II. — ESPRIT SYNDICALISTE NOUVEAU
« On ne se bat pas toujours peur les choses que les « mots désignent, et, si l’on s’en tient aux significa-
tions littérales la raison pourquoi l’on se bat n’ap- « paraît pas toujours. Mais on se bat toujours pour
quelque chose. Les mots sont des drapeaux sous
lesquels on marche : leur sens alors n’est pas dans
les définitions des dictionnaires ou des juristes,
« mais dans les associations d'idées et de sentiments, « dans les dispositions morales qui en accompagne « l'emploi.»
Cest à propos des discussions entre l’association amicale et le syndicat que M. Gustave Lanson écrivait ces lignes.
Le mouvement syndical procédait en effet d’autres causes profondes.
Les promoteurs du mouvement montraient avec insistance que les amicales existantes n’étaient plus qu'une forme d'organisation vieillie et stérile. La présence des chefs hiérarchiques, des hommes politiques dans les comités, dans les congrès ou les banquets était une cause de faiblesse. — les politiciens n’avaient d'autre but que de s’avantager eux-mêmes, « de payer avec des rubans les doléances serviles ou « les timidités domestiques.» Seul le Syndicat pouvait faire «l’émancipation du prolétariat administratif» parce que seul il pouvait être une arme de défense contre l’arbitraire, contre le favoritisme, contre toutes les routines, être l'instrument d’une véritable éducation corporative.
Un rapport de M. Barthou au nom de la Commission du travail, dont nous avons parlé précédemment, vint donner à la propagande syndicaliste un appui inattendu.
La Commission proposait de n’appliquer la loi de 1884 qu'aux ouvriers et employés de l’État, des dépar-
tements, des communes et des établissements publics qui ne détiennent aucune portion de la puissance publique.
Et M. Barthou concluait : «Il n’est pas douteux « que cette doctrine conduira à des applications autre- « ment larges que celles auxquelles s’en sont tenues « jusqu'ici la pratique et la tolérance administra- « tives ».
Si l’on adoptait la thèse de M. Barthou, l’immense majorité des fonctionnaires jouirait immédiatement de la liberté syndicale : tous ceux qui n’ont pas pour mission de faire des actes d'autorité.
Un Préfet, un Commissaire de police, un garde champêtre même ne pourraient faire partie d’un syndicat; mais au contraire tous les fonctionnaires de gestion seraient libres de constituer des syndicats. Ingénieurs, architectes, professeurs, facteurs, maîtres d’écoles, employés de bureau pourraient entrer dans les Bourses du Travail. Quelle différence sépare en effet ces agents, qu’ils appartiennent à une industrie privée ou qu’ils dépendent de l'État? Qu'est-ce qui différencie la situation d’un employé du réseau de l'État de celui d’un autre réseau de chemins de fer?
Si l’on suit cette voie, on risque malheureusement d'introduire dans l’administration tout entière un
ferment d’indiscipline et une source de division (1).
(1) Berthélemy, Revue de Paris, 15 février 1906,
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« Le syndicat doit-il embrasser tous les agents « d’un même service? L'autorité des chefs sera anéan- « tie devant l'autorité des élus de la corporation. Le « syndicat ne doit-il être constitué que par un groupe « d’agents? Voici la guerre allumée; voici des «rouges » «et des «jaunes», la discorde, l’envie, la haine, la « délation, dans un corps où la bonne entente et la « camaraderie sont indispensables à l’utile collabora- « tion ».
« Par son objet même, au surplus, le syndicat de « fonctionnaires est en contradiction avec le but de « l’organisation administrative. Il est constitué, non « pour permettre au fonctionnaire de mieux servir « l’État, ce qui est son rôle, mais pour lui donner le « moyen d'exploiter l'État, ce qui ne saurait se tolé- « Ter ».
Le 17 novembre 1905, M. Pelletan, Ministre de la Marine, s’écriait justement, en parlant des grèves des arsenaux :
« La grève ne doit pas être employée comme un « moyen de pression sur Les pouvoirs publics.»
Ce mot pourrait s'appliquer plus exactement encore aux syndicats, où l’on prépare les grèves de l’avenir.
