CHAPITRE PREMIER
De l’évolution du principe d'égalité.
Il est courant d’entendre dire que la Révolution de 1789 et les principes qu’elle a consacrés, plus spécialement le principe d’Egalité qui en forme le ressort essentiel, sont l’œuvre des philosophes du xvrrr' siècle. Cette opinion est à la fois trop générale et trop absolue. Trop générale, car Pévolution qui s’est produite dans la pensée française au cours du XVIII" siècle est due à des facteurs divers et de nature très complexe, non uniquement philosophiques, et que, d’autre part, il faut rattacher intimement le mouvement de la pensée à celui des faits; ceux-ci stimulant les idées, les idées, à leur tour, provoquant les faits. Cette opinion est également trop absolue, parce que les idées prônées et développées au cours du xvIr1" siècle, surtout dans sa
deuxième partie, ne sont pas nées uniquement des événements historiques de cette époque et ne sont pas des créations strictement personnelles des philosophes et des écrivains de ce siècle. Ce grand courant humanitariste qui le caractérise a une longue, très longue histoire. L'idée d'égalité qui a été la principale préoccupation n’a pris un relief particulier qu’à cause des événements politiques qui lui ont servi de stimulant et aussi à cause de l’opposition des deux grands courants qui se partagèrent l’opinion : la doctrine des économistes et la doctrine des philosophes. Les philosophes du xvr1T' siècle ne sont que les héritiers de nombreux et éminents devanciers. Mais ils ont eu le mérite de dégager des formes vagues et indécises les idées qu'ils ont reprises, de les développer de façon plus systématique et d’en demander l’application au nom d’une loi naturelle comme principes de Justice et d’Humanité:
En règle générale, dans l'antiquité, l'individu n’avait jamais un droit propre dont il pût se prévaloir, qu’il pût opposer. L'organisation sociale reposait essentiellement sur l'inégalité. Une partie de la population était esclave; l’esclave était la chose du maître. Dans la famille, les droits du père allaient souvent jusqu’à la peine de mort sur ceux soumis à sa puissance. Ce régime d’inégalités hiérarchisées fut la caractéristique de cette longue suite de temps. Cependant, l’idée d’égalité avait percé à diverses reprises.
Déjà, dans les cités grecques, l’extrême richesse et l’extrêma pauvreté avaient été l’objet de préoccupations, Lycurgue avait dicté la constitution égalitaire de Sparte; Solon, celle d'Athènes; Platon pensait que l'équilibre dans l'Etat ne peut être établi et maintenu que si tous les biens restent médiocres et sont également répartis. Aristote n’approuvait pas ce communisme, mais demandait que l’Etat établisse avec les excédents de revenus une sorte de caisse de prêts
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permettant aux pauvres d'acheter une parcelle de terre ou de créer un fonds de commerce (1). Chez les Hébreux, l’organisation sociale reposait également sur une loi agraire mettant en œuvre le principe de liberté et d'égalité.
Mais sans contredit, la première et la plus grande révolution dans cet ordre d’idée fut marquée par l’avènement du Christianisme.
Le Christ n’apporta pas seulement au monde la loi de justice et d’amour; la loi de justice y est fondée sur l’idée d'égalité. Des idées nouvelles dont la force devait s’affirmer grandissante étaient semées. Tous les hommes, quelle que soit leur condition ici-bas, sont égaux devant Dieu; la justice divine ne connaît que les œuvres et non les distinctions humaines: tous seront jugés au même tribunal; l'humilité est glorifiée, la pauvreté est sanctifiée, la richesse est un mal si elle n’est employée à relever la pauvreté; « les premiers seront les derniers »; le salut par le Christ est offert à tous également sans distinction, par des moyens égaux; les sacrements secourent indistinctement le maître ou l’esclave; la parole divine se répand sur « tous les hommes et sur toutes les nations ». Ainsi, le Christianisme, après avoir proclamé l’origine commune des hommes, leur traçait ur but commn par des moyens semblables. La condition de l’homme se trouvait ainsi spiritualisée, relevée par l’idée d'égalité d’origine, d’égalité de moyens et d'égalité de fin.
