencée. C’était, dit-on, un spectacle plein de larmes, que de voir le prince de Joinville, sur toute la route de Toulon à Paris, arrêtant les voyageurs pour demander des nouvelles de son frère. Et maintenant que les voilà tous réunis autour du cercueil funèbre; maintenant que l’aïeul et les petits enfants, et les têtes blanchies, et les têtes bouclées, maintenant que toute cette famille au désespoir n’a plus qu’un seul et même cri de douleur, essayons de raconter ces funérailles royales, qui, parties de la chapelle de Neuiily, et célébrées à l’église de Notre-Dame de Paris, ne se sont arrêtées que dans les caveaux funèbres de l’église de Dreux.

Nous avons donné, à la page 82, l’acte de mariage de M. le duc d’Orléans, voici l’acte de décès du prince.

A si peu de distance !

Extrait des registres de l'état civil de la maison royale.

Du mercredi treizième jour du mois de juillet mil huit cent quarante-deux, à dix heures du soir.

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