‹ Le Principe d'ÉgalitéChapitre 4 sur 43 · A AE A · texte numérisé non relu

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Les hommes naissent inégalement forts, inégalement intelligents. À ces inégalités viennent s’ajouter des différences de caractère : les hommes sont vertueux ou méchants, audacieux ou pusillanimes, courageux ou défaitistes à tous les degrés, dans tous les domaines. Des inégalités morales, intellectuelles élargissent ainsi le fossé des différences qui séparent les hommes entre eux. Avec Montaigne, nous pouvons dire : « Je soutiendrais volontiers qu’il y a plus de distance de tel à tel homme qu’il n’y en a de tel homme à telle bête. » :

Des races différentes avec leurs caractères spécifiques propres peuplent la terre; et, certes, on connaît l’importance de cette question de race ! Et l’enfant lui-même est à peine né que déjà l’éducation va le saisir qui aura pour effet d'accroître les inégalités naturelles. Les soins corporels plus où moins bien prodigués le feront robuste ou débile; son esprit et son cœur ne sont pas moins malléables. L'homme doit peu de choses à lui-même et beaucoup au milieu dans lequel il a grandi. L’atavisme, n’est-ce pas en partie l’empreinte de la civilisation dans laquelle ont évolué les générations successives d’une même race, empreinte qui accuse souvent les inégalités.

Les indigènes des forêts du Gabon, s’ils n’échappent pas aux inégalités naturelles, n’ont cependant entre eux qué peu de différences tant qu’ils vivent semblablement en forêt. La civilisation vient-elle leur apporter des besoins et des moyens nouveaux que bientôt les inégalités qui n’étaient que latentes se font jour remarquablement. C’est ainsi que s’est formée dans l’espace de trente ans, parmi les indigènes avant appris à lire, une classe dont les membres s’intitulent « letirés » qui regardent avec un profond dédain et pitié leurs proches parents restés sous la-hutte de paille. Pour être Juste, disons que ce sentiment n’est pas particulier à ces noirs. Quoi qu’il en soit, il apparaît incontestablement qu'en fait les hommes sont naturellement inégaux et que

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la civilisation et l’éducation accentuent fortement ces différences.

Du point de vue positif, il faut dire: « Les hommes naissent et demeurent inégaux. »

Et maintenant, que nous révèle la conscience en face de ces inégalités naturelles si pénibles, mais, hélas! si réelles et si indiscutables ?

« L'homme a conscience de son individualité; il se saisit comme personne individuelle ayant des besoins, des aspirations, des tendances propres. »

Il a également conscience d’une certaine liberté, Sans discuter la question du point de vue métaphysique, il suffit de constater que l’homme a une volonté qui peut se déterminer dans un sens ou dans l’autre; il peut choisir; il peut vouloir ou ne pas vouloir. Quand eette volonté est appliquée à lui-même, l’homme a le pouvoir de vouloir la libre expansion £t le complet épanouissement de sa personnalité. À ce point de vue il a le sentiment de sa liberté. Tel est ce que la conscience révèle au point de vue individuel.

Mais l’homme vit en société. Il se rend compte qu’il ne peut vivre qu’en société : famille, tribu, cité, nation... Il a, en outre, le sentiment plus où moins net, mais existant toujours, de sa socialité, c’est-à-dire le sentiment du respect nécessaire d’une règle utile à l’équilibre social du groupe dont il fait partie.

De la combinaison ou de l’opposition de ces données : sentiment que l’homme est un individu ayant une certaine autonomie et une certaine liberté, d’ung part, et sentiment de socialité, de l’autre, naît ou se greffe le sentiment de justice qui en est en quelque sorte le prolongement et constitue « une forme de notre intelligence sociale, c’est-àdire que l’homme ne peut se représenter les choses sociales autrement que dans le cadre de la justice où, d’instinet, il les ramène toutes » (1).

(1) Ducurr, Traité de droit constitutionnel,

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« Or, la forme générale de la justice est légalité. »

De l’action et de la réaction de ces divers sentiments uaît pour l’homme l’impérieux besoin de développer dans un cadre social ses facultés individuelles; mais les autres hommes ont réciproquement ces mêmes désir et besoin. Par une réaction naturelle qui tend vers un équilibre naît l’idée d'égalité qui nous apparaît comme une forme de l’idée de conservation personnelle dont elle exprime le besoin et la tendance. Liberté individuelle et, conformément au sentiment de justice, égal respect de tous chez chacun et de chacun chez tous du complet développement de la personnalité humaine, voilà ce que révèle la conscience. Mais les progrès et la civilisation engendrent des inégalités de fait. De leur réaction sur la conscience de l’autonomie et de la liberté de l’individu naît le sentiment de l’envie qui n’est qu’une forme exacerbée de la recherche de l'égalité.

En résumé, l’observation, fait tomber sous Les sens des égalités naturelles et un bien plus grand nombre d’inégalités, les unes naturelles, les autres contingentes à l’évolution de l'individu ou du groupe dans lequel il est né et se développe. La civilisation, l'éducation, « la lutte pour la vie, cette loi d’airain qui semble légitimer l’extermination des faibles dans toute la nature » viennent accroître ces inégalités. Mais au fond de la conscience humaine existe un sentiment énergiquement contraire à ce principe. À cette loi du plus fort elle oppose la loi de l’autonomie et de l’égal respect de la personne humaine. A l’inégalité que la nature met entre les hommes, elle oppose l'égalité de traitement que nous devons à tous en vertu du principe supérieur de « Justice» (1). Tel est, croyons-nous, le fondement de l’idée d'égalité. L'idée d'égalité a pour fins la Justice.

a conclusion de cette première analyse est que les hommes. foncièrement inégaux, sont animés pourtant de la

* (1) Srrour, Notes philosophiques, p. 60.

ed À.

passion de légalité. Tout cela n'est-ce pas contradictoire, n'est-ce pas là une pure utopie, une chimère toujours fuyante ? Ici, la raison ne repousse-t-elle pas ce que le cœur dhete ? D’où vient ce paradoxe ? C’est ici que l’idée d’égalité a besoin d’être éclairée, non pas cette fois par le sentiment, mais par l’idée de justice sociale. La question se ramènera à celle-ci : Quelle sorte d'égalité veut l’idée de justice sociale ?

Un danger d’erreur se présente qu’il s’agit d’écarter tout de suite: une précision est nécessaire.

Cherchant le fondement de l’idée d'égalité, nous avons parlé du sentiment de justice qui est un sentiment permanent et toujours le même. Mais quand il s’agit de déterminer la portée de l’idée d'égalité nous parlons cette fois de l’idée de justice qui est un facteur variable suivant les époques et les groupes considérés.

D’autre part, il importera de ne pas donner au mot « justice » un caractère transcendant. L’idée de justice devra être complétée par nos autres « idées morales » et notamment par celles de solidarité et d’interdépendance: elle devra à son tour servir à contrôler ces dernières. Nous posons également en principe que les intérêts qui surgissent entre les individus doivent être subordonnés à ceux de la société et plus spécialement aujourd’hui à ceux de la nation; car le sort des individus dépend de l’avenir de leur patrie. Enfin, il ne faudra pas oublier que la véritable justice consiste à traiter « également des échoses égales et inégalement des choses inégales » (1).

Il y aura lieu de se demander en même temps comment, en fait, aux diverses époques considérées, le principe d’égalité a été compris, quelles origines lui ont été assignées, quelles applications en ont été faites. Nous aborderons par là le côté pratique de la question.

À ce point de vue, dans l’histoire des idées et des faits,

(r) Ducurr, Traïté de droit constitutionnel,

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