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que tout homme, aujourd’hui, a pour ambition d’arriver à la propriété s’il est prolétaire, ou d'accroître sa fortune s’il est déjà riche, et que l’on ne veut pas comprendre la véritable raison de tant d'efforts. De nos jours, la propriété privée a une utilité immense, car « le titre de propriétaire est à peu près le seul maintenant qui puisse inspirer quelque sécurité au père sur le sort de ses enfants ». S'il n'est que bien rarement la garantie d’une capacité personnelle chez celui qui le possède, c’est au moins «le seul gage d’indépendance qu'on puisse concevoir dans une société où toute dépendance est le plus souvent sans dignité (1) ». Dans l’avenir, au contraire, l’homme sera délivré de ces cruels soucis; le père, comme les enfants, seront certains de ne jamais manquer du nécessaire; l’Etat-providence donnera « un asile, l’entretien et la nourriture à ceux qui n'ont rien et ne peuvent plus se le procurer à l’aide du travail (?)». Dans ces conditions, est-il logique de prétendre que les hommes s’acharneront à vouloir conserver la propriété privée ?
Mais, en retour de tous ces avantages, chacun devra, semble-t-il, se soumettre à une discipline de fer, seule capable de maintenir l’ordre dans la société. Les Saint-Simoniens s'efforcent de nous rassurer au sujet d’une pareille éventualité.
D'abord, disent-ils, il ne faut pas juger l'avenir
(1) L'Organisaleur, 7 septembre 1830.
(2) Le Globe, 9 septembre 1831.
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avec les idées du présent. Aujourd’hui, il est vrai, on rencontre partout défiance et ruse; depuis le maitre, dans ses rapports avec ses domestiques, jusqu'au
bourgeois » dans ses rapports avec ses ouvriers, «nul ne peut plus compter sur l’obéissance, sur l’affection de ceux auxquels il commande un travail quelconque ». Mais, cette situation résulte précisément de la mauvaise organisation sociale que nous voulons supprimer. Comment y aurait-il défiance dans l’avenir, puisqu'il n'y aura plus aucune cause d’ antagonisme entre les hommes ?
Aussi les disciples ne veulent pas que l’on prenne à la lettre la comparaison entre l’industrie et l’armée. Ils n'ont pas l'intention de donner « à la commune industrielle l'aspect d’un régiment prussien et la justice expéditrice et sanglante des conseils de guerre » ; car il y a un monde de différence entre deux oi dont « l’une est militaire ou destructive et l’autre industrielle ou productive ». Comment la discipline ne serait-elle pas plus facile à maintenir sans violence, sans contrainte, s'écrie l'un des apôtres, « dans un monde où la violence, loin d'être une vertu, serait une preuve de faiblesse, de lâcheté même » que «dans celui où chaque jour on peut être obligé, par devoir ou pour sa propre gloire, à faire le métier de bourreau ! (1) »
D'ailleurs, l'homme n’est pas, comme on le croit trop, un « démon d’orgueil », réfractaire à toute idée
(1) Le Globe, 25 avril 1831.
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d'autorité. « Il se révolte contre l'incapacité, mais il adore le génie, il adore même trop facilement ceux qui l’exploitent, et, sous ce point de vue, le progrès de l’humanité consistera plutôt à relever les individualités qu'à les abaisser (1). »
Mais, peut-on dire encore, en admettant que l'homme vraiment capable impose facilement son autorité, ce sera probablement à la condition qu'il exerce son pouvoir de facon irréprochable. Une pareille perfection est-elle possible? Le chef pourra toujours éviter l'impartialité et l'arbitraire? Ne commettra-t-il jamais d'erreurs? Nous avons déjà vu cette objection à propos de l'éducation; les disciples présentent ici des réponses analogues.
