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portionnellement aux facultés de chacun, la mise à l’abri des lettres de cachet et tous ordres arbitraires» (1).
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Nous avons vu les écrivains politiques aux XVI‘ et XVII siècles se préoccuper déjà des idées qui furent chères au XVIII‘ siècle; nous retrouvons également ce caractère chez les littérateurs. Au xvi1° siècle, La Fontaine notamment avait mis à la mode le goût de la « bonne loi naturelle », On aimait dès cette époque la « raison raisonnante » fière et curieuse qui ne s'incline pas devant les dogmes, mais au contraire les regarde face à face et les scrute. Le scepticisme qui gagnait les esprits incitait aussi à la critique politique. On aimait le libre examen et on le promenait dans tous les domaines. Bossuet pressentant le danger pour le droit divin qu'il défendait écrivait : « Je vois un grand combat... Il s’introduit une liberté de juger. »
L'esprit nouveau s’annonçait ainsi. Le goût des études scientifiques, qui se caractérise par le souci de l’observation, de l’expérience et de la critique, lui servit de stimulant. Une autre manjfestation curieuse de cet esprit nouveau fut cette floraison de voyages utopiques qui se multipliaient par les romans de la fin du xvtr° siècle et au début du xvirr° siècle. Dans cet ordre d’idées le Télémaque de Fénelon peut être considéré comme ayant provoqué le déclanchement de ce mouvement. « Il faut voir dans ces romans autre chose que des aventures; ce sont plutôt des parallèles raisonnables entre les croyances traditionnelles et l’organisation que la raison peut concevoir; et ce que la raison construit est souvent aux antipodes de ce que maintient la tradition » et plus spécialement du point de vue de l’idée d'égalité. Ainsi, à cette époque, on envisageait la question sociale, si on peut dire, surtout d’une façon spéculative. On se plaisait à rebä-
(1) H. SÉE, Vœux de l'Assemblée diocésaine du bas clergé de Rennes, p. 60.
tir de fond en comble les états en partant de la conception de l’homme natufel. Ce caractère particulier permet notamment de grouper les écrivains de ce siècle, par l’analogie et le degré de leurs tendances, dans deux grandes périodes, dont l’une va jusque vers le milieu du xvitr' siècle et l’autre jusqu’à la Révolution. Dans les ouvrages de cette première période, l’idée d’égalité n’est pas abordée d’une façon directe. La critique de l’inégalité des biens et des conditions se trouve disséminée à travers les ouvrages. Le but visé est voilé par la fiction, et les « utopies >» empruntent ce procédé. À côté de ces œuvres d’imagination, il faut signaler les lettres des missionnaires jésuites qui, opposant la vertu des sauvages aux vices des civilisés, eurent une influence considérable. Le côté économique de la question avait été également abordé par Vauban, Boisguilbert et l'abbé de Saint-Pierre. Mais le trait commun de ces œuvres réste que l’idée d'égalité n’y fait l’objet que de timides essais. L’audace de la pensée apparaîtra au contraire vers le milieu du siècle dans les écrits du curé Meslier, de Montesquieu et de d’Argenson.
Le roman utopique avait déjà des précédents, notamment dans | Utopie de Morus. On le retrouve dans le Télémaque de Fénelon, dans les Sévarambes de Vairasse, dans Robinson Crusoé de Foë.
On y voit les peuples vivre dans l’aisance et l’égalité, et la recherche du bonheur constituer pour eux la règle de conduite la meilleure. Le Télémaque est une fiction inspirée de l'admiration de l’antiquité. La description de la Bétique est un tableau de l’âge d’or : les hommes, bergers et laboureurs, y vivaient ensemble sans partager leurs biens; ils s’aimaient fraternellement et étaient heureux dans cette parfaite égalité.
À « Salente », on voit l’ordre et la paix régner comme
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conséquence d’un bon régime politique et économique. Il y a bien des distinctions qui tiennent à la naissance, les hommes y sont divisés en sept classes, mais le luxe y est interdit et chacun est astreint au travail. La bonne répartition des richesses y assure la paix. « Pour tenir le peuple dans cette modération, il faut régler, dit Mentor, l'étendue des terres que chaque famille pourra posséder », ainsi, « les nobles ne peuvent faire acquisition sur les pauvres, tous auront des terres, mais chacun en aura fort peu et sera excité à les bien cultiver. » Le but de Fénelon paraît avoir été d’opposer les méfaits des inégalités et des richesses dans les sociétés modernes, au tableau riant de la vie des peuples simples pratiquant l’égalité. Le succès de cette œuvre fut grand. Le Télémaque exerça par suite une influence prépondérante sur le développement des romans utopiques et mit la fiction à la mode. L'esprit de critique sociale, avons-nous dit, se cachait sous le voile littéraire; mais l’inégalité des biens et des conditions y frappait souvent les esprits, et Grimm, analysant ces œuvres, est étonné de voir combien on y parle du peuple, des droits de l’humanité, de la bienfaisance, des devoirs du gouvernement de veiller au bonheur des hommes (1). Ramsay écrit de son côté : « Les hommes sont naturellement sociables et la société est nécessaire; sans doute, en droit naturel, il y a entre tous une égalité parfaite et il n'existe point de loi ni de propriété. Dans la pratique, l’ambition, l’avarice et les autres passions ont obligé:les hommes . à créer des gouvernements et des lois civiles, entre autres celle qui établit la propriété. >» — « Nous sommes tous frères par identité de nature, nous naïissons tous avec un droit égal à tout ce que nous avons besoin pour notre.conservation. Les riches ne sont que les dépositaires des richesses qui appartiennent à tout le genre humain (2). »
Pour l’abbé de Saint-Pierre, «le soulagement de la
(x) Corr, t. II, p. 359: LITCHTENBERGER, P. 47. (2) Cité par LICHTENBERGER, Op, cit, p. 66.
