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développement normal pour entrer dans de brusques mouvements. » (Barbier.» « Avec la réforme de la religion viendra celle du gouvernement. » (D’Argenson.)
Pendant ce temps, disent Barbier et d’Argenson, le gouvernement lassait par son irrésolution même ceux qui s’obsünaient à croire en lui. Le gouvernement, en effet, oscillait alors sans savoir prendre parti entre les jésuites et les jansénistes. Le mépris et la haine publics se traduisaient dans d'innombrables pamphlets, dans des brochures, des placards outrageants. « Un sombre désespoir aigrit le peuple sur les abus dont il est le témoin impuissant, sur les débauches, les concussions effrontées. Il s’attache à cette idée que pour guérir de tels maux, il faut un remède violent (1). »
Cependant il y avait un contraste frappant entre la situation besogneuse du gouvernement et celle d’une grande partie de la nation qui, riche et industrieuse, malgré les désordres des grands, déployait en. tous sens une fiévreuse activité vers le progrès. Les conditions tendaient à s’égaliser par l’effet de l’abondance générale: celle-ci mêlait de plus en plus les rangs; le goût du plaisir y aidait aussi et mettait de pair le financier, le bourgeois et le gentilhomme. L'esprit devint une supériorité, un moyen d’égalisation, et trouvait à se donner libre carrière dans les salons, dont on connaît le rôle important au xvVIt11° siècle. « Les roturiers y trouvaient l’occasion de racheter par la supériorité du talent l’infériorité de la naissance (2). > Ces quelques années qui séparent deux grandes guerres forment un moment décisif dans l’histoire du xvrtr° siècle. Les doctrines et les passions semblent les avoir mises à profit pour s’élancer plus hardiment.
Le parti philosophique était né, plus logique et plus
(1) AUBERTIN, Op. cif., pp. 29 et suiv.
(2) BruNEr, Le principe d'égalité, p. 55.
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résolu que le parti bourgeois et janséniste dont il n’emprun-
; | ME tait pas les excès et les violences; mais le pouvoir s’émut des progrès de l’esprit nouveau et sévit.
Les désastres de la guerre de Sept ans, la paix humiliante qui suivit raviva l’agitation. À Paris, des appels aux armes furent placardés annonçant la révolte « si l’on ne faisait pas payer Je clergé et les fermiers généraux ». Au mois de février 1760, quand Louis XV adressa aux magistrats des édits créant de nouveaux impôts, le Parlement se fit à coup sûr l’interprète du sentiment public en demandant à l’avance des comptes au ministère. Puis dans ses remontrances il demanda des justifications. C'était un coup sérieux porté dans Le sens de l’égalitarisme politique. Les parlements de province eux aussi s’agitaient au sujet des nouveaux impôts. C'était partout un même cri contre la déprédation des finances. La magistrature menait le branle. La royauté essaya d’entraver cette action en opposant au Parlement le Grand Conseil réorganisé, mais l'opinion publique et l’attitude des magistrats firent échouer cette tentative. Toute forme de despotisme révoltait les intelligences et déjà on s’attaquait aux privilèges. Le sentiment de l’égalité devant la loi se faisait jour dans l’opinion publique et la disette qui régnait en ce moment dans la capitale même prédisposait les esprits aux excès et entretenait l’agitation populaire. La situation devint plus lamentable encore dans les campagnes
en 1770.
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Les dernières années du règne de Louis XV ont été caractérisées par le règne des favorites, le coup d’état du chancelier Maupeou, les progrès rapides de l'opinion philosophique.
