CHAPITRE III
L'Organisation industrielle du Travail
Une hiérarchie fortement constituée est indispersable ; elle est la conséquence de l’irégalité raturelle qui existe ertre les hommes. — Dans l’état futur tous les citoyers sont des forctiornaires. — Rôle du maire dans l’organisation du travail. — Ce que sera la disciplire dars la société de l'avenir et comment les chefs de l’irdustrie la maintierdrort. — La fraternité universelle.
L'association universelle, envisagée au point de vue matériel, consiste en une vaste hiérarchie, qui comprend tous les industriels, c'est-à-dire l'immense majorité de la population. Dans la classe industrielle, dit Enfantin, figurent « tous les cultivateurs, le journalier et le fermier ; tous les manufacturiers, l’ouvrier qui semble ne déployer qu’une force purement musculaire, et le chef de l’usine la plus considérable ; tous les négociants, le plus pauvre colporteur et le commerçant dont le vaisseau fait le tour du globe ; enfin tous les banquiers, depuis le crédit le plus médiocre, jusqu’au crédit qui commande aux finances du gouvernement » (1).
(1) Le Producteur, tome I, p. 97,
Tous ces hommes sont donc hiérarchisés. Cette conception, l’école la présente comme indiscutable, car elle est, à ses yeux, une conséquence nécessaire de l'inégalité naturelle qui existe entre les individus. « Toute association, dit encore Enfantin, suppose une hiérarchie qui confère aux uns le droit de commander et donne aux autres le devoir d’obéir (1). » L’autorité appartient par suite nécessairement aux citoyens les mieux doués, aux plus « capables »; c’est là ce que les Saint-Simoniens appellent « le pouvoir légitime ». |
Mais le signe de l'autorité, c’est la possession d’un « instrument de travail », d’un « capital » plus ou moins important. Le pouvoir est donc donné aux « hommes généraux », chargés d’administrer la « banque centrale », c’est-à-dire d'exploiter tout le « fonds social » et de « marquer à chacun la place qu'il lui importe le plus d'occuper et pour lui-même et pour les autres » (2). Sous leurs ordres sont placés les industriels de toutes les « capacités », qui possèdent un capital de plus en plus petit, de telle sorte qu’au bas de l’échelle, se trouvent les travailleurs les plus modestes, qui ne commandent à personne et qui ne possèdent guère que leur outil.
Les apôtres tiennent surtout à ce que leur conception ne soit pas confondue avec les systèmes antérieurs qui prétendaient établir la communauté des biens. Ils
(1) L'Organisateur, 7 septembre 1830.
(2) Exposition, 1'e année, pp. 209 et 210.
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le disent nettement dans une lettre adressée au président de la Chambre des députés : « Les Saint- Simoniens repoussent le partage égal de la propriété, qui constituerait une violence plus grande, une injustice plus révoltante que le partage inégal qui s’est effectué primitivement par la force des armes, par la conquête. Car ils croient à l'inégalité naturelle des hommes, et ils regardent cette inégalité comme la base même de l'association, comme la condition indispensable de l’ordre social (1). » |
En 1828, la secte saint-simonienne s'établit rue Monsigny, dans l’ancien hôtel de Gèvres. Les disciples y mènent une sorte de vie conventuelle et s'organisent hiérarchiquement, d’après les principes posés par l’école, sous l’autorité de Bazard et d’'Enfantin. Ceux des Saint-Simoniens que les deux chefs jugent les plus dévoués et les mieux initiés aux idées nouvelles forment le premier degré, autrement dit le collège. Il existe aussi un deuxième degré, dont les membres sont très nombreux et un troisième degré qui se compose de tous les nouveaux adhérents. « Chacun de ces degrés, au sein duquel on s’appelle frères, donne le nom de pères au degré supérieur, en remontant ainsi jusqu'aux deux pères suprémes. » Enfantin s'efforce de maintenir une rigoureuse discipline ! (2)
(1) Cette lettre est reproduite à la fin du volume de L’exposition, 1re année, 1832.
(2) Carnot, Sur le Saint-Simonisme, Paris, 1887, p. 13 et suiv,
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En même temps, la propagande se fait plus ardente que jamais; les polémiques quotidiennes continuent dans L'Organisateur et Le Globe; les disciples organisent des prédications très nombreuses à Paris; des missions quittent même la capitale et se transportent en province pour généraliser le mouvement.
Ce qui importe le plus, c'est de faire admettre la possibilité de l'ordre hiérarchique dans la société ; c’est ensuite de faire aimer le régime futur en montrant tous ses avantages. Les apôtres s'efforcent désespérément pour convaincre leurs adversaires; mais en parcourant leurs écrits, on reste surpris de l'extrême pauvreté de leur argumentation.
