‹ Le Principe d'ÉgalitéChapitre 10 sur 43 · APR · texte numérisé non relu

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nation est au-dessus du roi, comme l’église universelle est au-dessus du pape ». Cette formule ne dit-elle pas déjà « la volonté de protéger par des règles fixes les biens, l’honneur, la conscience et les droits des citoyens, l’intérêt public et la sûreté de l’Etat, contre les violences, les vices et les corruptions qui naissent fatalement de l’arbitraire ? (1) »

Au lendemain de la Régence, Barbier pouwit écrire : &« La bonne ville de Paris est janséniste de la tête aux pieds. » Dans ce milieu ardent la haine implacable trouvait un aliment, en même temps que se fortifiait l'habitude des divisions et des querelles grandissantes. Aïlleurs, prophétisant sur les événements qui devaient suivre, Barbier écrivait : « Si les parlements ont le dessous, il y n’y aura pas d’obstacle à un despotisme assuré; si au contraire les parlements tiennent bon cela ne peut être suivi que d’une révolution générale (2). » Et d’Argenson, élaborant les audaces de la pensée de la fin du siècle, poussé par sa passion pour le bien public, s’écrie sous le coup des événements dont il est le spectateur : « Que le roi n’aime-t-il ses roturiers comme il aime tant sa noblesse ! Pauvres gens, opprimés, indéfendus, ce sont eux qui nous nourrissent. Egalité et frugalité, voilà les deux principales vertus de l’Etat, l'égalité est la perfection politique. »

Les actes d’intolérance et les entreprises du ministère contre les jansénistes soulevaient donc une ardente opposition. Dans ce même moment la famine régnait dans le royaume, les souffrances étaient telles que les malheureux habitants « disputaient la nourriture aux bêtes ».. Toutes ces circonstances firent naître un état d’irritation générale.

Le discrédit qui frappait les jésuites et la foule des courtisans débauchés atteignit aussi le clergé supérieur à cause des intrigues qu’il menait à la cour. Ces ferments d’irréligion aidèrent aussi au développement de l'esprit critique. Vers 1725, un courant d'idées politiques se fit jour parmi

(1) AUBERYTIN, Op. cit., pp. 269 et suiv, (2) Cité par AUBERTIN, P. 190,

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un groupe de gens de lettres ennemis de l'arbitraire, de quelque endroit qu’il vint. Ces savants formaient ce qu’or appelait « la conférence de l’entresol ». Le réfugié Bolingbroke y répandait le goût de la liberté anglaise, Voltaire d’Argenson en faisaient partie. « On y remarquait une émulation sérieuse au sujet d’études et d’enquêtes approfondies sur les questions de droit publie et de droit international : Le cadre était large, tous les talents individuels concow raient librement à le remplir (1). »

Ainsi, c’est dans les désordres des premières années du règne de Louis XV que le mouvement d’où est sorti la Révolution a commencé activement. L’irréligion croissante s’ajoutant aux ressentiments contre le gouvernement met dans lesprit public le goût et l'habitude de la révolte et de la critique, avec le souci de voir s’opérer les changements désirés. Quand les philosophes vinrent « mettre le feu à la maison », l'esprit révolutionnaire avait déjà produit des ébranlements dans l’édifice social.

Parlant du ministère Fleury, d’Argenson a écrit : « On respectait l’espérance d’un autre règne. » Elle fut vite trompée, et, comme on l’a fait quelquefois remarquer, l’acuité des haines déchaînées sous la Révolution trouve peut-être son origine dans la colère de l’amour du peuple indigneinent trompé. À la mort de Fleury, Louis XV était encore l'espoir et l’idole du peuple, mais il perdit vite cette heureuse réputation. « Le roi se perd de plus en plus de réputation; il voit le royaume périr et il laisse tout faire », écrit d’'Argenson en 1740. Et en 1743, il ajoute : « La révo-. lation est certaine en ce pays. » À moins « que Dieu n’y mette la main, il est impossible que l’État ne culbute », ajoute M” de Tencin. Tout cela dépeint l’état d’agitation et d’anxiété qui s’emparait des esprits, les tournant à l’aigreur et leur donnant l’humeur factieuse. De toutes parts le mé-

(1) AUBERTIN, Op. cit., p. 217.

