SE ON
Mais celle-ci, grande admiratrice de l'idéal sublime proposé par la religion catholique, est cependant l'ennemie irréductible de cette religion. Certes, elle est loin de nier son grand rôle dans le passé, lorsqu'existait en Europe l’unité de croyances; mais elle constate les progrès croissants du scepticisme et voit avec regret que les idées religieuses n’ont plus guëre d'influence, particulièrement sur les classes supé- . rieures de la nation.
Les apôtres en arrivent à rêver d’une religion nouvelle. Précisément, ils vivent à une époque toute secouée de frissons métaphysiques; des poètes lyriques, à l’inspiration enthousiaste ou mélancolique, posent et poursuivent sans trève les problèmes de l’être et de la destinée; les Saint-Simoniens — qui sont presque tous des lettrés — et parmi eux Enfantin surtout, se laissent gagner, sans doute à leur insu, par le large courant d'amour social qui se répand bien au delà de la littérature. Dans tous les cas, il existe des ressemblances entre leur état d'esprit et celui de Lamartine ou de Victor Hugo, qui, chantant avec force les grandes idées démocratiques et exprimant toutes les illusions généreuses des masses, devinrent, l'un en 1848 pendant quelques semaines, l’autre vers 1850 et pendant plus de trente ans, les véritables maîtres de l'opinion dans notre pays.
LA x +
Selon les enseignements de la doctrine, seule la religion permet « d'arriver au cœur », de connaitre
ne
« le principe de vie » de l’organisation hiérarchique de la société, car seule elle peut dire qui, dans l’état futur, exercera la souveraineté, qui désignera le «prince » des industriels et le « prince » des savants.
Notons d'abord que les Saint-Simoniens ne veulent pas de la royauté. Sans doute ils essayent, à certains moments, de convertir aux idées nouvelles le pouvoir politique et surtout le roi. Mais, dans leur pensée, ce « nouveau Constantin », dont l'influence, au début, pouvait être très utile, était destiné à disparaitre en même temps que l’organisation sociale du passé.
Ils ne songent pas davantage à s'associer au mouvement insurrectionnel de 1830. Au contraire, ils attaquent violemment les libéraux. Comment les classes populaires pourraient-elles avoir encore foi en eux! Elles souffrent; elles veulent « apaiser leur faim et étancher leur soif ». Et les soi-disant continuateurs de la Révolution de 89 persistent à n’accorder au peuple que des « avantages purement négatifs »! Ils le trompent en lui faisant croire qu'il est . Souverain; il serait plus courageux de le délivrer de ses chaînes. « Pauvre peuple, ils le proclament souverain, dit un disciple, eux qui vivent de ses sueurs, qui s’engraissent de sa substance. Ils le proclament souverain, et ils lui laissent en partage le travail, la misère, prenant pour eux l’oisiveté, le luxe, les plaisirs (2). »
(1) Le Globe, 2 février 1831.
(2) L’Organisateur, 7 septembre 1830,
Les Saint-Simoniens ne croient pas, d’ailleurs, que ‘l’on puisse jamais arriver au suffrage universel, «conçu en théorie par quelques têtes échauffées et conséquentes jusqu’à l'absurdité ». Ce système a le tort de n'avoir jamais été pratiqué et son fonctionne. ment leur semble impossible.
L’avènement d’un régime vraiment démocratique ne pourrait du reste avoir pour résultat, disent-ils, que de rendre impossible l'application du principe : « À chacun selon sa capacité », parce qu'un pareil régime serait la négation de toute idée d'ordre, de hiérarchie et aussi parce qu'une démocratie ne pourrait pas assurer le règne de la capacité. « Rien n’atteste mieux l’absence d’une organisation sociale, expose un apôtre, que l'intervention de la puissance numérique... L'intelligence, en effet, dont les rétrogrades euxmêmes n’osent plus contester directement les droits à la direction sociale, l'intelligence vient d'en haut, et non point des régions inférieures où réside la souveraineté des boules et des bulletins (1). » Le pouvoir populaire leur paraît être un véritable non-sens. « Il suppose à tous, dit le même apôtre, même aux plus ignorants et aux plus abrutis, les lumières et la moralité nécessaires pour apercevoir la destination vers laquelle tend la société... 11 admet chez les plus incapables, chez ceux qui ne savent point gérer leurs affaires privées, la capacité suffisante pour gouverner les affaires de tout le monde (2). » Quatre-vingts ans
(1) L'Organisateur, 31 octobre 1829.
(2) Le Globe, 4 février 1831.
après les Saint-Simoniens, M. Faguet a exprimé exactement leur opinion lorsqu'il a dit que « le principe des démocraties » c’est « le culte de l’incompétence ».
Mais quelle est alors la conception gouvernementale des Saint-Simoniens. puisqu'ils n’admettent ni la monarchie, ni la République? Ils veulent établir une théocratie. « Notre théocratie, dit l’un d’eux, par le classement des individus suivant la capacité. remplit, en le sanctifiant, le but des philanthropes sincères qui ne tiennent aux formes démocratiques que par le désir d'améliorer le sort des classes les plus nombreuses et les plus pauvres. (1). »
Cette théocratie a un chef suprême, dont le pouvoir ne résulte pas des « combinaisons préméditées » d’une constitution, mais qui apparait « comme une nécessité », qui se trouve « faire partie de la société comme la tête appartient au corps (2) ». Ce chef est admis par tous parce qu'il s'impose, non par la force brutale, mais par le consentement universel: Il est la personnification d’un principe dans lequel les nations « croient voir leur avenir et leur salut ». Il se dresse, superbe, au milieu des partis, et « son apparition seule amène la paix (3). »
Utopie, dira-t-on sans doute. Ce phénomène, que des esprits sceptiques jugent impossible, répondent les Saint-Simoniens, s’est déjà produit bien souvent. Les hommes qui, pour la première fois, ont proclamé
(1) Organisaleur, 1er juillet 1830.