Dans l’ordre des faits, l’idée d’égalité ne devait pas trouver une base moins solide. La renonciation aux biens de ce monde est conseillée par le Christ comme une des fins les plus élevées. Dans l’enthousiasme des premiers temps, cette loi était scrupuleusement observée. On lit dans les Actes des Apôtres : « Et tous les croyants vivaient unis et tout était commun entre eux. » Saint Paul, dans sa lettre aux Corinthiens, donne également ce même conseil, « car nous
(1) Guiraun, La propriété foncière en Grèce, p. 591.
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avons été tous fondus en un seul corps et absorbés dans un même souffle ». Lo
« Certains ont vu dans l’esprit de ces premières communautés chrétiennes, dans ce souffle puissant qui les animait vers le haut idéal proposé, la source d’où sont sorties les utopies socialistes (1). »
Nous serions plutôt porté à croire que ce fut une malice de Pandore, l’utopie suivant obstinémeni le sillage de l’Espérance si profondément ancrée aux cœurs de tous les hommes.
On peut remarquer que le principe antique de dépendance absolue de l’homme s’obscurcit pendant la période troublée du Moyen Age. « Le chevalier homme de fief ne se reconnaissait d’autres devoirs publics que ceux nés du contrat féodal (2). > L’idée de droits particuliers se fit jour. L'ordre social s'établit sur la base de la réciprocité et sur une certaine égalité de services rendus.
Au cours des siècles suivants, la théologie chrétienne, en faisant de « l’âme humaine, de l’intellect simple et irréductible le sujet du devoir, en enseignant que la conscience du chrétien est un monde fermé, en relation seulement avec Dieu, et en revendiquant pour cette conscience l’indépendance absolue vis-à-vis des pouvoirs civils », devait aider indirectement à cette individualisation de la personne humaine. Dès lors, par une progression naturelle, l’homme se saisissant comme personne autonome, il n’y avait qu’un pas à faire pour qu’il se revendiquât comme personne égale à toute autre. Et ce sera, en effet, le chemin que suivra l'esprit révolutionnaire depuis la réforme jusqu’en 1789.
Les « humanistes » renouvelèrent l’enseignement platonicien et évangélique. Leur culture les mettait en commerce avec l’antiquité où ils puisèrent toutes sortes de conseils et d'enseignements sur l’égale valeur de tous les sages dans la cité de Jupiter. Cette vie heureuse, ils la souhaitaient pour
(1) Espinas, Philosophie sociale du xvrrr siècle, p. 58.
(2) ESMEIN, Droit constitutionnel, ». 338.
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les autres et s’apitoyaient à l’envi sur le sort des déshérités. Aïnsi naquit l’utopie de Morus (1). Pour Morus, Dieu est hon. il veut le bonheur des hommes et de tous également.Son plan égalitaire est surtout économique. Un esprit de tolc rance et d'égalité y prédomine. Le soulèvement anabaptiste, dont le souvenir était encore vivant au XVIIT' siècle, procède du même mouvement des idées et fut en Allemagne un essai malheureux de mise en œuvre du principe d'égalité. Il finit par « des noyades et des têtes coupées. »
Mais l’idée d'égalité portée ainsi à travers les siècles, tantôt presque éteinte, ranimée par intervalles, n’était point morte. Elle continuait sa progression indécise encore, désordonnée souvent, mais plus raffermie à mesure qu’on approche du xviir° siècle dont la fin devait voir la consécration.
Un phénomène la mettra en relief : les réactions qu’elle provoquera. « Elle apparaîtra, en effet, comme une conquête de la raison dans l’ordre moral » et elle soulèvera d’ardents adversaires, car s’attaquant à l’ordre social existant son objectif sera la destruction des privilèges traditionnels.