‹ Le Principe d'ÉgalitéChapitre 17 sur 43 · UE · texte numérisé non relu

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Les tribulations de la jeunesse de Rousseau, ses démêlés avec la justice, ne pouvaient faire de lui qu’un misanthrope. & On peut penser que ces dispositions ont pu préparer la doctrine du Discours de l'inégalité. » La lecture des romans qui avait alimenté sa jeunesse et plus spécialement la lecture des nombreuses « utopies » avait influé sur ses opinions; aussi bien peut-on remarquer que le « théisme de Rousseau n’est pas très différent de celui de Morus. De l’existence d’un Dieu juste et de celle d’une substance spirituelle en chacun de nous, le citoyen de Genève ne pouvait que tirer l’égalité des hommes (1).» Il est possible de dégager de l’œuvre de Rousseau deux parties. Dans l’une, que l’on peut qualifier de partie négative, il examine les causes de l'inégalité entre les hommes, c’est là le fond du discours; et dans l’autre, qui en forme la partie positive, il a donné à ses idées des réformes à opérer une forme plus systématique, c’est notamment dans l’article « Economie politique » de l'Encyclopédie et aussi dans le Contrat social.

Reprenant à son compte l’idée d’un état de nature, idée que nous avons déjà trouvée chez les auteurs des siècles précédents, tels Mariana, Suarès, etc., « il en fait la base de ses raisonnements et pose ce postulat pour expliquer la société présente ». « O homme, dit-il, vois ton histoire dans le livre de la nature. » L'idéal de Rousseau est donc rétrospectif; l’âge d’or; de parfait bonheur, existait, dit-il, dans le pur état de nature où les différences étaient presquè nulles. « Dans l’état de nature, tout est commun... » (2). C’est, dit-il, la civilisation qui a produit les inégalités; aussi la combat-il avec ardeur. Il pense que la création de la propriété individuelle a été la principale cause de tous les maux, Ïl en décrit ainsi l’origine : « Le premier qui, ayant enclos un-terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le fondateur de la société civile », et, partant, des inégalités. Quant à

(x) Espinas, La Philosophie sociale au xXVirr° siècle, p. 69. CAE eV

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l'origine de la domination politique, il la voit dans le rapport des forts aux faibles. « Dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre... l'égalité disparut (1). » Tous les vices de la société sont ainsi sortis, dit Rousseau, de la création de la propriété individuelle et de la subordination des faibles aux forts.

On pourrait donc penser que Rousseau préconise le retour à cet état de nature; mais non, il le juge impossible, sa seule préoccupation est d’assurer l’équilibre de l’état de choses existant. Tel est le but du Contrat social. Cette idée d’une société conventionnelle nous l’avons déjà trouvée chez les auteurs du xvrI° siècle. Rousseau la rénove. Mais par un mécanisme obscur, il explique comment, lors de la formation de la société, chacun s’est donné à elle de toutes ses forces, avec tous ses biens; ainsi l'Etat en devient le seul maître à l’égard de tous. C’est bien là du pur communisme ! « Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir : aliénation de chaque associé avec tous ses droits à la communauté... (2) » Au lieu de détruire l’égalité naturelle, le pacte fondamental substitue au contraire une égalité morale et légitime à ce que la nature a pu mettre d’inégalité physique entre les hommes. C’est ainsi que, d’après lui, « pouvant être inégaux en force et en génie, ils sont néanmoins égaux quant aux conventions et au droit » (3).

