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CHAPITRE II.— LE PRINCIPE D'ÉGALITÉ

ces enseignements doiventêtre--théoriquement du moins — gratuits. En fait, à cause des contingences financières, on peut admettre que l'Etat exige dans ses Ecoles et Facultés, une rétribution. Mais cette exigence doit être corrigée par l'octroi d’un grand nombre de bourses, données en principe au concours. En second lieu, les trois ordres d'enseignement doivent être superposés. Il faut que tout individu parti du degré le plus bas, après qu'il a été obligatoirement muni de l’enseignement primaire, puisse recevoir l’enseignement secondaire, puis le supérieur, qu'il puisse ainsi donner à ses facultés le plus grand développement qu'elles comportent.

L'Etat doit garantir et distribuer à tous un minimum d'instruction ; il doit assurer à tous un égal accès à toute culture : telles sont les conclusions que nous impose le principe de l'égalité, basé sur la solidarité par similitude.

Mais les hommes diffèrent bien plus qu'ils ne se ressemblent; il ne suffit pas de les obliger à recevoir une culture minima ni de leur permettre d'acquérir une instruction très développée, encore faut-il que le genre de culture qui leur est accessible soit adapté à leurs facultés, que toutes les aptitudes, si diverses soient-elles, soient assurées de trouver les moyens de se développer. L'enseignement doit être divers. Il doit se diviser, se subdiviser, se multiplier comme les aptitudes des individus, et aussi comme leurs besoins. À mesure que la division du travail augmente dans les sociétés, les individus ont besoin de connaissances de plus en plus précises et diverses. L'Etat doit assurer à toutes les carrières commerciales, industrielles où spéculatives, une préparation technique préalable.

On voit combien était erronée la conception jacobine de l’enseignement, combien faussement égalitaire était cette pensée que tous les enfants devraient recevoir la même instruction et que par le moyen d’une égale instruction, l'Etat pourrait probablement uniformiser les esprits et les intelligences. Cette conception est de nos jours encore assez généralement répandue. Beaucoup croient à l'égalité intellectuelle des enfants. Beaucoup sont persuadés qu'avec un léger coup de pouce, il serait facile de niveler les intelligences. On fait valoir que l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire représentent deux moyens, deux attitudes ; on dit que la méthode primaire est moins bonne parce que trop étroite, trop près de la connaissance précise et qu'il vaut mieux instruire tout le monde d’après la méthode secondaire. On dit en outre que l'inégalité de l'instruction entretient dans la société des rivalités, de véritables castes. C’est pourquoi on réclame lunification de l’enseignement, c’est-à-dire que la nation mette à la disposition de tous les esprits une même culture, L’instruction distribuée par l'Etat partout semblable à elle-même, gratuite et laïque, s’adresserait indistinctement à tous les garçons et à toutes les filles. Tous les enfants, garçons et filles devraient obligatoirement fréquenter l’école primaire, puis le lycée jusqu’à 18 ans. « Ce pays connaitra un temps où tous ses citoyens et toutes ses citoyennes dans les mêmes écoles gratuites et dans les mêmes lycées gratuits auront reçu jusqu’audelà de l’enfance la même instruction générale à la fois étendue et profonde » (1).

Cette conception est aussi contraire que possible au vrai principe de l'égalité. Elle est fondée sur ce postulat que les intelligences sont par nature sensiblement égales et M. Havet n’a pas reculé devant l'affirmation

(1) Cf. Havet, L'Egalité intellectuelle, p. 12.

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d’un pareil paradoxe. Elle propose la distribution par l'Etat d’une instruction uniforme, qui serait nécessairement ou bien inaccessible à l'immense majorité des écoliers ou bien tellement élémentaire qu’elle annihilerait toutes les vraies intelligences et les condamnerait à une médiocrité obligatoire. Certes les méthodes de l’enseignement primaire diffèrent de celles l'enseignement secondaire. Est-ce une raison suffisante pour les condamner ? Croit-on que tous les esprits soient aptes à comprendre la méthode de l’enseignement secondaire et que les vues larges et les connaissances générales que cet enseignement comporte présentent quelque utilité pour tous les esprits ? Pour beaucoup, le minimum de connaissances précises que représente l’enseignement primaire est le maximum de ce qu'ils peuvent apprendre, et les précisions qu’ils rapportent de l’école primaire valent mieux pour eux que les généralités qu'ils auraient vainement essayé de comprendre au lycée. Il est inexact d'autre part d'affirmer que la différence qui sépare l’enseignement “primaire de l’enseignement secondaire entretienne dans la société des rivalités et produise de véritables castes. Il n'existe pas de castes dans la société, mais. seulement des degrés divers de culture intellectuelle, degrés qui ne tiennent point à des différences dans les méthodes d'éducation, mais à des différences dans les aptitudes des individus.

Bien loin que l'Etat doive niveler les intelligences, les esprits, les aptitudes, c'est une obligation pour lui d’en respecter et même d'en multiplier la diversité. Car cette diversité est la marque même des progrès de la civilisation et elle s’accroit en raison directe de ces progrès. Loin d'organiser un enseignement uniforme, l'Etat doiten organiser un aussi divers que les aptitudes et les besoins des individus.

