CHAPITRE II
Réformateurs au XVII‘ siècle. -
Nous avons ainsi tracé à grands pas l’évolution du principe d'égalité. Examinons à présent les théories de quelques écrivains qui sont les précurseurs immédiats du grand mouvement philosophique du siècle suivant. C’est surtout dans leurs œuvres que les auteurs dont nous aurons à parler ont
(1) EsPiNas, Philosophie sociale du xv11r siècle, p. 65.
ER PA At
puisé les idées qu’ils ont brillamment développées. Nous aurons à parler de penseurs qui n’appartiennent pas en propre à la littérature française, mais qu’on ne peut ici passer sous silence parce que la diffusion de leurs écrits en France a aidé puissamment au mouvement de la pensée française à cette époque.
Un examen rapide des théories du siècle précédent est donc nécessaire pour l’intelligence de celles du xvrr1 siècle. Parmi ces théories, il v a lieu de mettre plus spécialement en relief celle « du droit de nature et des gens » à cause de l’influence particulièrement profonde qu’elle a exercé sur le développement des idées égalitaires.
Tous les théoriciens dont nous allons parler croient à un état de nature, état de liberté et d'égalité absolue, état d’innocence et de bonheur. Cet état de nature est pour eux le fondement d’un droit naturel qui sert de base à leurs raisonnements.
Les philosophes du xvi11° siècle s'appuient sur cette doctrine et n’ont fait que la préciser et la rajeunir. La conception nouvelle exposée par ces auteurs part du droit primitif de l’homme et des préceptes que lui impose la raison pure. De légale conformation de la nature humaine, ils aboutissent à l’égalité entre les hommes.
Parmi ces auteurs, citons J. Bodin, Suarès et Mariana. Bien que leurs théories ne soient pas égalitaires, certains principes posés par ces auteurs y conduisent cependant. « D’autres lancent leurs espérances vers un chimérique avenir, tels: Campanella et Harrington. Entre ces deux extrêmes, la véritable science du droit naturel et des gens poursuit son chemin, s'empare de toutes les intelligences droites, asseoit son empire sur les hommes pratiques, sur les diplomates, sur les hommes d’Etat aussi bien que sur les penseurs (1). » Citons surtout Hugo Grotius. Vattel et
(1) FRANCKk, Réformateurs et publicistes au xvir siècle.
Burlamaqui, en s'inspirant directement de lui, popularisèrent cette science.
J. Bodin annonce le xvi1' siècle. Il est vrai que sa théorie de la souveraineté tend à renforcer le principe d’autorité; mais, par ailleurs, il se montre très libéral et en avance sur son temps. [l reconnaît l’inégalité politique comme nécessaire; mais il s’élève contre le régime des faveurs et des privilèges. Le gouvernement démocratique lui paraît le seul capable de faire régner l’égalité. Il ne réclame pas l'égalité civile; mais il condamne la situation défavorable faite au Tiers-Etat en matière d’impôt et au sujet des charges publiques. Pour lui, « l’impôt doit être égal pour tous » (1).
Chez Suarès et Mariana, l’idée d’égalité n’est pas abordée directement, mais de certains principes qu’ils posent elle se déduit logiquement et c’est ce qui arrivera plus tard. Suarès présente dans son Traité des Lois « un système complet de politique et de droit naturel ». Comme le remarque Franck (2), la base en est pour lui l’idée de justice que toute loi suppose. « Cette loi est écrite dans le cœur de tous les hommes. » (Saint Augustin.) Elle vient de Dieu, elle est infaillible, nul ne peut la modifier, elle s'impose également à tous. Voilà l’idée d’égalité devant la -Joi d’abord divine, puis humaine, qui est posée et aui se développera au nom du principe supérieur de justice. Suarès ne va pas plus avant dans l'égalité; mais ce principe de loi naturelle et commune sera fécond de conséquences.
Pour lui, encore, « tous les hommes avaient à l’origine un droit égal à tous les biens de la terre; la communauté était de droit naturel. » Tous les hommes créés à l’image de Dieu étaient indépendants les uns des autres et Jouissaient à juste titre de la liberté. « Mais les hommes convinrent, dit l’auteur, de renoncer à ce droit pour un plus grand bien, la société. »
(1) BaupriLLartT, Bodin et son temps, p. 488. (2) Réformateurs et publicistes au xvViIr° stêcle.
« Ainsi, cette idée de société par pure convention sur laquelle Rousseau appuiera plus tard son raisonnement, était déjà soutenue et propagée par les théologiens du xvr' siècle (1). »
Mariana soutient à peu près les mêmes idées. Pour lui, pareillement, la vie sauvage a été l’état natif de l’homme. La société a été une pure convention; mais précédemment, la communauté des biens était de droit naturel. Elle avait été établie par la justice et la bonté divines. Le pêché y a substitué l’inégalité avec la propriété individuelle; mais ce n’est point une raison pour ne pas faire tous les efforts pour se rapprocher de ce « paradis perdu d’innocence et de bonheur ». La conclusion que Mariana en tire, c’est que la société doit une compensation à ceux qu’elle a dépouillés de leur patrimoine naturel, qu’elle est, par conséquent, obligée de nourrir et d’entretenir tous ceux qui se trouvent exclus de la propriété.
Dans l’ordre politique, Mariana est plus audacieux encore. « Le roi, dit-il, ne tient son pouvoir que du peuple et ne doit l’exercer qu'avec le concours de ses représentants. » Il va même avec d’autres auteurs de son temps, tels que Poyne! et Buchanan, jusqu’à faire l’apologie du régicide. « Toutes idées qui ont été mises en pratique par la Convention | nationale de 1792 » et qu’on trouve ainsi exposées bien avant qu'eussent paru les ouvrages de Rousseau et de Mably.
Une autre conséquence découlait de ces principes. A l’origine, dit Mariana, les hommes ne connaissaient ni le souci, ni le travail, ni le poids de l’inégalité. Ce ne fut que plus tard qu’ils convinrent de se confier à l’autorité d’un seul pour mettre fin aux désordres résultant du manque de subsistance dû à l’accroissement de population. Il faut donc conclure de cette théorie que le roi n’est pas le représentant de Dieu sur la terre; c’est bien ce qu’en tire Mariana.
(1) FRANCK, Op, cit, pp. 3t et suiv.