Pour réaliser ce plan communiste, Rousseau assigne au gouvernement un but moral qui consiste principalement à protéger les pauvres et à empêcher les riches d’accumuler les richesses. « Que nul ne soit assez opulent pour être contraint de se vendre (4). » « Il importe que le peuple apprenne qu'il y a dans le mérite des hommes des raisons de préférence plus importantes que la richesse (5). » Rousseau

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* écrit encore : « Car partout le riche est heureux et le pauvre

opprimé. L'esprit universel des lois dans tous les pays est de favoriser le fort contre le faible, et celui qui a contre celui qui n’a rien. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre et l'intérêt public à l'intérêt particulier (1). » Enfin, en raison du but fixé, Rousseau recommande pour l'Etat le monopole de l’éducation publique, « les enfants étant élevés en commun dans un esprit d'égalité » (2); l’impôt et les taxes successorales doivent aussi concourir à cette égalisation, « car, par la nature du droit de propriété, il ne s'étend point au delà de la vie du propriétaire, et qu’à instant qu’un homme est mort, son bien ne lui appartient plus » (3). « Celui qui aura dix fois plus de bien qu’un > autre paiera dix fois plus. Celui qui n’a que le simple » nécessaire ne doit rien payer du tout; la taxe de celui > qui a du superflu peut aller au besoin jusqu’à concur- » rence de tout ce qui excède son nécessaire. » Donc, pour Rousseau, la véritable proportionnalité, celle qui tient compte du rapport des quantités, du rapport des usages, des utilités que chacun retire de la richesse, ne peut être atteinte que par une progressivité qui.tient compte de ces divers éléments.

« En résumé, Rousseau attend l’égalisation d’un système de taxes sur les denrées de luxe, d’une réglementation spéciale des successions et d’un impôt progressif sur le revenu (4). »

Au xvrrr° siècle, il était courant que les philosophes fussent consultés dans l'élaboration des lois. C’est ainsi que Mably donna son avis sur la Pologne et sur l’Amérique; que Rousseau rédigea ses projets de constitution pour la Corse et pour la Pologne. Dans le projet pour la Corse, il écrit : « La loi fondamentale de votre constitution doit être l’éga-

(x) Emile.

-(2) Œuvres, t. I, pp. 546 et suiv.

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(4: LiICHTEÉNBERGER, 40. cit., p. 166.

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lité. » Cependant, comme nous l’avons fait précédemment remarquer, ses principes se tempèrent en présence des réalités, à tel point que dans la constitution de la Pologne Rousseau reconnaît impossible l'égalité des biens. Il se contente de conseiller à la noblesse de se rapprocher de cet idéal; mais par contre, il ne conseille point l’affranchissement du reste de la nation. Il apparaît donc que J.-J. Rousseau a senti lui-même la difficulté de la mise en application de ses théories et peut-être ne s’était-il jamais leurré lui-même; mais il n’en reste pas moins que ses écrits ont ouvert la porte à tous les excès des Jacobins et contiennent des principes communistes qui s’en déduisent logiquement.

On a donné de ces conséquences une explication simple et qui paraît probante. C’est qu’en effet ce qui frappe le lecteur dans les œuvres du citoyen de Genève, ce sont moins les longs passages modérés que les maximes qui sortent en relief et dans une forme aggressive du contexte, dont l’auteur donne la tentation de s’évader, par manière incisive de ses maximes subversives. « Aucun homme n’a une autorité naturelle sur ses semblables (1). Les hommes naissent libres; leur liberté leur appartient, nul n’a le droit d'en disposer qu’eux (2). Tout homme a naturellement droit à tout ce qui lui est nécessaire (3). L'égalité de droit et la notion de justice qu’elle produit dérivent… de la nature de l’homme (4). Si l’on recherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tous qui doit être la fin de tout système de législation, on trouvera qu’il se réduit à deux objets principaux : la liberté et l'égalité (5). » Voilà quelques-unes de ces maximes. On pourrait aisément en allonger la liste. C’est ainsi que ses disciples ont été amenés à exagérer ses idées. « Montrant très violemment les maux du présent, Rousseau a contribué à inspirer l’idée

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d’un changement radical: il a pu être considéré avec beaucoup de raisons comme un ancêtre des révolutionnaires et des anarchistes (1). »

