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C’est la thèse des individualistes. Ceux qui poussent la théorie à l’extrême pensent que « le libre jeu des lois économiques naturelles est de tous les régimes possibles, celui qui donne pour la société les résultats les moins mauvais. Ils acceptent comme fait inévitable l’inégale répartition des richesses et pensent que le jeu de l’intérêt personnel et la concurrence suffisent à réaliser un équilibre économique harmonique, en ce sens que la justice basée sur l'effort personnel sera satisfaite puisque celui qui aura le mieux réussi à adapter son produit au besoin sortira victorieux de la lutte créée par la concurrence ». La loi, qui doit reconnaître une égale protection à tous, n’a pas à se demander si tous peuvent jouir également des avantages sociaux. L’individualisme extrême laisse les hommes se débattre avec les difficultés de la vie; il ferme les yeux sur les maux réels qui affligent la classe ouvrière et, s’en remettant aux jeux des lois naturelles, « laisse faire et laisse passer ».
Ces solutions extrêmes apparaissent comme incapables de réaliser la justice et l’égalité entre ies hommes. À ces conceptions inopérantes ou dangereuses, l’individualisme modéré, tout en faisant plus de confiance à la liberté qu’à la réglementatiou, comprend les dangers que présente dans l’ordre national ou social l’individualisme intégral. Il admet par suite qu'il y a une sphère légitime d’intervention et que les activités économiques individuelles doivent être à certains égards développées ou contrôlées par l'Etat. Il n’est pas inutile de faire remarquer que le socialisme français, tel qu'il est exposé dans le livre de Frédéric Brunet (1) et dans l’ouvrage de Ed. Laskine (2) se rapproche beaucoup de notre conception, qu’à vrai dire leurs théories n’ont plus rien de spécifiquement socialiste et que, dès lors, la démarcation avec l’individualisme modéré devient assez difficile. Ainsi « nous pouvons bien critiquer les conditions réelles qui influent sur la distribution des richesses. Mais alors
(1) Le Socialisme expérimental.
(2) Le Socialisme national, Prrou, Op. ci,
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qu’on parle tant de combinaisons justes et injustes il est nécessaire de comprendre exactement ce qu’il faut entendre par justice. En ce qui concerne l’action de l'Etat la justice consiste à tenir la balance égale, à n’accorder aucun avantage injuste, à donner à chacun les mêmes droits devant la loi et les mêmes possibilités de développer ses capacités et ses ressources (1). » C’est le côté négatif de son rôle. La solidarité lui impose par contre jusqu’à une certaine limite le devoir de remédier à ce qui, dans l’organisation sociale, pourrait nuire à l’individu en violant l’idée de justice. Mais l’idée de justice, qui empêche l'Etat d'accroître sciemment les inégalités de fortune et l’oblige à supprimer ce qui pourrait, dans l’ordre légal, empêcher chaque citoyen d’acquérir également la richesse, ne l’oblige pas à ruiner les uns pour enrichir les autres; ne lui impose pas l’égalisation des fortunes. Ainsi, sans toutefois essayer d'intervenir dans la fixation des prix où son action risquerait bien d’être inopérante ou néfaste, l’Etat doit s’occuper des conditions de durée, d’hygiène du travail. Il peut légitimement intervenir dans la meilleure répartition de la main-d'œuvre. Il doit, dans la limite du possible (mais non par l’institution spéciale des ateliers nationaux qui ont fait déplorablement leurs preuves sous la Convention et en 1848), fournir du travail à ceux qui n’en ont pas. Dans ces limites la législation du travail se justifie. L'Etat doit, pareïllement, soit par ses initiatives, soit par ses encouragements, prémunir la vieillesse contre la misère. En ce sens il faut applaudir aux lois d’assurances sociales en élaboration, bien que l’on puisse craindre que cette réforme ne soit pas encore suffisamment entrée dans les mœurs. L'Etat a aussi le devoir de s’occuper de l’assistance, de l’hygiène et de la salubrité publiques. Toutes ces activités, dans l’ordre économique ou social, sont commandées par la solidarité sociale qui veut que l'Etat fasse tout pour aider les activités individuelles
(1) SÉLIGMAN, Op. cit.