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contentement se manifestait; les jansénistes, le clergé, les parlements, les gens de lettres, le peuple, tous se montraient irrités, « l'esprit de révolte s’était emparé de la nation et la gagnait comme la gangrène ». Le parlement paraissait lui-même gagné par cet esprit, & faisant échec aux empiètements ultramontains et à l’arbitraire ministériel sur les questions de finance ou de théologie», il apparaissait comme le gardien des lois. En présence d’une telle situation, les esprits se pénétraient de la nécessité d’un changement politique; mais on ne songeait à cette époque qu’à limiter l’absolutisme royal. Cependant l’idée était très répandue. D’Argenson note en 1751 que « jusqu'aux bourgeois, tout en était imbu » (1).

« Considérons que les peuples sont aujourd’hui par défaut d’estime peu attachés à leurs princes. Quelqu'un osera-t-il proposer d'avancer de quelques pas vers.le gouvernement républicain ?.. Ces idées viennent et l’habitude chemine promptement chez les Français (2). »

Déjà en 1732, dans une brochure intitulée Mémoire sur l’origine et l'autorité du Parlement, on remarquait que dans une monarchie il faut un dépôt des lois confié à un Corps politique. Ainsi le domaine politique s’ouvre à la pensée qui s’y engagera bientôt hardiment.

Les troubles des années 1753 et suivantes provoquèrent une vive agitation. L’opinion publique prit parti pour le parlement exilé. Les parlements de province se joignirent au mouvement. On considéra alors la disgrâce du Parlement « comme le dernier coup de massue porté au peu de liberté nationale qui restait encore » (3). La doctrine qui se fait Jour rivalise de hardiesse avec les actes. On admet dès lors communément que la nation est au-dessus du roi. En 1753, on craignait une révolution. « Les esprits tournent au mécontentement et à la désobéissance, tout s’achemine

(1) D'ARGENSON, Mémoires, t. VII, novembre 1751. (2) D’ARGENSON. n (3) D’ARrGENSON, VIII, 35: RocouAIN, Op. cit, pp. 148 et suiv.

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vers une grande révolution dans la religion et dans le gouvernement (1).» « C’était, dit Rousseau dans ses Confessions (2), le temps de la grande querelle du Parlement et du clergé, la fermentation était à son comble, tout menaçait d’un soulèvement prochain ». Un revirement soudain dans la politique du gouvernement retarda la catastrophe. Les conseillers furent remis en liberté. Le bruit circula que les jésuites allaient être expulsés.

Pendant leur exil, les parlementaires n'étaient pas restés inactifs. D’Argenson nous apprend, qu’exilés par l4 cour, ils vivaient très unis et formaient des espèces de communautés de savants. « Tous se sont mis, dit-il, à étudier le droit public dans ses sources, et ils en confèrent comme dans les académies. Ce danger est plus grand qu’on ne le croit. Si jamais la nation française trouve jour à leur marquer sa confiance, voilà un sénat national tout prêt à bien gouverner. » Ainsi, l’idée d’une certaine égalisation politique ét des droits de la nation se faisait jour de plus en plus. La situation apparaissait de part et d’autre de plus en plus tranchée, chacun se raïdissant dans ses prétentions. Le conflit portait déjà sur la nature et l’étendue de l’autorité. Le Parlement adressait des remontrances; le roi répondait avec hauteur, mais l’inquiétude perçait; la foule manifestait bruyamment son enthousiasme pour le Parlement. « Tout cela annonce quelque révolte qui couve sous cendres », dit d’Argenson. Un clivage apparaît entre l’esprit public révolté par les abus, et la royauté affaiblie. Le fanatieme religieux et l’animosité politique trouvaient l’un par l’autre de nouvelles forces. Les partis qui déchiraient l'Eglise et la société civile se heurtaient violemment dans ces années -troublées de 1750 à 1754. « Désormais, l’idée sinistre d’une catastrophe nécessaire obsède les imaginations françaises, la vie politique sort des conditions d’un

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