L'influence de Rousseau fut prépondérante pendant la deuxième moitié du xviri' siècle. C’est au cours de ces années que se perfectionnèrent les théories égalitaires. Ces thèses que l’on peut dire déjà socialistes et qui n’étaient que plus ou moins impliquées dans les ouvrages de la période précédente, prennent corps et s’affirment avec une vigueur nouvelle. & On voit Mably soutenir la thèse de la propriété collective; Helvetius celle de l’impôt progressif et de l’exhérédation légale; Linguet parle de la responsabilité du riche dans la misère du pauvre; Graslin de l'assistance publique obligatoire et de la terre aux cultivateurs. » De Mercier, Raynal, de Restif de la Bretonne, disciples directs de Rousseau, exagèrent ses théories.

Raynal proclame avec force les principes de liberté politique, d'égalité civile, sa haine des tyrans, le droit au bonheur. Il s’élève contre l’iniquité des lois, l’injuste répartition des biens, l’insolence et l’immunité des richesses, l’abus du pouvoir (2). Ainsi la loi n’est rien si ce n’est un glaive qui se promène indistinctement sur toutes les têtes et qui abat tout ce qui s’élève au-dessus du plan horizontal sur lequel il se meut » (3).

De Mercier voit également la cause de tous les maux dans les inégalités excessives. « Partout, c’est le combat sourd de Plaisance contre la pauvreté. » Il se distingue surtout par la manière dont il stigmatise la richesse et parle en faveur du travailleur.

Restif de la Bretonne s’intéresse spécialement aux humbles et s'élève violemment contre les privilégiés. Il propose, pour remédier aux maux qu’il dénonce, la création de phalanstères. Pour lui, « sans l'égalité parfaite, point de

(1) LAICITTENBERGER, Op. cit, pp. 178 et suiv. (2) Histoire philosophique, 1. IX, ch. XX.

(3) LICHTENBERGER, Op. cit, pp. 181 et suiv.

vertu et point de bonheur »; à tel point qu’il propose d'inscrire en lettres d’or cette formule sur les murs de la cité (1).

Mably fut au xvrri' siècle au rang des écrivains illustres et connut sous la Révolution une véritable popularité. Ii en fut, dit Aulard, « le prophète et le conseiller ». La raison se trouve dans son amour ardent pour la Liberté et l’'Egalité. Pour lui, « légalité est le principe constitutif de la société ». Ce fut sa vraie passion, « la seule qui ne puisse être outrée » (2). Ses théories se rapprochent beaucoup de celles de Rousseau et de Morelly, mais il ne partage pas l’optimisme de ce dernier dans les bienfaits du progrès. Pareillement il assigne à l'Etat un but moral, celui de rendre les hommes vertueux et heureux en se basant sur l’égalité de droit établie par la nature. « La nature a répandu assez de biens sur la terre pour nous rendre tous heureux si, les partageant avec quelque égalité, nous avions la sagesse de n’en pas abuser. » Et justement, pense Mably, e’est dans l’état d'égalité qu’il serait le plus aisé de prévenir les abus. « L'égalité doit produire tous les biens parce qu’elle unit les hommes, leur élève l’âme et les prépare à des sentiments mutuels de bienveillance et d'amitié. »

Comme ses prédécesseurs, Mably fonde l’existence des maux de la société sur celle de la propriété individuelle; mais la faute en est aussi, dit-il, à la politique et aux lois, et, attaquant sévèrement les physiocrates, il leur oppose dans ses Doutes aux Economistes les avantages de la communauté des biens: il n’est pas moins aigre à l’égard du luxe.

En résumé, l’économie qui lui plaît réside dans l'Etat propriétaire de tout, distribuant aux particuliers les choses dont ils ont besoin. « Car le seul moyen d’empêcher que la puissance législative ne s’écarte des limites qui lui sont

(1) LICHTENBERGER, Op. cit, pp. 20 et suiv.

