CHAPITRE IV
Babeuf et sa doctrine.
« Le Babouvisme n’est pas une bizarrerie de l’histoire, une curiosité révolutionnaire, mais l’aboutissement naturel et la dernière expression du Jacobinisme (2). » La doctrine des Egaux et celle des Jacobins sont puisées à la même source, dans la Philosophie sociale du xvrx1r° siècle, et plus spécialement dans les écrits de Rousseau et de Morelly.
Ce qui les sépare, c’est une question de degré; le fond est le même quant au principe. Les uns et les autres réclamaient l’application de la Constitution de 1793 dont la Déclaration des Droits était la proclamation de leurs principes égalitaires. Aussi vit-on après la chute de Robespierre les Jacobins se rallier à Babeuf dans l’espoir de faire revivre
(x): Ducurr, Op. cit, III, p. 671.
(2) EspriNas, Op, cit, p. 316.
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cette constitution, ramener le gouvernement révolutionnaire de 1793 et instituer à nouveau la Terreur. Ce rapprochement fut facilité justement à cause du peu de distance qui séparait les idées des uns et des autres.
Nous avons cité l’opinion que Robespierre exprima pour les Jacobins dans la séance du 24 avril 1793. Pour eux, les biens se divisaient en deux parties : l’une, indivise, devait servir à faire les frais de l’assistance illimitée proclamée par la Convention, l’autre laissée aux individus en propriétés individuelles, avec cette restriction indiquée dans la définition de la propriété donnée par Robespierre, à savoir que « la propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion des biens que lui garantit la loi ». La possession devenait donc précaire et subordonnée au bon vouloir et à l’appréciation de l'Etat. « Comme d’autre part Robespierre affirme que les hommes sont tous égaux, il résulte de cette doctrine que la loi pour respecter le principe d’égalité doit assurer à chaque citoyen la jouissance et la disposition d’une égale quantité de richesse (1). » On le voit dans cette théorie politique, la pente est fatale qui conduit au communisme, à la doctrine de Babeuf et des Egaux.
Babeuf est une figure curieuse. C’est le type du révolutionnaire convaincu et illuminé. Sa vie a été un acte de foi au principe d'égalité. Il est sympathique à cause de son dévouement à son idée. Il est sincère, il a la pureté et la simplicité d’un apôtre. Il se dénomme ainsi lui-même. Il en a la chaleur, mais il a l’obstination folle et aveugle de l’esprit entraîné par la rigueur d’un principe qui écarte toute raison et qui ne s’incline même plus devant l’évidence d’impossibilités ou ‘d’absurdités dangereuses qu’il est toujours aisé d’atteindre par la pure logique. Le point auquel il est arrivé est l’aboutissement de la philosophie sociale du xvii1° siècle et des principes posés par la Révolution. Il
(x) Duaurr, Op. cit., t. IIT, p. 612.
n’a pas été dépassé et ne peut l’être. Voyons comment il y ‘est arrivé.
Le père de Babeuf était protestant. Il avait été élevé et éduqué dans une communauté de protestants qui le destinait à porter au loin la bonne parole. Ce père se chargea de l'éducation et de l'instruction de son fils d’après les principes qu’il avait lui-même reçus. On raconte qu’en mourant il aurait dit à son fils, François-Noël, plus tard Gracchus Babeuf, en lui remettant La vie ‘des hommes illustres de Plutarque : « Voici le seul trésor que je puisse vous léguer, c’est le grand Plutarque; sa lecture a fait toute la joie et les malheurs de ma longue et pénible carrière; c’est à vous de choisir parmi les vies des hommes de l’antiquité le rôle que vous désirez suivre... Pour moi, celui que j'aurais voulu le plus ressembler est Caïus Gracchus, quand même j'aurais dû périr comme lui et les siens, pour la cause la plus belle, celle du bonheur commun. » Babeuf se souvint de cette dernière volonté.
Avant la Révolution Babeuf est commissaire à terriers ou feudiste dans la ville de Roye. De la compilation des chartes et vieux papiers il tire alors cette conviction généralisée ensuite que toutes les propriétés seigneuriales sont le fruit de la spoliation. Déjà il est socialiste, il admire avec enthousiasme cette philosophie du xvirr° siècle, « si conforme aux droits de l'humanité... qui produira nécessairement l'entière félicité de ceux à venir (1). » Il est dans le mouvement des idées, il s’y intéresse, il entretient une correspondance avec le secrétaire de l’Académie d'Arras. A cette occasion il paraphrase Rousseau et au lieu de l’uniformité de législation il soutient déjà « qu’il est préférable encore de procurer à tous les individus indistinctement, dans tous les biens et les avantages dont on peut jouir en ce bas monde,
G) AUVIELLE, t Il, p. 38 : Corresp. de Babeuf avec Dubois de Fosseux.
une portion absolument égale » (1). Espinas fait remarquer que Rousseau n’aurait pas dit « absolument », mais Babeuf va jusqu’au bout de la doctrine du maître et il précise plus loin « que les hommes étant absolument égaux ne doivent rien posséder en particulier, mais jouir de tout en commun ».
