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mateurs et c'est alors seulement que les marchandises sortent des magasins. « C’est ainsi, conclut Isaac Péreire, que, d’un centre commun, elles se distribuent non seulement dans toute la ville, mais dans toute l'Angleterre et sur tout le continent ». Dans l'avenir, l'organisation sera semblable, i’Etat jouant le rôle qui appartient aujourd'hui aux spéculateurs (1).
D'autre part des mesures seront prises pour que cette distribution en nature puisse s'opérer aussi facilement que possible; cela changera beaucoup l’aspect général de la société. Les industriels seront divisés en corps suivant leurs spécialités. « IL y aura par exemple dans chaque commune, dans chaque bourg, dans chaque arrondissement d’une grande ville des associations de cordonniers, de tailleurs, d’imprimeurs, de fabricants de chapeaux ». Dans chacun de ces groupements, « les sympathies naturelles pourront librement se développer comme dans l’armée où la camaraderie, la fraternité existent entre les soldats, parce qu’ils sont unis, associëés pour une œuvre commune ». Cesréunions d'hommes « animés des mêmes désirs, des mêmes espérances » seront de véritables « famille d'élection » qui remplaceront les familles d'aujourd'hui. Isaac Péreire le dit nettement et même il insiste sur ce point — le plus scabreux de toute la doctrine — tandis que jusqu'ici les apôtres avaient évité de se prononcer catégoriquement. Dans le sein de ces familles nouvelles, «les industriels de l’avenir
(1) Le Globe, 24 septembre 1831.
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viendront se délasser de leurs travaux, puiser de nou-
velles forces, jouir de tous les avantages de la socia-
bilité ». Péreire semble sincèrement croire que les hommes seront heureux de ce changement. «N’a-t-on pas vu déjà des monastères, des couvents, des casernes où, malgré la sévérité de la règle à laquelle les individus étaient soumis, il y a eu pendant longtemps, pour les membres qui les composaient, du bonheur à être réunis? » Que sera-ce donc lorsque ces familles ne seront plus formées d'hommes ou de femmes seulement, mais de couples et lorsque l'harmonie des efforts, la conformité des goûts seront telles, qu'ils se sentiront tous vivre les uns dans les autres. « Il résultera de cette organisation une économie de forces incalculable ». Nous ne citerons qu’un exemple, dit Isaac Péreire, que chacun de vous a été à même de vérifier : on rencontre souvent dans la même maison, sur le même palier plusieurs tailleurs, il y a autant de ménages et autant de femmes absorbées par les soins qu'ils exigent. « Etendez cet exemple, et vous aurez une image fidèle de la société tout entière (1). »
Contre ce système, [Isaac Péreire ne‘prévoit qu'une seule objection : Cette distribution des produits, faite au nom de l'Etat par des fonctionnaires publics se comprend, si l'on veut, pour les instruments de travail ou pour les objets de consommation d’un usage courant, mais, pour les articles de luxe, pour le costume, pour la toilette, pour tout ce qui est du domaine
(1) Le Globe, 16 septembre 1831.
