CHAPITRE II. — LE PRINCIPE D'ÉGALITÉ
pour assurer ce développement, l'Etat doit considérer ses écoles comme des « moyens de sélection scientifique mis à sa disposition pour recevoir et développer normalement les élèves les mieux doués, classés et répartis entre elles d'après leurs mérites et leurs aptitudes ». En conséquence, il propose que toutes les écoles actuelles soient classées par une commission de sélection. Les maitres signaleraient les aptitudes des élèves ; les familles seraient averties des concours auxquels l'enfant pourrait prendre part selon ses aptitudes. Les élèves sans ressources seraient dotés de bourses.
Cette proposition de M. Carnaud parait dans son ensemble bien bénigne après l'exposé des principes qui la précède. Que l'Etat tienne mieux que maintenant les parents au courant des progrès des enfants ; qu'il leur indique les carrières auxquelles ils peuvent prétendre: ce sont là des mesures assez sages auxquelles il n’y à rien à reprendre.
Il n'en est pas de même de l’idée générale qui se dégage de l'exposé des motifs de la proposition. Les enfants n'ont pas un droit à l'instruction ; l'Etat a le devoir de les astreindre à se munir de ce qu'il leur faut de connaissances précises pour prendre une conscience réfléchie de l’interdépendance sociale ; il doit rendre possible à tous l'accès à une instruction plus complète. Mais il n’a point à intervenir pour mettre en relief luimême les aptitudes diverses des enfants. Ce n’est pas à lui qu'il incombe d'opérer une sélection rationnelle des aptitudes ; il n'a point l'obligation d'assurer à chaque individu la culture maxima que comportent ses facultés. Ce n’est point dans ses attributions de découvrir et de cultiver les génies.
Un tel rôle serait vain et même nuisible. Les génies se produisent seuls et point n’est besoin que l'Etat les aide à prendre conscience d'eux-mêmes. On voit mal une commission de fonctionnaires étiquetant, classi-
fant et classant les aptitudes des enfants ; une telle attribution la conduirait nécessairement à cataloguer les intelligences et les aptitudes suivant quelques types très distincts, peu nombreux, et absolus ; rien ne serait aussi artificiel et arbitraire que les rapprochements forcés qui seraient ainsi opérés entre les intelligences. Rien ne serait plus éphémère non plus : les aptitudes chez les enfants se développent irrégulièrement, il est presque impossible de dire à un moment donné celle qui prédomine et qui caractérise l'intelligence de l'enfant. Il est impossible aussi de prédire, quand on l'a découverte, si elle continuera de prédominer ; nul ne peut, d’après les succès de l’écolier, prédire les succès de Phomme mür. Un pareil système transformerait la nation en un immense lycée, et tous les enfants et jeunes gens en de perpétuels candidats aux concours publics. Malgré l'apparence qu’elle présente de respecter les différences individuelles et de songer à mettre en lumière les mérites personnels, la proposition de M. Carnaud aboutirait au monopole de l’enseignement entre les mains de l'Etat, à une réglementation et à une culture uniforme, à une pédagogie artificielle et vaine, à un système d'éducation purementutilitaire, dont toutes les règles seraient subordonnées aux exigences des concours visés par l'enfant ou sa famille, à une diminution, en somme, de la culture générale.