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La décadence du pouvoir à l’époque de la guerre de Sept Ans ne fit qu'ajouter à la fermentation politique. Cette agitation et ce dégoût avaient gagné jusqu’à l’armée. Les détestables conséquences de la politique « des petits cabinets » apparaissaient ainsi au grand jour. Les fondements du royaume s’en trouvaient ébranlés de toutes parts. L'abbé de Bernis, chargé alors du département des affaires étrangères, écrivait à Choiseul, appelé peu après à le remplacer : « On pille le roi partout. L’ignorance et la friponnerie sont dans tous les marchés La guerre est un gouffre. Un miracle seul peut nous sauver du bourbier où nous barbotons. La nation est énervée par le luxe, gâtée par les faiblesses du gouvernement. »
Et, en effet, le coup de force du chancelier Maupeou contre le parlement faillit faire déclancher la révolution. Le président de la Cour des Aides, Malesherbes, demanda la convocation des Etats Généraux et l’appel à la nation. On revit le déluge des libelles et des réclamations. La province prenait la note de Paris et les écrits se firent plus agressifs. Dans une brochure intitulée Maxime de droit public, ne lisait-on pas : « Le roi est fait pour le peuple et non le peuple pour le roi.» Voilà bien qui donne une idée des progrès qu'avait pu faire dans certains milieux le principe de l’égalité politique. Ainsi, un des résultats les plus caractéristiques du coup d’état de Maupeou en 1771 « fut de concentrer sur un même but les efforts de la pensée et la hardiesse des doctrines >» (Rocquain). On assistait à une véritable guerre politique.
Pendant ces dernières années du règne, les écrits condamnés se répandaient avec une véritable fureur de propagande. La police se reconnaissait impuissante à en arrêter les débordements (1). Les idées des encyclopédistes pénétraient partout. « Jusque dans les boutiques on trouvait des philosophes. >» Bachaumont note dans ses Mémoires secrets qu’il
(1) BacæauMonr, Mémoires, IV, 249.
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est frappé de la révolution qui s’opère dans les esprits. À ce moment, les livres d'opposition politique ou religieuse pullulaient. Le même auteur signalait « cette fureur de raisonner en matière de finances et de gouvernement ». « Tout le public a ces livres entre les mains, dit-il encore, le peuple s’en occupe et souhaite l’exécution des projets annoncés. » Il est juste de dire cependant qu’une grande partie de la bourgeoisie restait encore royaliste et attachée aux traditions. Le bourgeois craignait le peuple et s’en défiait avec quelque raison. Ainsi Regnaud et Hardy ont noté dans leurs mémoires « que le peuple était prêt à se soulever et n’attendait qu’un mot d’ordre de ses chefs ». Cependant, des générations nouvelles montaient dans cette bourgeoisie et apportaient avec elles l’esprit nouveau dans les vieux cadres discrédités (1).
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A la mort de Louis XV la royauté avait perdu son prestige. La noblesse était complètement discréditée. « A la cour, sous un air d'égalité, le désordre avait remplacé l’étiquette. » La noblesse ne méritait plus d’entrer en considération dans aucune spéculation politique, tel est ce que nous apprend le baron de Buzenval dans ses mémoires. Le haut clergé n’était pas moins éloigné de son devoir, et formant l’espoir que le contre-coup des fureurs révolutionnaires le relèverait, fomentait de son côté des germes de rebellion dans la personne de quelques évêques, remuants, indociles et vains. Le maréchal de Richelieu traduisait bien l’état du moment et l’évolution de esprit public en disant : « Sous Louis XIV on ne disait mot, sous Louis XV on parlait bas, sous le roi actuel on parle tout haut. » La révolution était inévitable, la fermentation des esprits, le goût d'indépendance et de révolte, tout entraînait la nation.
(1) AUBERTIN, pp. 392 et suiv.
La bonne volonté de Louis XVI n’était plus suflisante. L'incroyable multiplicité des journaux à mesure qu’on approche du terme de la Révolution dit la passion du nouveau et de l’inconnu qui remuait les masses. D’ailleurs, en attendait la Révolution avec joie et bonne foi. On l’espérait courte. On abondait « avec effusion dans la joie de brillants présages. Elle apparaissait comme à la fois la Providence des grands et des petits ».
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Louis XVI inaugura son règne par de sages mesures. Le renvoi de Maupeou et de Terray provoqua une explosion de joie. L’ancien parlement fut rappelé. Mais à partir de ce moment il cessa d’être en avant-garde du mouvement pour le freiner au contraire par son opposition aux réformes qui menaçaient ses privilèges. Aussi le nouveau ministre Turgot réunit-il contre lui l’hostilité du clergé, des parlements et des privilégiés. Turgot entama cependant une série de réformes égalitaires aidé en cela par l’amitié de Malesherbes. Il proposa l'abolition des lettres de cachet, des jurandes; il conseilla des mesures de faveur envers les protestants; mais il fallut la contrainte du roi pour faire enregistrer ces édits auxquels seuls les philosophes et le « mênu peuple » applaudissaient.-
« L'opinion, mise en éveil par les réformes de Turgot, était devenue plus exigeante; l’idée d’un changement dans les institutions était plus que jamais fomentée dans les écrits (1). >» Louis XVI donna satisfaction au sentiment public par l’édit du 8 août 1779. Le roi reconnaissait à tous ses sujets un droit égal à sa protection. Le servage fut supprimé dans les domaines royaux, mais cet exemple pe fut pas partout suivi.
