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CHAPITRE. V

L’inégalité des salaires et l’émulation professionnelle

La règle de répartition : à chaque capacité selor ses œuvres. Commert les apôtres justifient l'inégalité des salaires, qui leur paraît irdispersable pour établir la concurrence entre les fonctionnaires. -— Les métiers abjects dars la société future. — Plus tard l’inégalité des salaires disparaîtra et tous les hommes seront pourvus selor leurs besoins.

Dans nos sociétés modernes, les sources des revenus individuels sont nombreuses et la répartition des richesses se fait d’une facon assez complexe. Rien de semblable dans la société saint-simonienne : tout citoyen est un fonctionnaire dont le traitement constitue le seul revenu. L'Etat, eu fixant le taux de chaque traitement va donc pouvoir faire cesser l'injustice actuelle, il a en mains un moyen facile de résoudre la question sociale.

Quelle est donc la règle de répartition la plus conforme à l’idée de justice? Les hommes, disent les apôtres, étant inégalement doués, sont placés, suivant leur capacité, aux différents degrés de la hiérarchie industrielle; les services qu’ils rendent à la so-

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ciété sont, par conséquent, d'importance très diverse; ils sont d'autant plus grands qu’il s’agit d’un emploi plus élevé. La rétribution, pour être juste, doit varier en conséquence ; elle doit être proportionnelle au mérite de chaque fonctionnaire, car ce mérite est mesuré par les services qu'il rend. C’est ce que les Saint-Simoniens expriment dans la deuxième partie de leur formule : À chaque capacité selon ses œuvres. Les apôtres, d’ailleurs, ne s'expliquent pas toujours exactement dans les mêmes termes. « Le grade, l’appointement, dit Enfantin, sont mesurés suivant le rapport qui existe entre l'œuvre de l'individu et l’œuvre exécutée par la société tout entière (1) ». Isaac Péreire ajoute « qu’il ne s’agit pas précisément d'établir une proportion mathématique entre les services et la rétribution, bien qu'on tende de plus en plus à s'en rapprocher (2) ». Tout celà nous indique que les idées de l’école n'étaient pas absolument précises à ce sujet; dans tous les cas, un fait est hien établi : les salaires sont inégaux ; et la question se pose de savoir comment les Saint-Simoniens justifient cette inégalité. | Olindes Rodrigues, dans un article du Producteur, observe que l’on critique parfois à tort la société individualiste et que, par exemple, il ne faut pas lui reprocher de faire les uns riches et les autres pauvres, mais de rétribuer l’oisiveté plus que le travail.

(1) L'Organisaleur, 6 novembre 1830.

(2) Le Globe, 24 septembre 1831.

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Passant ensuite à la société future, il continue : « Les différences de position dans l'atelier social entre les producteurs amènent des différences d’habitudes quant à leurs besoins, et font naître une ligne de démarcation nécessairement variable entre les besoins des travailleurs inégalement placés dans la hiérarchie industrielle (1) ». Il en résulte que chaque fonctionnaire a des besoins propres et que la satisfaction de ces besoins doit être considérée comme une condition nécessaire de l’accomplissement de la fonction. Ainsi la formule, à chaque capacité suivant ses œuvres, se rapproche beaucoup de cette autre formule, à chaque capacité suivant ses besoins; et alors elle est tout à fait choquante, car elle aboutit à rétribuer grassement « le plus fin et le plus fort (2). »

C’est bien là cependant le résultat que les Saint- Simoniens voulaient atteindre. « Les distinctions, les honneurs, les soins tendres et délicats » sont réservés aux travailleurs les plus dignes, dit Isaac Péreire (3). Par sa nature, dit un autre apôtre, « l’artiste n’est point apte aux détails de la vie domestique; il veut être entouré de soins qu'il paie de son génie et de son inspiration ». La preuve, c'est que l'artiste «vitet meurt pauvre » lorsqu'il est obligé de se suffire à lui-même « et d’être à la fois l'artisan indus-

(1) Le Producteur, tome Ier, p. 192.

