‹ Le Principe d'ÉgalitéChapitre 39 sur 43 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

L'égalité économique.

Nous avons vu dans le domaine civil l’évolution consister dans la mise en œuvre du principe d'égalité avec une tendance moderne vers une égalité absolue et mathématique. Il faut se demander à présent quelle est l’évolution du principe d'égalité dans le domaine économique. Les conceptions appliquées dans le domaine civil ont-elles été transposées ou tendent-elles à l’être dans l’ordre économique ? La plus rapide observation permet de répondre tout de suite que l’inégalité de fortune est une situation générale. Peut-on et doit-on remédier à cette situation, ou bien doit-on la considérer comme résultant d’une loi naturelle, découlant de l’ordre nécessaire et inévitable des choses, et dans ce cas, s’en remettant à la grâce de Dieu, doit-on, au sujet de la répartition des richesses entre les hommes et de leurs fluctuations issues des relations économiques, « laisser faire et laisser passer ? » À ces questions, la doctrine répond différemment. En ce qui concerne les points de vue opposés, les socialistes d’une part pensent « que la raison peut dominer les instincts et organiser le mécanisme économique. L’individualisme, d’autre part, a moins de confiance en la raison, il ne lui reconnaît qu’une place subordonnée et secondaire. Dans la société, il juge la raison hors d’état de substituer à l’ordre spontané un ordre supérieur. Une s0ciété est un phénomène naturel, amoral, soumis à des lois propres de développement sur lesquelles la raison n’a que très peu de prise. Cette opposition de conceptions économiques n’est rien moins que la lutte de deux interprétations antithétiques du monde dont l’une met l’accent sur la puis-

sance des fatalités naturelles et l’autre sur le pouvoir libérateur et organisateur de l’action humaine (1) ».

Les socialistes pensent que l'égalité civile, même pleinement réalisée, reste un leurre sans l’égalité économique réelle. L’obstacle à cette parfaite égalité est, d’après eux, la propriété individuelle, source de tous les maux dont souffre la société actuelle. En conséquence, avec des nuances nombreuses qui portent soit sur l’étendue ou la nature des biens à socialiser, soit sur les moyens ou la rapidité des méthodes à appliquer, les socialistes proposent la suppression de la propriété individuelle, afin que les avantages économiques soient également répartis et que le triste spectacle de ceux qui ont trop et de ceux qui n’ont rien disparaisse de ce monde. L'idéal proposé est fait pour séduire ! Quelles raisons donnent-ils de ce changement ? Les collectivistes pensent que la propriété individuelle qui eut son heure de légitimité est devenue un anachronisme parce qu'il y a contradiction entre la forme du travail devenue collective et la forme de la propriété demeurée individuelle, qu’en outre, cette raison est renforcée par la disparition de la classe moyenne « chaque jour rejetée dans l’enfer du prolétariat ». Par suite, l’idée de justice et d’égalité entre les hommes exige que l’égalité civile et politique s’achèvent par l'égalité sociale, c’est-à-dire par l’égalisation des fortunes au point de départ. Pour y arriver, l’Etat socialiserait tous les biens comme dans le communisme, ou seulement ceux qui servent à la production comme dans le collectivisme; ou encore supprimerait la propriété seulement pour la terre comme dans le socialisme agraire. L'Etat distribuerait les tâches. Les modalités varient suivant le socialisme envisagé; certes, les nuances ne manquent pas et on ne peut lui reprocher le manque d'originalité! mais la règle générale serait

celle de la rétribution d’après le temps du travail. Cet idéal

(Gi) Pirou, Des doctrines économiques en France depuis ROZ ONND IT,

satisfait, dit-on, à la morale, à la justice, à la raison et à la parfaite égalité.

Au fondement économique du collectivisme, un socialiste lui-même a répondu en le détruisant (1). Sarraute a montré que « si la production est devenue sociale en ce sens que dans chaque atelier, dans chaque usine, le travail organisé sur la base de la division des tâches implique la solidarité des diverses opérations industrielles accomplies dans l’établissement, ce caractère collectif et social n’existe qu’au point de vue technique, non au point de vue économique.

Aujourd'hui comme hier, le mécanisme de ladaptation des produits aux besoins repose sur la responsabilité et sur l'intérêt personnel et, en ce sens, la production est demeurée individualiste (2). Ainsi, ce n’est point à la suppression de la propriété individuelle qu’on doit tendre, mais bien à son raffermissement, dans l’intérêt même de la production.

Si l'idéal socialiste était atteint, aurait-on au moins réalisé l’égalité réelle entre les hommes ? Le simple bon sens suffit à montrer le contraire. La rémunération serait dit-on basée sur le travail: mais comment réaliser l'égalité des forces physiques et des aptitudes ? Pense-t-on, d’autre part, pouvoir donner aux intelligences en vue de l’égalisation des esprits, « le coup de pouce » que certains rêvent ? Il reste à dire que le travail du plus laborieux, du plus apte, du plus intelligent, ne sera pas mieux rétribué que celui du paresseux et de l’incapable. On voit par là l’ère de régression qui s’ouvrirait par la mise en application de semblables doctrines ! L’état actuel de la Russie peut d’ailleurs en donner une idée suffisamment claire. D’autre part, les travaux sont plus ou moins pénibles, autre inégalité qu’il paraît bien impossible d'éliminer. Enfin, les citoyens préposés à la surveillance, à la direction des ateliers publics ne constitueraient-ils pas une aristocratie nouvelle ? Si comme le veut

(x) Socialisme d'opposition, socialisme du gouvernement et lutte de classes, 1901. ee (2) Prrou, Op. cit, p. 30. (Et RES

le communisme on abandonne le critère du travail pour se baser uniquement sur les besoins des individus dans la répartition des biens, à quelles injustices et inégalités n'aboutirait-on pas ? Les besoins sont indéfinis, les richesses sont limitées. Fous les besoins ne peuvent donc être satisfaits. Qui serait juge de leur étendue ? Ce serait l'égalité de misère ! Que l’on dise : à chacun suivant ses besoins, à chacun selon son travail, sous l’autorité de l'Etat juge et distributeur, c’est aboutir à la suppression d’inégalités pour en substituer de pires.

Enfin ne voit-on pas que ce régime ne pourrait fonctionner qu’au détriment de toute liberté ! G. Renard a beau dire que « cette égalité promise par le collectivisme et souhaitable puisqu'elle est conforme à la justice, ne saurait être poursuivie aux dépens de la liberté individuelle »; et Jaurès ne pas admettre « que la justice se fasse aux dépens de la liberté »; « nous ne voulons pas, dit-il, enfermer les hommes dans des compartiments étroits numérotés par la force publique: nous ne sommes pas séduiis par un idéal de réglementation tracassière et étouffante ; nous avons aussi ‘une âme libre !.. (1) > Nous ne le croyons pas; nous ne voyons dans ces paroles qu’une habile dialectique; il nous paraît certain que le socialisme, tel que le comprennent les communistes et les collectivistes, ne saurait se réaliser sans la suppression de toute liberté individuelle.

Nous avons vu que le développement de la personnalité humaine et la solidarité sociale demandent au contraire que la liberté de l’individu soit respectée, aussi bien dans son intérêt propre que dans celui de la société. L’effort individuel et son développement, aujourd’hui comme toujours, est à la base de tout progrès, de toute organisation solide. L'Etat a un but : le protéger et permettre son développement dans le lien de la solidarité sociale, et non pas l’étouffer ou le

supprimer.

(1) Prrou, Op. cit.

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