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misère des pauvres est une dette publique ». Les riches doivent payer leur part de l’aumône de justice pour la réalisation de l'égalité. Peu à peu, les esprits s’enhardissent, la discussion commence à passer de la spéculation dans la pratique. Nous avons signalé l’œuvre et l’influence du « Club de l’Entresol », où quelques têtes politiques s’assemblent pour discuter du bien public, du gouvernement et des lois (1). Le curé Jean Meslier inaugura cette hardiesse. Voltaire publia en 1762 la partie de son testament concernant ses opinions antireligieuses, mais à côté de cela son œuvre contient des critiques violentes contre l’inégalité des conditions.
Meslier dénonce « l’entente des privilégiés qui exploitent le peuple ». La cause profonde de cet état de choses réside, d’après lui, dans l’institution de la propriété individuelle, « alors que tous devraient la posséder en commun pour en jouir également tous en commun » (2). C’est, dit-il, la tyrannie des rois qui maintient ce système inique; aussi critiquet-il avec violence la royauté et ses abus. Son Testament est un cri de pitié et d’indignation. Il indique le remède aux maux qu'il dénonce : une « révolution qui détruise tout cé” qui existe ».
Montesquieu avait déjà abordé la question de l’égalité dans les Lettres Persanes. Chez les Troglodytes, les biens étaient presque toujours confondus, « la seule peine qu’on s’épargnât ordinairement était de les partager »; mais c’est surtout dans l'Esprit des Lois qu’il y consacre de plus longs développements.
Meslier, lui, appartenait déjà par la violence de ses critiques et par ses théories, à l’époque révolutionnaire et mériterait pour cela d’être classé avec les auteurs de la deuxième période. Chez Montesquieu, au contraire, on ne trouve aucun de ces excès. Il complète le mouvement amorcé depuis
(1) Mort, Op. cit, pp. 52 et suiv.
(2) Testament, t. IT, p. 210; LAICHTENBERGER, pp. 8r et suiv.
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le début du siècle; mais il n’y a chez lui rien d’agressif. En tout, Montesquieu désire une égalité moyenne. L'égalité politique ne le retient pas spécialement. Elle lui paraît devoir nécessairement découler de l’observation de l'égalité juridique: c’est donc, pense-t-il, cette dernière qu'il faut s’efforcer de réaliser. Parmi tous les systèmes de gouvernement, c’est à la république ou démocratie qu’il reconnaît la vertu d'établir cette perfection politique : légalité. Comme tous ses contemporains, il conçoit la démocratie comme une république égalitaire tant en matière de propriété qu’en matière de droits civils. Montesquieu apporte cependant une réserve importante, c’est qu’il ne juge possible la réalisation des réformes égalitaires que dans les petits Etats et « impossible dans la confusion, les négligences et l’étendue des affaires d’un grand peuple» (1). Les ressorts essentiels de l’équilibre social sont pour lui l’amour de l'égalité et la frugalité (2), et le but suprême le salut du peuple (3); l’amour de l'égalité mettant un frein à l’ambition, et la frugalité facilitant l’égalisation. Mais en disant cela, Montesquieu n’a point à l’idée une égalisation mathématique. Le bon sens lui dicte que « quoique l’éga-. lité soit l’âme d’une démocratie, il ne faut pas toujours l’exiger rigoureusement (4); et il constate (5) que « le principe de la démocratie se corrompt par la perte de l’esprit d'égalité qui incline vers l’aristocratie ou par l’esprit d'égalité extrême qui amène le despotisme ». « Autant le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d’égalité l’est de l'esprit d'égalité extrême », dit-il encore. Le luxe paraît à Montesquieu contraire à l’idée d'égalité par cela iiême qu’il trouve sa source dans l’inégale répartition des richesses. Le remède se trouve dans la loi qui doit tendre à réaliser une certaine égalisation en ne donnant à chacun que
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