Le problème de la répartition des biens est donc dès cette époque sa préoccupation dominante et Babeuf désire Îa propager. En mars 1787, il rédige le texte d’un concours qu'il soumet à l'agrément de l’Académie d'Arras. Le voici : « Avec la somme générale des connaissances maintenant acquises, quel serait l’état d’un peuple dont les institutions seraient telles qu’il régnerait indistinctement entre chacun de ses membres individuels la plus parfaite égalité; que le sol qu’il habiterait ne fût à personne, mais qu’il appartint à tous; qu’enfin tout fût commun jusqu'aux produits de tous les genres d'industrie ? De semblables institutions seraientelles autorisées par la loi naturelle ? Serait-il possible que cette société subsistât et même que les moyens de suivre une répartition absolument égale fussent praticables ? » L'Académie d’Arras ne mit pas la question au concours, mais son secrétaire Dubois de Fosseux s’y intéressa dans sa correspondance avec Babeuf. Ainsi cette question ne reçut pas de réponse théorique, mais il devait nous être permis à nous d’en connaître la solution pratique que le Bolchevisme déroule actuellement en Russie. On sait quelles en sont les douloureuses et tragiques conséquences et quelle attitude l’honnête homme doit avoir vis-à-vis de ces principes. Dans l’intérêt de la civilisation et de la paix, il faut y faire-tête résolument et les combattre avec méthode et énergie.
Arrivé à ce point, Babeuf, au début de la Révolution, « essaye de refaire le Discours sur les origines de l'inégalité. Les institutions sociales fondées sur la propriété individuelle lui paraissent infectées dans leur source de vol ou de bri-
(x) BarEur, Corresp., p. 190.
gandage (1) ». Dans le Cadastre perpétuel, il tend à nouveau àposer comme base de la société future la répartition êgale de tous les biens entre tous les citoyens. Il met d’ailleurs ses théories en pratique et provoque en Picardie un mouvement d’insurrection contre le recouvrement des impôts.
&« Jamais, dit-il avec Rousseau, joug n’a été porté aussi longtemps que l’animal dompté n’a point vu jour à le rompre. » « À partir de ce moment ce ne sont plus les nobles seulement qu’il rêve de déposséder, mais tous les riches », et une fièvre de propagande s'empare alors de lui; mais la violence de ses attaques comme rédacteur du Correspondant Picard le signale à l’attention du gouvernement. Babeuf est emprisonné. Il devait être-plusieurs fois relâché et incarcéré. À la fin, Babeuf fut traduit avec ses complices devant la Haute Cour Nationale à Vendôme et condamné. Ainsi prit fin dans les faits le mouvement insurrectionnel ou
conspiration des Egaux.
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L'origine de cette conspiration était une société des Egaux formée dans les prisons, sous la réaction thermidorienne, et à la tête de laquelle se trouvait Babeuf. Les Egaux avaient conscience de leur petit nombre. Pour gagner des adeptes il fallait, pensaient-ils, faire revivre l’ardeur révolutionnaire. Ils eurent recours pour la propagande à la formation d’une société secrète qu’on appelait « Société du Panthéon ». Cette société groupait, avec les amis de Babeuf, tous les Jacobins qui, nous l’avons dit, poursuivaient un but à peu près semblable à celui des Egaux et firent pour celte raison cause commune avec eux. Après quelques concessions réciproques, la propagande orale dans les cafés et dans les lieux publics fut activement mise en œuvre. Mais la Société du Panthéon fut dissoute par le Directoire
(1) Espinas, Op. cit, p. 207.
le 29 février 1796 et Bonaparte en personne emporta avec lui la clef de la maison !.. Quant à la conjuration des Egaux qui visait à renyerser le Directoire et à rétablir la Constitution de 1793 pour le « bonheur commun » par la victoire du peuple, elle échoua par suite de la trahison d’un certain Grisel, agent provocateur. Le 21 floréal de l’an IV, le Directoire mit la main sur les principaux chefs : Babeuf, Buonarroti, Darthé, Germain, Drouet-Autonelle, Sylvain Maréchal, Fyon, Massard; l’ex-général Rossignol faisait également partie des comités secrets que les conspirateurs avaient institués. Divers ex-conventionnels furent également impliqués dans le complot résultat de l’alliance des Babouvistes et des démocrates, « dont le trait d’union et le mot d’ordre fut la Constitution de 1793 >» (1).
