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CHAPITRE VI

Le Fonctionrement du Système

Les idées de l’école au sujet de la valeur. — Dars l'avenir les salaires serort payés er rature ; il r’y aura plus besoir de monraie-marchardise, ri même d’aucur signe morétaire. — Les docks de Londres. — Les familles d'élection seront substituées aux familles naturelles, — Dispositions particulières pour les objets de luxe et de fantaisie. — La valeur sur le marché et la valeur dars l’atelier. — Impos- Sibilité de concevoir le forctionnement du système saintsimonien,.

La tâche fondamentale qui s'impose à l’état saintsimonien, s’il veut faire fonctionner pratiquement son organisme économique, c'est d'adapter sans cesse la production aux besoins de la consommation, de telle sorte qu'il n’y ait jamais nulle part — comme le dit L'Exposition — « ni disetite ni encombrement ». Dans une société soumise à la libre concurrence, cette adaptation se produit automatiquement. Grâce à l’action des prix, qui varient « suivant le degré d’utilité que les consommateurs, capables de donner une contre-partie dans l’échange, attribuent aux diverses marchandises » (1), un équilibre suffisant est toujours

(1) Bourguin, Les Systèmes socialistes, 1904, p. 42.

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assuré, en dépit de crises passagères. Dans une société collectiviste, où la valeur des produits est appréciée en unités dé travail, l'équilibre est également obtenu, du moins théoriquement, « à condition que l'autorité centrale soit infaillible et assistée d’un service d’informations irréprochable » (1). Dans les deux cas, le problème dépend, avañt tout, d’une base préalable-: ment admise de la valeur : utilité finale ou travail. Quelle est, à cet égard, l'attitude de l’école saintsimonienne ?

Chose extraordinaire, mais qui s'explique par ce fait que leur doctrine est sociale bien plus qu'économique, les-apôtres n’attachent guère d'importance à la nation de valeur. Enfantin formule ainsi son opinion : « [Il est remarquable de voir que tous les économistes, jusqu’à Smith, commencent leurs ouvrages par des considérations de la plus haute généralité sur l'ensemble des rapports sociaux, tandis que, depuis l’auteur de la Richesse des Nations, les économistes entrent en matière par des points de détail, tels que la définition des mots valeur, prix, production, qui n’exigent aucune idée sur la composition ou l’organisation des sociétés. Cet accord unanime est facile à expliquer, si l'on observe que tous ces ouvrages ont été créés sous l'empire de la doctrine de la liberté, qui n'est pas autre chose que la négation de toute doctrine sociale (2) » Bazard, dans les deux volumes de

(1) Bourguin, Les Systèmes socialistes, 1904, p. 46. (2) Le Producteur, tome IV, p. 388.

L’'Exposition, dépeint l'organisation sociale de l’avenir, mais il s’en tient à de vagues généralités; un sentiment de prudence ou de timidité l'empêche de jamais faire intervenir la notion de valeur.

Pourtant l'école, sous peine d'avouer implicitement sa complète impuissance, ne pouvait pas, semblet-il, persister dans cette abstention systématique. Les apôtres s’en aperçurent et, en 1831, Isaac Péreire fut chargé de préciser le,fonctionnement du système. C'est d'après lui que nous allons l’étudier.

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Dés sa première Lecon sur l'Industrie, Isaac Péreire déclare qu'il est « fort important de s'entendre sur l’idée de valeur, pour savoir à quel ordre de faits elle appartient, car là est toute la question ». D’après lui, les idées de valeur et d'échange sont intimement liées : c’est uniquement parce que les hommes échangent entre eux les produits de leur industrie respective qu’il à été nécessaire de « déterminer la valeur respective des objets ».

Comment explique-t-on la valeur? Deux théories sont en présence. Selon J.-B. Say, dit Isaac Péreire, « l'élévation des prix est en raison directe de la quantité demandée et en raison inverse de la quantité offerte » ; selon Ricardo, « la base de la valeur est la quantité de travail nécessaire pour obtenir un produit, l’habileté qu’on est obligé de déployer pour cela ». Entre ces deux définitions, Isaac Péreire n’hésite pas, il choisit la première, « qui est beaucoup

plus large, car elle comprend l’autre et a l’avantage de bien déterminer les rapports sociaux des vendeurs et des acheteurs »; La seconde lui semble tout à fait inadmissible car, « quelque travail qu’ait occasionné,. un produit, lorsque la société n’en sent pas le besoin, lorsqu'il n’est pas demandé, il n’a pas de valeur » (1).

Mais au fond, tout comme Enfantin, Isaac Péreire pense que ces controverses entre économistes ne présentent qu'un intérêt secondaire ; peu lui importe la signification « économique » du mot valeur ; l’essentiel, à ses yeux, est sa signification « politique ». «Il n’y à lieu à fixer la valeur des produits, dit-il, que parce qu'il y à échange, que parce qu’il y a vente et achat, en d’autres termes antagonisme entre les divers membres de la société ». L'usage d’un signe monétaire pour mesurer la valeur, dit-il encore, « entretient la défiance et la lutte parmi les hommes et devient par là un obstacle au développement de l’industrie et par contre-coup de la moralité parmi les hommes. » É

Or, dans la société future, les hommes ne seront plus «isolés », mais « associés » ; un certain nombre d’entre-eux sera chargé « de distribuer tous les produits qui forment le fonds de la production et de la consommation » ; la vente et l'achat étant supprimés, Qil n'y aura plus lieu à s'occuper de la valeur », ni même d’un signe quelconque pour la représenter, «la monnaie d’or et d'argent » sera « sans objet (2). »

(1) Le Globe, 9 septembre 1831.