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de la fantaisie individuelle, n’y a-t-il pas lieu de prévoir un mode de distribution particulier ? Le citoyen de l'avenir sera-t-il obligé de se contenter de mobiliers sans charme, sans caractère, analogues à ceux que fournit aujourd’hui l'Etat? Non certes! De tels objets, dit Péreire, on a bien le droit de vouloir « les choisir soi-même, leur imprimer le cachet de son individualité, en dirigeant leur production, en faisant modifier leur forme, et on doit reconnaitre les avantages de ce choix, car cela sert à développer le goût de chacun. »
Aussi, en dehors de la « distribution générale » qui concerne seulement les produits qui ne sont pas l’objet d’un désir instantané, ou bien sur lesquels l'individu n’a pas besoin d’exercer une influence directe « une autre distribution sera faite, sur d’autres bases. Les travailleurs, suivant l’importance de leurs fonctions, auront tous un grade. Chaque individu, suivant son grade, aura un habit particulier et cet habit indiquera à tous le degré de confiance qu’on peut lui accorder ». Lorsque le consommateur aura envie d’un objet de fantaisie, le gérant du magasin, auquel il s’'adressera, « prendra son nom » au lieu de prendre son argent, comme aujourd'hui. « La valeur personnelle et intransmissible succèdera ainsi à cette valeur matérielle et conventionnelle qui se transmet aujourd’hui et qui investit souvent les hommes les plus immoraux d’une grande puissance ». Alors, au lieu des comptes que chaque marchand tient de sa vente, il inscrira sur son registre tous les noms des’
personnes auxquelles il Livrera ses produits dans lordre de leur fonction; et à certaines époques, comme celà se pratique dans le commerce, il enverra à chaque chef de fonction un extrait du compte des membres de sa famille. « Cette opération n’a-t-elle pas lieu aujourd’hui pour toutes les personnes qui ont des crédits ouverts chez leurs fournisseurs ? » Mais nous sommes convaincus, ajoute Isaac Péreire, que cette mesure deviendra de moins en moins utile, au fur et à mesure du développement de la moralité sociale et individuelle. »
Donnant libre cours à son imagination, Isaac Péreire ne craint pas d'entrer dans les détails. Comment pourra-t-on voyager sans argent? Rien de plus simpie. Chaque voyageur aura un passeport « qui sera ce qu'est maintenant la lettre de crédit, qui procure aux voyageurs, dans chaque ville, tous les moyens de satisfaire à leurs besoins ». Sur le passeport sera mentionné « l’état, le rang de l'individu ». Il lui ouvrira plus spécialement l'entrée dans le sein de la famille à laquelle il appartient, c'est-à-dire au milieu des hommes de son état, et il lui attirera la protection de tous sur la terre, car il n’y aura plus alors d’étrangers. »
Serait-on choqué de porter un uniforme ? Mais les militaires, les magistrats, les préfets ne se plaignent pas d’en avoir un. Cependant, dit Isaac Péreire « loin de nous la pensée de vouloir emprisonner les hommes en quelque sorte dans des moules, dans des formes de vêtements invariables... Aussi pour bien nous
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comprendre, il ne faut se placer ni dans l’absolu qui écrase le militaire, ni dans l'indépendance sans règle de lhabit bourgeois. Rassurez-vous, on peut trouver assez de formes, réunir assez de nuances, pour satisfaire l’individualité la plus exigeante (1). »
Ainsi, la lecture des lecons sur l’industrie, ménage au lecteur une grosse déception : Isaac Péreire sort des données de la science pour entrer dans le domaine de la plus extravagante fantaisie.
Dès lors, la question que nous avons posée reste entière : l’organisme économique pourra-t-il fonctionner sans qu'intervienne l’idée même de la valeur? Sur quelles bases le gouvernement central établira-t-il sa production suivant les articles sans savoir à quel prix cette production lui reviendra ?
La difficulté, très réelle, Isaac Péreire l’a évitée, mais il l’apercevait très bien. Après la description de l’ordre futur en l'absence de toute notion de valeur et de toute monnaie, il déclare — contrairement à ce qu'il disait au début — qu'il « sera toujours nécessaire d'évaluer les produits les uns par rapport aux autres, de les comparer entre eux, afin de tirer le meilleur parti possible des efforts, du temps et des matériaux employés à la production ». Il était important, dit-il, « de bien distinguer ces deux points
(1) Le Globe, 24 septembre 1831. — Voir aussi l'analyse de cet article dans Janet, Saint-Simon et le saint-simonisme, 1878, pp. 103 et suivantes.
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de vue, qui peuvent être en d’autres termes caractérisés ainsi : valeur sur le marché et valeur dans l'atelier (1). »
Malheureusement, il s’en tient là; il lui eût été, probablement, fort difficile d’en dire plus. Car comment exprimer cette « valeur dans l'atelier ? » Il ne saurait être question de la valeur fixée en travail, que l’école rejette formellement, ainsi que nous l’avons vu. En l’absence de tout « signe monétaire », il faudrait donc imaginer une unité de valeur idéale; l’application d’un tel système n’est guère concevable ; des réformateurs postérieurs aux Saint-Simoniens ont dû reculer devant l'impossibilité d’une semblable tentative (2). »
(1) Le Globe, 16 septembre 1831.
(2) V. Bourgouin, Les syslèmes socialistes ei l’évolution économique, 1904, p. 81 et suiv.