Quelle fut la doctrine des Egaux ? Voici ce qu’à ce sujet écrit l’un deux, Buonarroti : « Ce fut surtout après le 10 août 1792 que les hommes que je viens de désigner (les amis de l’Egalité) conçurent les plus flatteuses espérances et redoublèrent d'efforts pour assurer le triomphe de leur cause sublime. Au mérite des conceptions de Jean-Jacques, ils ajoutèrent la hardiesse de l’application à une société de vingt-cinq millions d’hommes (2). »
« L'égalité sans restriction, le plus grand bonheur de tous et la certitude qu’il ne leur serait jamais enlevé, étaient les biens que le Directoire secret de Salut Public voulait assurer au peuple français; il voulait reprendre l’ouvrage brisé le 9 thermidor et, à l’exemple des victimes de cette funeste journée, ajouter à la révolution des pouvoirs et des grandeurs, celle incomparablement plus juste, dont l’impartiale distribution des biens et des lumières eût été le résultat final (3). » |
Babeuf exposa sa doctrine, d’une part, dans sa correspondance et aussi dans les journaux qu’il dirigea, « TT avait au
plus haut degré, dit Espinas, le tempérament d’un journaliste en ce sens qu’il excellait à deviner l’opinion et à se faire écho. » Dans une lettre du 6 germinal de l'an IT il écrit à Sylvain Maréchal, l’athée et disciple de Morelly : « … De ce que fut anciennement extorqué, ou par violence ou par fraude, la transmission héréditaire... n’innocente la possession; tant pis pour celui qui a acquis : pour être sorti des mains du falsificateur la fausse monnaie ne cesse pas d’être fausse et c’est se rendre coupable de vol que de prétendre la maintenir en circulation.
» Il n’y a pas de prescription qui puisse créer un droit en faveur des destructeurs d’un bien mal acquis; des siècles auront passé sur des faits de rapine que ceux à qui ces faits ont profité, ceux à qui ils profitent actuellement, n’en doivent pas moins être assimilés à des recéleurs; ils devraient s’estimer trop heureux de cette longanimité qui leur épargne la restitution. Voilà ce que j'ai prêché… Bientôt je fus soupçonné, accusé d’en vouloir aux propriétaires. Des frères souffrants et laborieux ne virent en moi qu’un ami compatissant et un protecteur; pour les riches égoïstes je ne fus qu’un dangereux apôtre des lois agraires (1). »
C’est surtout du journal que se servit Babeuf pour la diffusion de ses idées. Le journal de la Liberté de la Presse tient une place importante dans sa vie. « Ce journal, dit-il, est le grand livre ouvert à toutes les vérités, la boîte aux lettres de tous les surveillants de la patrie et la tribune politique des hommes libres énergiques, et amis des principes. » La rigueur des principes est souvent la porte ouverte à toutes les tyrannies, de quelque côté qu’elles viennent. Elle y conduisit Babeuf également, et on le vit, après avoir attaqué les terroristes, songer aux mêmes procédés, pour les besoins de la cause qu’il soutenait et en vertu de la pureté du « principe ». <
La violence du langage de Babeuf augmentait à chaque
(1) ADVIELLE, t, I, Corresp., p. 107.
numéro de son journal. Elle fut telle au numéro 23, que le Comité de sûreté générale lança contre lui un ordre d’arrestation. Mais le journal continuait à paraître clandestinement et prit dès lors pour titre celui de Tribun du Peuple. « C’est Gracchus, tribun du peuple, qui désormais parla au - peuple de ses droits... mais rarement de ses devoirs. »
Dans son journal, il attaquait avec force et commentait la Constitution de l’an IT, par des proclamations adressées au peuple et à l’armée. Cette Constitution lui paraît, disait. il, contraire à la Liberté et à l’Egalité. Le 17 fructidor, il avait lancé au dehors un terrible manifeste aux Egaux sous ce titre : « Le Tribun du Peuple à l'Armée infernale », et le 18, aux Patriotes d'Arras, un autre manifeste contre la Constitution républicaine de l’an IIT.
Dans la deuxième lettre à l’Armée infernale, il écrit à propos de cette Constitution : « O! sainte égalité de 1793, où sont tes vestiges !» Cette Constitution non appliquée après la chute de Robespierre, était restée, en effet, l’idéal du peuple et le cri de ralliement.