Cette diversité nécessaire doit se retrouver d’abord parmi les maîtres. Il n’est pas bon qu’un seul maitre,

que ce soit une collectivité ou un particulier ou l'Etat, soit chargé exclusivement de l’enseignement. Toute collectivité, tout individu investi d'un monopole a une tendance inévitable vers l'unification des doctrines et des méthodes. Tendance directement contraire au but même de l’enseignement, qui est la satisfaction des aptitudes les plus diverses. Ce point de vue suffirait seul à justifier la liberté de l’enseignement. L'Etat, avons-nous vu, peut et doit organiser un enseignement public. Il ne doit pas s’arroger de monopole, et toute liberté doit être laissée à quiconque de distribuer dans les conditions qu'il veut l’enseignement qui lui plait.

La diversité doit se retrouver encore dans les programmes, On sait quelle controverse sépare les esprits dans Amérique du Nord à propos des «cours prescrits » et des « études électives ». Les partisans des cours prescrits soutiennent qu'il est impossible de discerner chez un enfant l'aptitude par où se distinguera l’homme mür ; que, même évidente, cette aptitude ne doit pas seule être cultivée, car toutes les branches de la science se tiennent et nul ne peut en approfondir une sans une très sérieuse culture générale ; que celle-ci est nécessaire pour discipliner et assouplir l'esprit ; qu'un enfant laissé à lui-même risquerait de changer constamment l’objet de son application et que finalement son éducation resterait stérile ; que précisément l'éducation a pour but d'équilibrer les aptitudes, de rectifier les unes et de développer les autres. Par suite, ils prêchent la nécessité de programmes fixes, devant être imposés à tous les enfants, quelles que soient leurs aptitudes. Les partisans des études électives au contraire prétendent que l'enfant doit être laissé maitre d'apprendre ce qui dans la science lui plait le mieux, par conséquent s'adapte le mieux à ses aptitudes. Is soutiennent donc lanécessité de supprimer tous les programmes ; ils pronent la création de cours isolés aussi variés que possible, parmi lesquels les enfants et

jeunes gens choisiraient eux-mêmes ceux qui ‘leur paraitraient le mieux convenir à leurs goûts et à leur future carrière.

De ces deux opinions extrêmes, aucune ne parait satisfaisante. Ilest vrai qu'une culture générale s'impose à qui veut approfondir une branche quelconque du savoir humain. Mais il est vrai aussi qu’il est indispensable de borner l'effort théorique des jeunes esprits, que les programmes doivent être très souples et s'adapter à la variété croissante des aptitudes et des besoins. C’est pourquoi l'Etat doit éviter l’uniformité des programmes. Il ne doit pas essayer d’inculquer à tous des connaissances inutiles à quelques-uns, inaccessibles à d'autres. Il doit adapter les programmes aux aptitudes et aux besoins. |

Une première différenciation des programmes doit se marquer suivant le sexe auquel s'adresse l’enseignement. Les Etats-Unis pratiquent la co-éducation des sexes. Ils estiment que ce système est naturelet juste, en ce qu'il place les deux sexes sur un pied d'égalité et procure à tous les individus, de quelque sexe qu'ils soient, les mêmes chances de culture (1). Cette opinion part d'une fausse conception du principe égalitaire. Donner aux jeunes gens et aux jeunes filles la même éducation sous prétexte de respecter leur égalité, c'est une violation évidente de cette égalité. Chaque sexe à ses aptitudes spéciales, sa sphère d'action propre ; les femmes n'ont point la même mentalité que les hommes ; elles sont douées de qualités, non point inférieures à celles des hommes, mais différentes. De ce seul point de vue, se trouvent justifiées la nécessité de l'éducation séparée des sexes et l'obligation pour l'Etat d'assurer à chaque sexe un enseignement et des programmes spéciaux.

Ce n'est là qu'une première division. Dans les

(1) Langlois, Enseignement et Démocratie, p. 297.

programmes, qu'ils s'adressent aux jeunes gens ou aux jeunes filles, des divisions nouvelles et des subdivisions s'imposent. Non point certes à l'infini. Il est impossible à l'Etat de prévoir tous les besoins et de cultiver toutes les aptitudes ; il doit seulement organiser quelques grands types d'enseignement entre lesquels pourra choisir l'enfant, chaque type ayant une base suffisamment large pour assurer une culture générale assez étendue et comprenant une ou plusieurs spécialités correspondant à une catégorie distincte de capacités et de besoins. -

Mais surtout et en raison même de la nécessité où il se trouve de limiter son enseignement aux principaux besoins et aux principales aptitudes, l'Etat doit permettre à linitiative privée de le concurrencer, de créer un enseignement rival du sien, d'essayer à côté des méthodes et des programmes officiels, des méthodes et des programmes inspirés d’un esprit différent, tendant à un but autre, faisant face à des besoins autres. Ici encore, on aboutit à la liberté nécessaire de l'enseignement.

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L'Etat doit-il borner son rôle à assurer à tous un minimum de connaissances, et à permettre à chacun de cultiver ses aptitudes, quelles qu'elles soient? Certains estiment ce rôle trop réduit, et pensent qu'une organisation de l’enseignement telle qu’on vient de l'esquisser n’assurerait pas réellement légalité des enfants devant l'instruction. M. Carnaud (1) affirme que les enfants ont droit au développement normal de leurs facultés, que,

(1) Proposition de loi ayant pour but de réaliser l'égalité des enfants devant l'instruction. J. O. Annexe au procès verbal de la séance du ler avril 1909, n° 2434. — Cette proposition a été adoptée par la ligue de l'enseignement au congrès d'Angers, le 4 août 1906.

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