Dans le même ordre d'idée il faut également signaler
(1) ROCQUAIN, p. 359.
l'enthousiasme que souleva la déclaration de Philadelphie du 4 juillet 1776. On y lisait, en effet : « Tous les hommes ont été créés égaux et tous ont été doués par le Créateur de droits inaliénables.. » Toutes idées qui pénétraient de
plus en plus l'esprit public français.
Ainsi s’est formé au cours de ces années évoquées l’esprit révolutionnaire et le désir de réformer les abus. L'état désastreux des finances à la fin de l’ancien régime allait fournir l’occasion de passer des désirs et des théories aux réalités.
Necker publia en 1781 son Compte rendu sur l’état des Finances. L’impression produite fut profonde et suscita une envolée d’écrits séditieux et violents. Le livre sur L’Administration des Finances où Necker signalait l’augmentation de la dette depuis son départ du pouvoir ne fut pas lu moins avidement. À ce moment, Calonne lançait un nouvel emprunt qui souleva les protestations générales. Louis XVI soutint ses ministres et on revint aux procédés arbitraires de la fin du règne de Louis XV. La convocation de l’Assemblée des notables n’aboutit pas aux heureux résultats qu’escomptait Calonne. Au contraire, le ministre entra en conflit avec elle, l’Assemblée demandant la commumication de l’état des finances. L'esprit de défiance s’alliait à l’esprit de révolte. Sous Loménie de Brienne on vit la crise s’aggraver. Les banqueroutes éclataient de toutes parts en même temps que l’opinion « habituée maintenant à penser aux affaires publiques, suivait de plus près les événements ». Comme pour ajouter au désarroi général, un nouveau conflit surgit entre le roi et le parlement exilé à Troyes. Les magistrats n’acceptaient pas la condamnation, et dans des arrêts énergiques demandant leur rappel, véritables réquisitoires contre le gouvernement, il était parlé « de la
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substance des peuples livrés en proie à l’avidité des courtisans ».
En 1788, l’exaltation était grande. L'idée et la crainte de la banqueroute étaient dans tous les esprits. Des affiches placardées dans Paris menaçaient d’une révolte générale. Cependant le retour de Necker provoqua un apaisement et fit naître quelque espoir. Necker fit mettre tous les exilés en liberté et rendit leurs sièges aux parlements et aux cours souveraines. Mais en même temps, le 8 août 1788, la convocation des Etats généraux était décidée; l’édit de convocation parut le 27 décembre 1788. « Ainsi, la Révolution, qui devait consacrer le principe d'égalité, avait été préparée par l’absolutisme de Louis XIV, fomentée par les désordres du règne de Louis XV et consommée sous le règne de Louis XVI par sa faiblesse et par la force du mouvement des esprits que ses qualités propres ne purent sufhire à arrêter. La révolution, née sur le terrain religieux et transportée sur celui de la politique, avait été la secrète inspiratrice de la philosophie. À plusieurs reprises, en 1754, en 1757 et en 1771, elle avait déjà failli éclater; elle se présentait désormais comme irrésistible malgré les efforts des privilégiés (1). »
Les inégalités choquantes, les abus arrivés à leur suprême degré, sont le point de mire de l’esprit révolutionnaire. « Derrière le parlement abattu et sur les débris des privilèges, apparut en pleine lumière « la Nation » assoiffée d'égalité et de justice (2). » Sieyès a, d’une phrase, dépeint ses aspirations profondes en disant : « Le tiers n’a été rien, il doit être tout. »
(x) ROCQUAIN, pp. 462 et suiv.
(2) RocQUAIN, Op. cit.
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