(2) Halevy, La Doctrine économique des Saint-Simoniens, revue du mois du 10 juillet 1908.

(3) Le Globe, 24 septembre 1831.

triel de sa fortune et l’économe de sa maison »; et ? cela est une honte pour la société (1) ! |

L'Etat de l'avenir réserve donc aux plus hautes « capacités » une existence vraiment opulente et même fastueuse. Les Saint-Simoniens trouvent cela tout naturel, car ils pensent que « l'inégalité de jouissances, fondée sur l’importance inégale des fonctions est alors d’une justice incontestée » et que « ces jouissances privilégiées ne sont presque jamais acceptées de ceux à qui elles échoient que comme des moyens de concourir davantage à l’action sociale (2). »

A côté de ce luxe réservé « à ceux que Dieu a marqué du sceau de l’intelligence », la condition des hom-. mes, placès en bas de la hiérarchie sociale parait bien modeste. Visiblement, la sollicitude des Saint-Simoniens — qui ne perdent pourtant aucune occasion d'affirmer un amour ardent pour les classes inférieures — se montre assez petite à leur endroit. Leur bien-être, se bornent-ils à dire, sera plus grand que dans la société actuelle. « L'homme incapable, écrit un apôtre, recevra une rétribution proportionnelle à ses besoins et aux habitudes des hommes qui se trouvent dans la même sphère sociale que lui. L'essentiel est que tous reçoivent une bonne rétribution (3). »

Cette grande inégalité, présentée comme l’expression même de la justice, avait soulevé les protestations indignées des adversaires de la secte et les critiques

(4) L’Organisateur, 11 juin 1831.

(2) L’Organisateur, 3 octobre 1829.

(3) L’Organisateur, 11 juin 1831.

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d'uné bonne partie de ses adhérents. Aussi les apôtres s’efforcent-ils sans cesse d'apporter quelques atténuations à leur théorie. |

Olindes Rodrigues, à la fin de l’article du Producteur que nous citons plus haut, fait voir que les citoyens les plus humbles ne sont pas définitivement privés des jouissances supérieures. « Quand de nouveaux besoins, dit-il, résultats du progrès de toutes les facultés humaines, s’introduisent dans la société, ils sont d’abord éprouvés par les chefs de la production, placés en quelque sorte à l'avant-garde du mouvement général, puis ils descendent successivement, avec le temps, aux derniers rangs de la classe ouvrière, qui, jusque-là, les traite de besoins factices (1). »

Que faut-il penser de cet argument? Appliqué à une société individualiste, il montre fort bien que le progrès économique, réalisé par les plus aptes, profite en définitive à tous, et même aux plus incapables, et que ces derniers ont intérêt à la conservation d’un état social qui leur est avantageux. Mais le même argument, appliqué à la société saint-simonienne, est-il aussi probant? Nous ne le croyons pas. Nous pensons même — comme l'écrit M. Halévy, dans l'étude déjà citée — qu'admettre l'inégalité des besoins suivant les fonctions, c’est faire une hypothèse contraire à l'esprit d’une doctrine « qui prévoit la

suppression de tous les antagonismes et la réalisation

d’une association universelle où tous seront égale-

(1) Le Producteur, tome I, p. 195.

Prise

ment heureux en accomplissant des fonctions non pas inégales, mais différentes ».

A ce tempérament d'ordre économique, Isaac Péreire en ajoute d’autres, d'ordre sentimental. « On peut affirmer, écrit-il, que les supérieurs donneront toujours aux inférieurs plus qu'ils n’en recevront. » Et plus loin, dans le même article : « Il ne faut pas oublier qu’il y a dans le cœur humain un sentiment qui porte un individu à offrir entre deux objets le meilleur à l’homme qui a conquis son amour, son admiration et son respect (1). » Alors on ne comprend plus du tout; car, si les supérieurs aiment les inférieurs autant qu'ils sont aimés d’eux, il n’y a aucune raison pour maintenir l’inégalité des traitements; c'est l'égalité au contraire qui s'impose.