Ils cherchent d’abord des exemples dans les périodes « organiques » du passé et remontent jusqu'au moyen àge. Ils croient trouver dans le monde catholique de cette époque « un nouveau mode de distribution des fonctions et des grades, non pas suivant la naissance, mais suivant la capacité, suivant le mérite personnel ». Ils s'étendent longuement sur l’histoire des papes : « Presque tous, dit L’Exposition, au temps de la plénitude de l'institution catholique furent choisis parmi les hommes que leur capacité seule avait fait distinguer. »
Ils citent encore l’organisation hiérarchique des ordres religieux, qui, dans les monastères ou dans les couvents, sont soumis à une discipline sévère « pour des contemplations mystiques, en haine des joies de la terre (1). Finalement, l'exemple qui leur
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parait être le plus probant, c’est celui de l’armée. Ils s’y reportent sans cesse. Nous verrons, dans la suite de cette étude, que presque tous les détails qu'ils donnent sur la société future proviennent de cette comparaison « de l'ordre matériel à l’ordre militaire ».
Les plus sceptiques, disent-ils, sont bien forcés d’admettre que dans l’armée la hiérarchie et la discipline sont indispensables ; on peut même affirmer qu'il n°v aurait pas d'armée si « le choix des chefs et la détermination des entreprises » étaient laissés au hasard (?). Pourquoi ne pas vouloir, pour les travaux de la paix, ce que l’on a établi, avec tant de raison, pour les travaux de la guerre ? « On conçoit très bien, dit Enfantin, que deux ou trois mille hommes formant un régiment soient classés hiérarchiquement, que chaque individu v ait une fonction distincte, des rapports obligés avec des supérieurs et des inférieurs, et nous, si nous proposons d'organiser cinq-cents habitants d’une commune en régiment pacifique des travailleurs, on nous fait mille critiques injustifiées ! (3) »
Admettons donc la possibilité de cette hiérarchie et essayons de nous la représenter avec quelque précision. Un instrument de travail est donné à chaque individu, mais, quelle sorte de droit est reconnu à cet individu sur l’instrument qui lui est confié, dans un régime où il ny a plus de propriété privée? Dans
(1) Le Globe, 7 mars 1831.
(2) Exposition, 1re année, p. 193.
(3) Le Globe, 25 avril 1831.
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l’avenir, dit l'Exposition, le seul titre à la « propriété » est la « capacité du travail pacifique » ; et ce titre est « distinct pour chaque propriétaire, ce qui comprend implicitement cette autre idée que le seul droit conféré par le titre de propriétaire est la direction, l'emploi, l'exploitation de la propriété (1). » Ou encore, si l’on se reporte à « l’ordre militaire » : «un industriel ne possède pas autrement un atelier, des ouvriers, des instruments, qu’un colonel ne possède aujourd’hui une caserne, des soldats, des armes (?). »
Lorsque le titulaire d’un emploi doit être changé, la loi détermine « que l’usage d’un atelier ou instrument d'industrie » doit passer toujours, après la mort ou la retraite de celui qui l’employait « dans les mains de l’homme ie plus capable de remplacer le défunt. » Cette facon de transmettre, qui modifie radicalement le mode existant, surprendra, sans doute, au premier abord. Mais les hommes, affirment les apôtres, s’accoutumeront vite au nouvel ordre de choses, qui paraîtra bientôt aussi naturel aux « sociétés civilisées que la succession par droit de naissance à paru aux sociétés barbares ». Ce nouveau droit de propriété, toujours transmissible, «mais seulement comme se transmet le savoir », deviendra respectable et unanimement respecté (3). ,
La conception est donc très nette. Quiconque « fait valoir un instrument de travail » est un « fonction-
(1) Exposition, 1e année, p. 188.
(2) Exposilion, 1'e année, p. 208.
(3) Ibid., pp. 246 et 247.
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naire ». Il ne dépend plus que d’une haute administration de la fortune publique. Il transmet son emploi « non à son fils selon la chair, mais à son fils selon la capacité », tandis que le fils selon la chair « va remplir une autre fonction mieux appropriée à nature de ses talents (1). »
Considérons maintenant une section de l'atelier industriel, une commune. Le maire a la direction de tous les travaux et de tous les travailleurs. Il répartit les instruments « suivant les besoins sociaux » de manière que l’on n’ait jamais à redouter dans aucune branche « ni disette, ni encombrement (2) ». En même temps, il s'efforce d'appliquer le principe : « A chacun selon sa capacité ». Il est sans cesse occupé « à se procurer les renseignements qui peuvent lui faire apprécier si tel citoyen est plus capable que tout autre de cultiver une ferme ou de diriger un atelier dont la direction est vacante ». D'ailleurs, dans une société bien organisée, le choix, le plus souvent, est facile. Pour remplacer le « fonctionnaire défunt ou parvenu à l’âge du repos », le maire sait que « le remplacant, le successeur est généralement un des hommes qui sont déjà le plus rapprochés du défunt ». Ainsi, dans l’armée, dit Enfantin, « le colonel meurt, c'est un chef de bataillon qui le remplace (3). »
(1) Le Globe, 2 juin 1831.
(2) Exposition, 1re année, p. 191.
(3) Le Globe, 25 avril 1831,