Ils ne prétendent pas établir une perfection qui n’est pas de ce monde. Ils veulent seulement réaliser de grands progrès sur ce qui existe aujourd’hui. Or, qui distribue les instruments de travail entre les hommes dans nos sociétés? Le hasard de la naissance. Est-il donc si difficile de faire mieux que cette force aveugle? Nous affirmons, disent les apôtres, que, dans une commune quelle qu’elle soit, si l’on chargeait de la répartition des emplois un citoyen quelconque « un homme même peu éclairé, un bon travailleur, un de ces hommes enfin comme il en est tant, qui n’ont pas le sens trop obtus », il y aurait bien moins d’injustice que dans la société actuelle (2).
(1) L’Organisateur, 11 juin 1831.
(2) Le Globe, 25 avril 1831.
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Dans l'avenir, les emplois seront attribués par des « capacités supérieures », placées à un point de vue général, « dégagées des entraves de la spécialité ». De pareils chefs offrent évidemment, dans les choix qui leur sont confiés, le moins de chances possible d’erreurs, car « leurs sentiments, leurs désirs personnels même, les entratnent, les intéressent directement à donner autant de prospérité à l’industrie que Pétat de la richesse et de l’activité humaine le comporte (1) ». Il y aura sans doute quelques flottements au début, mais il ne faudrait pas s’en alarmer. Le système ira en s’améliorant de plus en plus; peu à peu, le cercle des hommes qui pourront « prétendre à devenir chefs, princes de l’industrie » embrassera « l’humanité tout entière » ; les chances de faire de bons choix se multiplieront et les moyens de faire ces choix se perfectionneront à leur tour (?).
Et puis, les apôtres tiennent en réserve un argument sans réplique. En mettant les choses au pire, on peut admettre, disent-ils, que les décisions des chefs exciteront parfois le mécontentement des hommes. Qu'en pourrait-il résulter ? « Ou les mécontents ont raison, ou ils ont tort. S'ils ont raison, le pouvoir aura manqué à sa mission et devra changer de direction, car il n’aura plus l’acclamation des inférieurs, condition essentielle de sa légitimité. S'ils ont tort, ils sont exigeants, injustes, il faut les améliorer ». Mais l'injustice n'est pas la loi de l'humanité. « Ne pre-
(2) Exposition, 1re année, p. 194.
nons pas les travers d’une époque de désordre pour les lois invariables de la nature humaine, ne prenons pas notre horizon pour les bornes du monde (1). »
Ainsi, les Saint-Simoniens, qui avaient pourtant sur certains points un sens si profond des réalités, affirment naïvement la possibilité de voir un jour fonctionner leur système avec un optimisme qui déconcerte. Ils rêvent d'établir par ce moyen la fraternité universelle.
Dans l’avenir, il n’y aura plus de guerres entre les peuples, car la hiérarchie saint-simonienne embrassera toute l'humanité. Il n’y aura plus de ces discussions interminables et pleines de haine relatives à la propriété. « Si une contestation s'élevait entre les industriels sur leurs droits à l'emploi de tel instrument, de tel atelier, l'institution chargée de la direction des travaux matériels serait l'arbitre naturel qui expliquerait les termes obscurs de la charte d'inféodation, délivrée par elle à chaque producteur à l’époque de son investilure officielle. »
Il n’y aura plus de procès relatifs à des intérêts pécuniaires, car le sort des veuves, celui des mineurs, celui des invalides sera assuré « par la protection communale et non par la prévoyance directe et si souvent aveugle des individus. »
Enfin, la transmission de la propriété n’avant lieu
(1) L’Organisateur, 11 juin 1831.
que « sous la forme d’un bail nouveau, consenti en faveur d’un nouveau gérant » les ventes, licitations, testaments, transferts, nantissements, hypothèques, expropriations seront inconnus. N’éxisteront plus également ces citovens parasites, avouëês, avocats, huissiers et notaires, occupés aujourd'hui sans relâche « à maintenir, attaquer et défendre des droits qui ne donneront plus lieu qu'à une décision arbitrale des chefs de l’industrie (1) ». Leurs décisions seront sans doute universellement acceptées, car l’école ne prévoit nulle part la nécessité d’une force publique. Nous allons voir, dans le chapitre qui va suivre, comment s'explique son invraisemblable illusion.
(1) Exposition, 1e année, p. 325.