On n'allait pas tarder en effet à reconnaître les dangers de l’esprit nouveau du syndicalisme administratif. C’est avec empressement que les instituteurs, les agents et sous-agents des postes, les employés municipaux s’emparèrent des déclarations de la
Commission du travail. Dans les postes, les agents et sous-agents s’affirmèrent nettement des «agents de gestion» et nièrent se connaître aucune fonction d'autorité. Dès leur congrès de 1905 et 1906, les agents avaient par deux fois affirmé «la nécessité absolue de « transformer leur association générale en syndicat ».
Dans la motion du congrès de 1907 on lisait : « Considérant que seul le syndicat peut suppri- « mer la routine, le favoritisme, le parasitisme aussi « nuisibles à la collectivité qu’au petit personnel, le « Congrès revendique pour les travailleurs des postes « le bénéfice de la loi de 1884 parce que tout autre: « régime constituerait une loi d'exception, nous met- «trait en dehors du droit commun, créerait deux « catégories de producteurs, perpétuerait la division « du prolétariat.…..»
Chez les sous-agents, une minorité ardente mena de même campagne en faveur de la transformation en syndicat. L’Administration consultée avait conclu à l’impossibilité dans l’état de la législation, de reconnaître ce syndicat des sous-agents comme légal. A l’Assemblée de 1905 une vive discussion s’engagea où la thèse du respect dû à la légalité prévalut pourtant. Mais la minorité ne s’inclina pas devant ce vote; elle se retira de l’Association et quelques jours après était constitué ue « Syndicat national des sous-agents des P. T. T.» On se contenta de le méconnaître quand il tenta d’entrer en rapports officiels avec l’Adminis-
tration, mais sa dissolution ne fut point réclamée.
Quant aux instituteurs, ils ne furent ni les derniers, niles moins ardents à se prétendre des «fonctionnaires de gestion» à anticiper sur le vote du projet de la Commission de travail, et à forcer en quelque sorte la loi par le fait. Leur cas fut fertile en conséquence; c’est d’ailleurs pour eux que la question fut nettement proposée devant la Chambre.
En octobre 1905, quand la section mère de l'’Émancipation déposa à la Préfecture de la Seine les statuts d’un syndicat, des poursuites correctionnelles furent introduites contre ses 40 administrateurs.
Un peu inopinément mais résolument cette fois des mesures de rigueur semblaient donc entreprises. Mais une proposition d’amnistie ayant été déposée et rapportée favorablement le 13 novembre par M. Cruppi le procureur de la République demanda que par déférence pour le Parlement il fut sursis à l’examen de l’affaire. L’ajournement «sine die» fut prononcé.
D'ailleurs la discussion du rapport de M. Barthou n’a pas encore été demandée. Les instituteurs continuèrent l’agitation et quelques jours après était publié leur retentissant Manifeste (1) où l’on trouve entre autres les déclarations suivantes :
« Les instituteurs sont décidés à substituer à
« l’autorité administrative, qui avoue son impuissance
A L'Humanité, 24 novembre 1905, — Revue de l Enseignement primaire, 24 décembre 1905,
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« devant les ingérences politiques, et aux influences « politiques auxquelles ils ont été jusqu'ici obligés « d’avoir recours pour corriger les injustices adminis- «tratives, la force syndicale.
« Les instituteurs réclament la capacité syndicale « pleine et entière. Toutefois, il est profondément «injuste d’affirmer que leur préoccupation soit de « conquérir le droit de grève. C’est, ils y insistent, « dans une pensée d'organisation républicaine qu’ils « demandent au pouvoir législatif de leur reconnaître « la capacité syndicale.
« Gest, enfin, pour des raisons morales de l’ordre « le plus élevé que les instituteurs réclament le droit « de se constituer en syndicats; ils veulent entrer « dans les bourses de travail. Ils veulent appartenir « à la Confédération générale du travail.
« Par leurs origines, par la simplicité de leur vie, «les instituteurs appartiennent au peuple. Ils lui « appartiennent aussi parce que c’est aux fils du « peuple qu’ils sont chargés d’enseigner.
« Nous instruisons les enfants du peuple le jour. « Quoi de plus naturel que nous songions à nous « retrouver avec-les hommes du peuple le soir. C’est « au milieu des syndicats ouvriers que nous prendrons « connaissance des besoins intellectuels et moraux « du peuple. Gest à leur contact et avec leur colla- « boration que nous établirons nos programmes et « nos méthodes,
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« Nous voulons entrer dans les bourses de travail,
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pour y prendre de belles leçons de vertus corpora- « tives, et y donner l’exemple de notre conscience « professionnelle.