(2) Organisateur, 31 octobre 1829.
(3) Le Globe, 28 février 1831.
à la face du monde le règne de la liberté, de l'égalité, de la raison, ont suscité un véritable délire que tous les pays ont partagé. C'est qu'ils étaient vraiment des « révélateurs » et que leurs paroles répondaient aux besoins que les peuples éprouvaient alors. « Ils fondèrent véritablement des religions, dit Barraut, multipliées sans doute comme les faces de l’édifice à construire, passagères comme les assauts à livrer..., mais les dieux qu'ils vous enseignèrent vous inspirèrent une dévotion pleine d'enthousiasme; ils eurent leurs autels, leurs emblèmes, soit dans le coq gaulois, soit dans le drapeau tricolore, oriflamme de la République, et leurs hymnes enfin que répétaient à la fois les hommes, les vieillards et les enfants! (1) »
Les Saint-Simoniens, oublieux du coup d’Etat du 18 brumaire — nettement contraire à leur doctrine qui répudie toute idée de violence — parlent surtout avec une admiration profonde de l'épopée napoléonienne. Napoléon a été, il restera, disent-ils, l’homme le plus populaire qui ait jamais existé en France. Ils le glorifient particulièrement d’avoir appelé dans son armée les citoyens de l’origine la plus modeste et de leur avoir donné les plus hauts grades, uniquement en raison de leurs talents. |
Ils croient fermement à la venue prochaine d’un Napoléon de la paix — Enfantin, sans doute — qui fera « pour toute la société, pour la société définitive » ce que le grand empereur fit « pour une société ex-
(1) Le Globe, 9 juin 1831.
none
ceptionnelle et transitoire ». « Et les acclamations populaires, disent-ils, qui retentissent autour de l'ombre du soldat, peuvent nous faire pressentir les bénédictions que la postérité la plus prochaine réserve au génie pacifique qui aura proclamé la légitimité du mérite, le droit divin de la capacité (1). »
La société saint-simonienne doit donc être gouvernée par les hommes qui « aiment ie plus la destinée sociale », qui « par leurs pensées, par leurs actes, par la moralité de leur vie entière » sont les plus capables « d'inspirer des sentiments généreux », d’éveiller les « sympathies ». Ces « artistes » sont « les hommes religieux par excellence » ; ils sont les « prêtres » de la religion saint-simonienne. Et le plus digne d’entreeux, le « prêtre de l’unité » exerce le gouvernement suprême de la société (2).
Le prètre de l'unité, investi de la direction sociale, doit « associer les savants et les industriels en leur servant de guides ». [Il embrasse, dans leur ensemble, tous les travaux; il sait « à chaque instant quelle est la somme d'efforts que chacun d’eux réclame » ; il répartit « convenablement entre eux le revenu social dont l’industrie est la source ». Dans chaque section de l'atelier industriel, dans chaque localité, dans chaque commune, se trouve « un prêtre »
(1) Le Globe, 24 janvier 1831.
(2) Le Globe, 18 juin 1831,
(le
qui joue en petit un rôle analogue en « harmonisant » les efforts de tous (1).
Nous sortirions du cadre de ce travail en étudiant en détail la religion saint-simonienne, bien qu’elle tienne la plus grande place dans les écrits des apôtres. Cette religion diffère profondément de la religion catholique ; c’est une sorte de panthéisme métaphysique. « La religion n’est plus pour nous, dit Isaac Péreire, ce lien vague et mystique qui attache l’individu à un Dieu pur esprit, cherche à le séparer du monde et lui fait enseigner la magnificence et la beauté que la nature déploie incessament devant lui, comme les pompes de Satan... Nous avons une notion bien plus elevée de la religion. Dieu vif aussi dans la matière, car tout est lus, c’est la manifestation matérielle de Dieu lui-même qui par l'industrie est embellie (2). »
Cette religion enseigne une règle morale nouvelle; ce n’est pas l'humilité prescrite au chrétien, qui cherche partout le dernier rang : « le Saint-Simonien, ayant conscience de sa valeur propre, prend la place dont il se sent digne, prêt à la céder à un plus digne encore et heureux de se trouver ou de se.préparer un supérieur ». Ge sentiment et se devoir de justice n’exigeraient pas, disent les enseignements de la doctrine, moins de vertu pratique que l'abnégation chrétienne (3).
Notons «encore que la religion saint-simonienne
(1) Organisateur, 1er juillet 1830.
(2) Le Globe, 16 septembre 1831.
(3) Carnot, Sur le Saint-Simonisme, Paris, 1887, p. 24.
prétend apporter aux hommes la-véritable liberté, qui, jusqu'à présent n’a jamais existé que de nom. Les hommes d'aujourd'hui, disent les apôtres, qui ne veulent point engager leur indépendance, « dépendent en général de tout le monde », car le fort commande au faible-et le riche au pauvre. « L'homme en société doit être toujours soumis à une direction. Bien orgueilleux et bien aveugles sont ceux qui s’imaginent n'obéir à personne. Il nous faut des patrons et des chefs, désirons les bons et sages et ne nous croyons libres qu’autant que nous aimerons et que nous serons aimés (1). »
(1) Organisateur, 11 juin 1831.