(2) Avrarn, Histoire de la Révolution, DT

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prescrites, c’est d'établir la communauté des biens et l’égalité des conditions (1). » Il reprend avec énergie ces maximes dans son ouvrage de La Législation. Il y aura une preuve « infaillible de juger de la sagesse d’une loi, dit-il, elle consiste à se demander si la loi proposée tend à mettre plus d'égalité entre les citoyens » (2).

Mais pour lui, le seul moyen de triompher des vices et des inégalités est de recourir à une loi agraire (3). Il en fait le pivot de toute sa politique. Enfin, comme Rousseau, il prône l’éducation par l'Etat, car elle seule façonne les enfants « aux bonnes mœurs et à l’esprit de communauté ».

7 On pourrait se dispenser dans cette étude de parler des encyclopédistes parce que leur préoccupation au sujet de l'Egalité a été légère; « leur but fut surtout d'éclairer l’homme sur ses croyances et non de s'occuper de réformer sa condition. Très hardis sur les questions religieuses, ils sont prudents au point de vue politique et social. » L'article Propriété de Diderot est inoffensif, l’article Impôt s'inspire des opinions de Montesquieu. L'opinion des Encyclopédistes se résume dans l’article Egalité. Les opinions qui y sont exprimées sont quelquefois contradictoires.

Les Economistes prennent en ce qui concerne la propriété le contre-pied des Philosophes; cependant, en ce qui touche à l’idée d’Egalité, leur influence fut concourante, car en s’efforçant d’émanciper le travail en attaquant les abus existants, ils aidèrent également à la progression de cette idée; c’est souvent un bouleversement considérable des

(x) Doutes, p. 194. ” ; (2) Législation, t. IT, p. 87; LicTENrERGERr, Op. cif., pp. 236 et suiv.

(3) Législation, t. I, p. 138.

LÉGER . . | . . « « . ” institutions qu’ils demandent, à tel point qu’un chansonnier a pu écrire contre Turgot :

On verra tous les états

Entre eux se confondre,

Les pauvres sur leurs grabats Ne plus se morfondre;

Des biens on fera des lots Qui rendront les gens égaux...

Outre Turgot, dont les projets de réforme sont connus, citons aussi Linguet et Necker.

Linguet critique violemment les institutions de son époque dans ses deux principaux ouvrages, La Théorie des lois civiles et Les Annales politiques, civiles et littéraires du xXVi11° siècle. Il y pressent et croit possible une « révolution » des pauvres contre les riches. « Je présente aux malheureux individus qui forment la dernière classe de la société, et qui portent tout le poids, l’idée consolante que leur état n’est pas naturel et que c’est une usurpation de leurs droits que, si eux ou leur postérité ont le courage un jour de s’en ressaisir, rien ne les en empêchera (1). » tt montrant la voie, il adresse-de chaleureux appels en faveur de la classe des travailleurs écrasés sous le poids des inégalités. Pour Necker, les inégalités sont inévitables; mais cependant le gouvernement doit tout faire pour les atténuer et notamment il doit assurer la subsistance des classes inférieures. Partant de là, Necker préconise le partage du territoire en petits lots; seuls, la richesse et le luxe doivent supporter les impôts nouveaux; il développe ces idées dans son traité sur La Législation et le Commerce des Grains. Par ses critiques contre l’état existant, et à cause de leur popularité même, les écrits de Necker eurent une portée pratique certaine.

(1) Réponse aux Docteurs modernes, t. I, p. 116: LICHTÉNPERGER, Op. cit.

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On sait l’importance que les physiocrates donnaient à

la question de l’impôt; mais au point de vue de l'égalité

des charges elle ne les préoccupa pas seuls; elle avait déjà

été abordée par Montesquieu, par Rousseau. Il y a lieu de

citer également Graslin qui, recherchant légalité de l’impôt, prônait une taxe progressive sur les richesses.

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