« Nous avons, de la forme syndicale, la plus haute « conception. Le syndicat ne nous apparaît point créé « uniquement pour défendre les intérêts immédiats « de ses membres, mais il nous semble qu’il doit se « soucier autant de rendre plus profitable à la collec- « tivité la fonction sociale que ses membres rem- « plissent.
« Les syndicats doivent se préparer à constituer «les cadres des futures organisations autonomes « auxquelles l’État remettra le soin d’assurer sous son « contrôle et sous leur contrôle réciproque les services: « progressivement socialisés.
« Telle est la conception syndicale que nous voulons « porter dans les bourses du travail. Et telles sont «les raisons, d’ordre théorique et d’ordre pratique, « pour lesquelles nous demandons au Pouvoir légis- « latif de reconnaître aux associations professionnelles « d’instituteurs la capacité syndicale.
« En attendant, nous engageons tous les instituteurs
« syndicalistes à adhérer aux syndicats déjà existants.»
Partout l’agitation fut entretenue par une série d'appels, de conférences, de congrès. Un « Comité central pour la défense du droit syndical du proléta-
riat de l’État, des départements et des communes» s'était formé et réunit très vite 400.000 adhérents. Dans un Congrès de mars 1906, ce Comité invitait le Parlement à «se prononcer avant sa séparation sur «les propositions de loi qui onf pour but de faire « disparaître l’équivoque derrière laquelle se retranche «le Gouvernement pour restreindre l’application de «la Loi de 1884».
Ge à quoi le Gouvernement répondait : « La Loi « de 1884 n'autorise pas les syndicats de fonction- « naires ; le Ministère a été unanime à le reconnaître. « Nous ne nous refusons pas à examiner cette ques- « Lions mais nous entendons l’envisager sous tous ses « aspects, le Gouvernement ayant pour mission « d'assurer la marche des services publics. Tant que «la Loi existera, tant qu’elle ne sera pas modifiée, « nous sommes tenus à son exécution ».
On décida de maintenir le salu quo jusqu’à ce que le Parlement se fût prononcé.
Le 7 avril 1905, au Sénat, M. Briand déclarait : « Je «ne souffrirai pas que d’autres syndicats d’institu- «teurs se créent à l’avenir. Au point de vue des « syndicats existants, la question a été résolue avant « mon entrée au ministère par la Chambre. Celle-ci « a voté une résolution tendant au maintien du salu « quo. Me conformant à ce vote je ne touche pas à « l’état de choses actuel »,
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On le retrouve tel en effet au retour de la Chambre (juin 1906) et tel encore en janvier 1907.
Dans cet intervalle le syndicat du personnel non gradé des hôpitaux s'était vu fermer les portes de la Bourse du Travail. Le syndicat des sous-agents des Postes revenait à la charge près du Sous-Secrétaire d'État, les instituteurs du Rhône et de Paris s’agitaient, autant de preuves que la situation ne s’améliorait pas.
Les intérêts professionnels ne sont plus que faiblement invoqués et deviennent un simple prétexte. Déjà détournée de son objet, bien souvent par les ouvriers eux-mêmes, la Loi de 1884 devient un véritable instrument de révolution sociale et est réclamée comme tel par des catégories de salariés auxquelles les auteurs de la loi n’avaient jamais eu la pensée de la destiner et de l’appliquer.
Les Bourses du Travail sont devenues, pour la plupart des centres d’agitation politique. Elles n’ont plus rien de commun avec le marché de la maind'œuvre qu’elles devraient être.
Les « belles vertus corporatives» dont les instituteurs veulent recevoir la leçon dans ces Bourses, y sont fréquemment remplacées par le désordre, la violence et la lutte des classes. La Confédération générale du Travail, groupement de ces Bourses, est devenue un foyer d’anarchie. « Les syndicats révolutionnaires, anarchistes, abstentionnistes y
sont en majorité », écrit M. Eugène Fournière (1).
« L'organisation syndicale est l’acheminement « naturel et sûr vers le régime socialiste qui doit être € cher aux instituteurs. Leur syndicat sera le premier « exemple ou plutôt le type de l’association profes- « sionnelle normale et légale qui peut devenir un des « plus grands agents de transformations de la Société. »
Le dépôt fait par le Gouvernement, le 11 mars 1907, sur le bureau de la Chambre d’un projet de loi « sur les Associations de fonctionnaires» fit espérer qu’on allait en finir.