dans leur protection ou leur développement. Ce faisant, l'Etat met en œuvre une saine et utile conception de l’égalité. Il faut ajouter aussi que, dans le même but et quand ils servent l’intérêt général et non des intérêts privés, des droits de douanes protecteurs de telle ou telle industrie ne sont point contraires à la juste notion d'égalité et de justice sociale. Pareillement et pour la même raison, l'Etat doit pouvoir distribuer des secours ou des subventions d’intérêt collectif; encourager ou soutenir telle industrie jugée nécessaire pour la défense nationale; ou encore développer la culture de tel produit, la prospérité de la marine marchande, la construction de chemins de fer d’intérêt général. Il n’y a là qu’une application très juste du principe d’égalité éclairé par celui de justice sociale et de solidarité. En ce sens, il faut dire qu’une réforme sociale peut et doit être faite. Aller au delà devient une chimère et un danger. « Justice légale, signifie égalité légale; mais une égalité légale qui voudrait essayer d’imposer une égalité de fortune en face des inégalités inévitables de capacité naturelle serait une parodie de la justice (1). »
Certes, vouloir nier ou méconnaître les maux dont souffre la classe ouvrière et les imperfections du régime que représente le salariat serait contraire au principe de justice et constituerait une faute et un danger. Du fait de l’interdépendance sociale découle, pour l’Etat, non seulement un rôle passif, mais aussi un rôle actif. Il serait contraire à cette règle que la société qui bénéficie par ce lien de solidarité de la collaboration de tous et de chacun de ses membres, n’applique pas ses efforts à diminuer dans la mesure du possible certaines inégalités choquantes. Elle le doit dans la limite où elle le peut: nous en avons indiqué la mesure. Mais c’est beaucoup plus une question d’opportunité, de circonstances et d'époque qu’une question de principe. Il y a des mesures que le cœur dicte autant que la raison et que
(1) SELIGMAN, Op. cit, p. 128.
nul ne conteste. C’est au législateur à les réaliser en collaboration avec les initiatives individuelles. En quelque sorte le but dans l’ordre économique doit être moins une égalisation absolue dont la réalisation est purement chimérique et dangereuse, que la recherche d’une certaine approximation des moyens, Il faut souhaiter, tout en se basant sur le respect de la propriété individuelle, que le nombre des gens aisés augmente et que la misère diminue; et le législateur doit agir dans ce but. Il faut d’ailleurs constater qu’une certaine égalisation des avantages sociaux se réalise d'elle-même. L’aisance de la classe ouvrière s’est de beaucoup accrue. Du point de vue économique même, il faut souhaiter qu’elle augmente encore.
Il n’en demeure pas moins qu’il faut reconnaître comme un fait réel, inéluctable, l’inégalité de fortune entre les hommes. Vouloir radicalement la supprimer dans le but d'atteindre à une égalité réelle et mathématique serait aussi chimérique et dangereux qu’inutile. Nous avons cependant reconnu à l’Etat une sphère où par devoir et légitimement il doit intervenir. Mais le rôle de l'Etat serait inutile ou désastreux sans l’activité des individus et les manifestations de la conscience publique dans le même sens. Si la masse des individus était animée d’un haut idéal, et si chez tous les hommes une solide éducation morale les avait habitués à commander à eux-mêmes et à trouver des satisfactions d’un ordre élevé dans la lutte contre les difficultés et dans le respect des principes de justice et de charité, nul doute que beaucoup de maux dont on se plaint auraient disparu. L’harmonie sociale ne saurait donc être réalisée si, à côté du rôle de Etat protecteur et animateur, il n’y a pas chez les individus une conscience élevée du lien de solidarité sociale, que seule l’éducation peut donner par le développement de forces morales. L’Etat peut donc intervenir si la justice’ est violée par le libre jeu des relations naturelles entre les hommes; mais c’est en eux-mêmes que les individus doivent d’abord chercher et trouver les secours; et pour le
reste, comme le dit l’encyclique de Léon XIIE, « c’est d’une abondante effusion de charité qu’il faut principalement attendre le salut ».