Ailleurs, Babeuf répétait avec Rousseau : « Pour que l’état social soit perfectionné, il faut que chacun ait assez et qu'aucun n’ait trop. Ce court passage, disait-il, est l’élixir du contrat social (1). »
La révolution étant faite dans les esprits, Babeuf voulait la réaliser dans les choses. I réclamait l’égalité de fait entre les hommes. « L'égalité de fait n’est pas une chimère, disaitil, l’essai pratique en fut heureusement entrepris par le grand tribun Lycurgue… La suffisance était le partage imperdable de tous, et personne ne pouvait atteindre le superflu.. » Cette doctrine de l'égalité réelle qui se résume dans cette formule : « Oter à celui qui a trop pour donner à celui qui n’a rien. Le but de la société est le bonheur commun », Babeuf l’a développée avec talent et fougue dans les numéros successifs de ce terrible Tribun du Peuple dont
(x) ADVIELLE, t. I, p. 177.
les derniers sont des appels pressants, des adresses au peuple et à l’armée.
L’extrême limite de la carrière politique de Babeuf est marquée par le numéro 43 du Tribun du Peuple, qui dépasse tous les autres en énergie. Il s’écrie : « Il n’est plus permis de dire que l’on souffre; il n’est plus permis de répéter que nous vivons sous le régime des plus affreux tyrans.. Peuple ! sois tranquille, nous briserons toutes tes chaînes! »
L'action publique de Babeuf s’exerçait aussi par un autre journal qu’il avait fondé le 12 ventôse de l’an IV; c’est l'Éclaireur du Peuple. Ces appellations sont suggestives. Gracchus Babeuf collaborait aussi à diverses autres feuilles de même nuance et entretenait de volumineuses et ardentes correspondances avec «ses frères les Egaux des départements » (1). |
La police, qui considérait le club babouviste comme un repaire de brigands, « fut mise en éveil par les publications clandestines du Tribun du Peuple », mais la propagande continuait toujours. Le Comité secret lança en avril 1796 un écrit intitulé : « Doit-on obéissance à la Constitution de 1795 ? » « qui répandit des doutes nuisibles à la sûreté et à la tranquillité publiques ». :
Les placards séditieux étaient en même temps répandus à profusion par le « Comité secret ». Enfin, vers le milieu d'avril 1796, parut le « Manifeste des Egaux » qui, avec « l’Analyse de la Doctrine de Babeuf », constitue la charte du Babouvisme. Ce dernier écrit seul fut publié et affiché à profusion. Quant au « Manifeste », Buonarroti nous apprend que le Directoire secret n’en permit jamais la publication, parce qu'il n’en approuvait pas tous les termes, notamment ces mots : « Périssent les arts! » (2).
Ces documents sont d’une grande importance pour l’histoire de l’évolution du principe d’égalité. Ils en sont l’expression extrême. Ils forment l’aboutissement logique et en
(r) ADVIELLÉ, Op. cit, p. 190.
(2) ADVIELLE, Op. cif., p. 106.
quelque sorte le couronnement des principes révolutionnaires, aussi Croyons-nous utile de les reproduire en appendice. k
& Le Manifeste et l’Analyse sont les documents essentiels de la Conjuration des Egaux. On était loin de la mesure et de la modération des Cahiers du début de la Révolution. Du droit de liberté, on attendait alors le rétablissement de l’ordre dans le cadre existant. A la fin de la Révolution, emportés par la logique des principes, les Egaux demandaient le bouleversement général au nom de l’Egalité.
La doctrine des Egaux doit être en outre cherchée dans la correspondance de Babeuf et les écrits de Buonarroti, l’un des conspirateurs.
Dans les Assemblées révolutionnaires, on faisait généralement une distinction entre le possible et l’idéal que l’on se consolait de ne pouvoir atteindre en mettant cette impossibilité sur le compte de la perversion des individus. Babeuf et Buonarroti n’acceptent pas cette distinction. Pour eux, la vertu et la civilisation ne sont pas incompatibles; c’est par leur doctrine qu’ils espèrent avec foi réaliser cet accwrd. Leur théorie peut se résumer ainsi : calmer la faim en prenant à celui qui a trop pour donner à celui qui n’a pas assez; et pour ce faire, que l’Etat prenne et enserre l’individu dans tous les domaines, de sa naissance à sa mort. Telle est l’image de la plus odieuse tyrannie au nom de l’Egalité, aboutissant au nivellement radical par la base, comme on a dit depuis.
En résumé, la doctrine comportait : la suppression de toute propriété individuelle et la création d’une grande communauté embrassant tous les Français. La suppression de tout travail libre, l’Etat se préoccupant en premier lieu de la subsistance et réglant tous les travaux de façon qu’ils ne dégénèrent point en besogne pénible et que nul ne soit plus surchargé qu’un autre. Quant aux fonctions des individus, elles auraient été de deux sortes : 1° les fonctions économiques, diverses selon les individus, visant la production et la répartition des ressources communes estimées a priori