(2) Le Globe, 9 septembre 1831,

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Mais comment le système pourra-t-il fonctionner sans faire intervenir la notion de valeur ? Pour s’en rendre compte, répond Isaac Péreire, il suffit de considérer ce qui se passe aujourd'hui dans la plupart des services publics. Prenons comme exemple l’armée. « On donne à tous les soldats leurs armes, aux marins de l'Etat leurs vaisseaux; mais il est tout à fait inutile d'estimer en argent ces armes et ces vaisseaux dans le compte des soldats et des marins, cela n’est nécessaire qu'entre les fournisseurs et l'Etat, parce qu'entre eux il y a lutte ». De même, dans l’avenir, il suffira que l’on ait « jugé utile de fournir à chaque individu tels ou tels objets » ; il sera tout à fait inutile d'apprécier leur valeur. Veut-on un autre exemple? Il suffit de considérer ce qui se passe dans chaque famille où « les enfants n'évaluent pas en argent les services qu'ils peuvent rendre à leurs parents et réciproquement ». Ne dit-on pas de certains fils de famille, à qui il ne manque rien, « qu'ils ne connaissent pas la valeur des choses ? (1) »

Donc l'Etat saint-simonien n'aura à s'occuper pour la répartition des produits, instruments de travail ou objets de consommation, que « des quantités et des qualités ». Les revenus seront des fournitures, dont les individus auront la propriété, au sens actuel du mot. Dès que les produits seront prêts à être livrés « les distributeurs s'en empareront pour les répartir d’après la règle fixée par les gouvernants de l'in-

() Le Globe, 16 septembre 1831.

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dustrie, dont une des principales fonètions consistera à recueillir l'expression des besoins de tous les individus et à modifier constamment la production d'après la manifestation progressive des besoins (1) ». D'ailleurs les Saint-Simoniens sont persuadés, que, pour les différentes catégories sociales, les besoins ne seront pas sujets à varier brusquement dans l'avenir comme cela a lieu aujourd'hui. La véritable cause de toutes les souffrances actuelles, dit Isaac Péreire, « ce sont les redevances que le travail paie à l’oisiveté »,; « au fur et à mesure que ces redevances diminueront, non seulement le bonheur des travailleurs augmentera, mais la production pourra devenir bien plus régulière : car elle aura une base large et constante, celle des besoins des masses, tandis que la consommation des riches est une base qui varie brusquement suivant la mode ou le caprice ». Dès lors il sera possible de prévoir avec une exactitude suffisante quelle quantité de produits sera nécessaire pour satisfaire les besoins des individus, de même qu'aujourd'hui l’administration de l’armée se rend parfaitement compte de la ration qu'il est utile de donner à chaque soldat (?).

Dira-t-on qu’il est impossible de répartir en nature les produits ? Mais l'Etat d'aujourd'hui trouve souvent de grands avantages à adopter ce système : dans les villes, il distribue l’eau et le gaz à chaque maison et même à chaque appartement; il fournit aussi à un

(1) Le, Globe, 24 septembre 1831.

(2) Le Globe, 10 septembre 1831.

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grand nombre de fonctionnaires le logement, le chauffage et même des objets de luxe comme des voitures ou un mobilier. |

* Mais il y a mieux encore : il existe aujourd’hui des entrepôts sur. l’organisation desquels l'Etat futur n'aura qu à prendre modèle. Isaac Péreire veut parler des docks de Londres, dont il donne une très longue description. Ce sont, dit-il, « des canaux sur le bord desquels sont établis les magasins de la ville de Londres ; ils renferment toutes les marchandises coloniales et une foule d’autres ». Les propriétaires de ces marchandises ne s'inquiètent d’aucun soin; les directeurs des docks s'occupent du déchargement, constatent les avaries, « déterminent les quantités et les qualités, distribuent et classent les marchandises par espèces ». Cette organisation perfectionnée permet de réaliser une grande économie, car toutes ces opérations n’exigent qu'un petit nombre d'hommes. Les machines les plus ingénieuses sont employées, soit pour débarquer chaque sorte de marchandise et la mettre en magasin, soit pour la retirer ensuite des magasins. « Les ouvriers sont organisés en brigades, ils y a des brigades de tonneliers, marqueurs, etc. » Le propriétaire n'intervient que pour réclamer son warrant, sur lequel on a inscrit « indication de la quantité, de la qualité et du déchet de chaque marchandise ». Comme toutes ces denrées sont l’objet d’une grande spéculation avant qu'elles soient employées, ces warrants passent de mains en mains, jusqu’à ce qu'ils soient arrivés à celles des consom-

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