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toujours suffisantes dans un pays d’où le luxe et l’accaparement auraient été bannis. Les tâches auraient été proportionnées non aux capacités intellectuelles, mais aux forces physiques et à l’âge de chacun. Mais ici régnait une dissention au sujet des arts. Sylvain Maréchal les avait condamnés. Babeuf différait à ce point de vue, et c’est pour cette raison qu'il s’opposa à la publication du « Manifeste », non pas que Babeuf nourrissait pour la science une estime sans réserve, mais il comprenait sa valeur sociale. Cependant, « l’utilitarisme économique et une sorte d’utilitarisme moral cachait à ses réformateurs la valeur propre de la science et de l’art (1) ». |
Il craignait aussi que l’instruction ne rétablit les inégahtés qu’il rêvait de détruire. Des lois somptuaires eussent uniformisé les logements, les vêtements, l’usage de tous les objets, etc. Le commerce intérieur n’aurait plus subsisté que dans la vente au détail. L’Etat concentrant tous les produits dans les magasins nationaux en aurait assuré administrativement la distribution entre les citoyens.
En second lieu, les citoyens auraient eu des fonctions politiques pour occuper leurs loisirs. Pour les y préparer, les réformateurs ajoutaient un grand prix à l’éducation considérée « après l’alimentation comme la fonction la plus importante de l’Etat, parce qu’elle donne au peuple la possibilité d’être réellement souverain » et parce qu’ils la considéraient « comme le fondement le plus solide de l'égalité sociale et de la République » (2). Ainsi, l'éducation devait être uniquement à la charge de l’Etat et rigoureusement égale et commune pour tous, « parce que tous sont également les enfants chéris de la Patrie; parce que tous ont les mêmes droits au bonheur que trouble nécessairement linégalité; parce que de l'égalité d'éducation doit dériver la plus grande égalité politique ».
Tels sont les points principaux de cette doctrine. L’uto-
(1) ESriNas, Op. cit, p. 338.
BUONARROM, t. I, pp. 280-288: ESPINAS, p. 345.
pie, on le voit, y avait une part importante. Buonarroti, qui était un esprit très cultivé, trace un tableau attachant et enthousiaste de cette cité future. Tout cela, c'était l’avenir, irréalisable d’ailleurs d’une façon durable; mais les événements immédiats, la cité intermédiaire, qu’auraient-ils été si Ja conjuration avait réussi à rétablir avec la dictature des Jacobins celle des Egaux ? Sans aucun doute, la tyrannie absolutiste eût été renforcée, la terreur révolutionnaire et les crimes eussent repris leur cours.
Voilà bien où aurait conduit la doctrine du Manifeste camme prélude du bonheur commun! Les phrases incisives de cet appel, les idées qui y sont exposées et qui frappent par leur forme et leur apparente simplicité, sont de celles” qui emportent et qui enflamment par leur violence les esprits inaccoutumés à la réflexion. Elles sont faites pour la psychelogie de la masse que leur apparente vertu et leur forme caustique entraînent aisément dans les plus dangereuses cberrations. Ces théories subversives flattent les passions, attisent les haines, suscitent les emportements aveugles. Ce principe ainsi posé s’impose si fortement aux esprits simples qu'il suffit d’un moment de désespoir et de misère pour qu’il fasse lever des fanatiques malheureux. C’est en son rom que s’est établi en Russie le régime tyrannique et criminel qui déchire ce pays et menace la paix générale. Paraphrasant Babeuf, on peut dire à ce sujet, et après l’expérience faite : « O! doux bonheur, où sont tes vestiges ! » Le communisme ou toute théorie s’en approchant, voilà l’ennemi ! Le devoir des gouvernants est d’y faire face avec la dernicre énergie.
Le danger réside justement en ceci que l’idée simple est trop simpliste que cette doctrine met en avant en se basant sur l'égalité absolue des hommes, a de prime abord une apparence morale et conforme à la stricte justice. Par là, elle tend à gagner les masses qui ne demandent pas à penser, mais à croire et à être poussées vers cet idéal nouveau qui semble d’autant plus beau qu’il paraît plus simple. C’est la
fausseté de ce fondement moral qu’il faut démontrer et répandre; car c’est par ce côté, croyons-nous, que le peuple, toujours prêt à s’enthousiasmer pour la cause de la justice, risque de s'engager dans cette voie chimérique qui promet au bout le bonheur commun et n’offre, hélas! qu’une pitoyable et sanglante commune misère. A
Les Jacobins et leurs amis les sans-culottes ont fait peser sur notre pays la plus lourde tyrannie qu’il ait jamais connue. Si les idées de Babeuf gagnaient la masse des esprits, si l’on n’opposait pas au communisme une forte barrière, on verrait bientôt de nouveaux sans-culottes fanatiques promener sur des ruines leurs mains sanglantes, au nom du bonheur commun et de l'égalité réelle.