Nous sommes donc naturellement conduits à rechercher pourquoi les Saint-Simoniens défendent le principe de la rétribution selon les œuvres, qui est en contradiction avec tout le reste du système. La raison en est simple. De nos jours, on ne travaille que pour acquérir et on ne tient guère à acquérir que pour transmettre; la propriété privée et l'héritage sont les stimulants les plus énérgiques de la production, comme la concurrence est le ressort le plus puissant du progrès industriel. Dans l'avenir, tout cela doit être aboli. Pourtant, sous peine de sacrifier la production à un beau rêve de justice, sous peine de ne pas pouvoir réaliser, pour l’ensemble des citoyens,

(1) Le Globe, 24 septembre 1831.

une amélioration sensible des conditions matérielles, il est indispensable que l'intensité du travail ne soit pas diminuée. Il faut donc trouver un aiguillon nouveau pour encourager le labeur de l’homme. Les Saint-Simoniens comprennent qu'il ne faut pas trop compter, pour Jouer ce rôle, sur les sentiments altruistes des générations futures. Ils sentent que jamais l'individu ne s’imposera le maximum d’efforts sans y être déterminé par l'espoir égoïste d’un gain personnel.Et ils établissent la rétribution suivant les œuvres. Alors le fonctionnaire saint-simonien, toujours désireux de monter en grade pour augmenter ses émoluments, remplira ponctuellement sa tâche de facon à être remarqué de ses chefs, et l'accroissement de produits qui en sera la conséquence augmentera le bien-être de tous.

Dans l'avenir, dit un apôtre, « l'intérêt personnel s'accorde avec l'intérêt général, l’'égoisme avec le dévouement puisque le grade supérieur et la gloire sont

toujours la rémunération d’un service rendu à la société, comme aujourd’hui les épaulettes et La croix d'honneur récompensent une action d'éclat où le militaire a joué sa vie pour obtenir le suecès de l’armée ». Qui pourrait soutenir, d’ailleurs, que le travail ne sera pas suffisamment encouragé par l'avancement toujours possible, puisque cela existe aujourd'hui dans les administrations et donne les meilleurs résultats ! Voit-on, par exemple, que dans l’armée, dans la magistrature, dans l’université, le mobile de l’avancement ne soit pas suffisant pour pousser au tra-

vail (1)? De même, la fortune et la considération étant réservées surtout aux inventeurs, les instruments de travail se perfectionneront sans cesse et le progrès économique sera assuré.

La rétribution suivant les œuvres permet encore aux apôtres d’écarter cette objection qui leur fut souvent opposée, et qui s'adresse d’ailleurs à toute organisation collectiviste : les hommes accepteront-ils volontiers de remplir les fonctions les plus humbles de la société? Sans doute, les Saint-Simoniens ont recours à d’autres arguments; ils prétendent que l'humanité s’approprie de plus en plus les agents de la nature extérieure pour faire des travaux qu’à l'origine elle exécutait elle-même. « Pour remplacer les esclaves des sociétés antiques, dit Transon, elle a successivement réduit en esclavage l'air, l’eau, le feu, la vapeur. » Il en tire cette conséquence que, dans l’avenir, les travaux les plus durs n’existeront plus. Mais il s'empresse d'ajouter un argument qu'il juge plus solide : « Dans l’avenir, les fonctions inférieures, dans quelque ordre de travaux qu'on les considère, seront toujours un noviciat et un apprentissage, par lequel on devra nécessairement passer pour s'élever à un grade supérieur... Dans les ordres religieux, le frère servant le plus infime sent en lui toute la dignité humaine, car il peut, selon la volonté de Dieu, être élevé au premier rang (2). « Le berger et l’apprerti,

(1) L’Organisateur, 6 novembre 1830, (2) Le Globe, 27 juin 1831,

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