‹ Le principe vital et l'âme pensanteChapitre 107 sur 189 · Théorie medica vera · texte numérisé non relu

Théorie medica vera

quelques doutes ou remarques 1 qu'il fit transmettre à Stahl, en demandant une réponse écrite. Stahl fit cette réponse en quelques jours; mais la réplique de Leibniz ne vint qu'un an plus tard 2. Stahl répondit à son tour et, après la mort de Leibniz, il publia toutes les pièces de cette polémique, avec un titre "qui indiquait qu'il ne faisait pas grand cas, ni de la querelle en elle-même, ni des objections de son adversaire 3.

Leibniz, dans ses Animadversiones^ débute par une courte exposition des principes les plus généraux de sa métaphysique, de sa monadologie et de son harmonie préétablie. C'est qu'en effet il songe avant tout à la défense de l'harmonie préétablie ; il n'attaque pas l'animisme en lui-même, mais seulement en tant qu'il contrarie son grand- principe : qu'aucune substance ne peut agir sur une autre, et que famé n'exerce aucune action sur le corps. C'est quelque chose de monstrueux, selon Stahl, que de ne pas attribuer h la puissance de l'âme tous les mouvements vitaux tant sains que morbides. Il en est au contraire plusieurs, dit Leibniz, qui trouveront monstrueux qu'on étende jusque-là le pouvoir de l'âme. D'après ce préambule, on pourrait croire qu'il va attaquer l'animisme en lui-même, mais il suffit de lire les lignes

1. Animadversiones cire a assert io nos alignas théorise mediese versé: édit. Dutens, t. II, part. II, p. 131.

2. Responsiones ad Stahlianas observationes, Ibid., à la suite des Animadversiones.

3. Negotium otiosurnv scu EkixuuxU adversus positiones aliquas ïundainentales théorise medicœ verse a viro qiiodam celeberrimo inlentata. sed nrmis convertis enervata,

LEIDxNIZ ET STAHL

qui suivent pour se convaincre du contraire. Il ajoute en effet : « qu'il y a beaucoup de vérité des deux parts; tous les mouvements vitaux conviennenl exactement avec les désirs de lame (désirs confus, à caiise de leur immense multitude et échappant à notre attention), comme s'ils lui obéissaient. Mais si, de son côté, la machine ne tendait du côté où la porte le désir de l'âme, elle n'obéirait pas à ce désir l. » Que faut-il attribuer à l'âme, du gouvernement des actions vitales et organiques ? Leibniz répond : I d'après mon système de l'harmonie préétablie, il faut tout lui attribuer, si l'obéissance du corps est prise pour un accord; rien, au contraire, si quelque chose lui était commandé, à quoi par luimême il ne fût pas disposé. Ce serait une sorte.de miracle si l'âme pouvait faire quelque chose dans le corps qui ne sortît pas de sa nature. A Dieu seul il appartient de faire passer quelque chose dans un être qui soit en dehors de ses propres lois \ ».

Cela suffit pour montrer en quoi Leibniz s'accorde

1. Monstro similc videtur clarissimo auctori , motus ex vitali sensu,, tam sanos quam morbidos, non esse in potcstate anima1. Erunt contra, credo, plures quibus monstro simile videbilur, eo usque animas potestatem extendi. Multum veritatis u trinque est. Animœ appetitibus (sed immensa multitudine confusis, et a nostra animàdversïone remotisj exacte consentiunt motus vitales, perinde, ac si obsequerentur. At vicissim nisi machina per se tenderet quo appetitus ferlur, appetitui non obscqueretur.

2. Ad quaestionem quidnam sub actionum organicarum administratione, tribuendum sit animae, ex meo harmonise praestabilitae systemate respondebitur. Tribuenda ei onmia, si corporis obsequium ex consensu species ; tr.buendum vero nihil, si quid reluctanti imperarctur. Miraculi quoddam genus foret si anima in corpore aliquid efficeret prêter ejus naturam. Unius hoc Dei proprium est . aliquid rébus inducere posse prseter earum legcs.

avec Staîil et en quoi il en diffère. Pourquoi lame, selon Leibniz, ne forme-t-elle pas, ne conserve-t-elle pas le corps? Ce n'est pas qu'elle soit dépourvue de puissance vitale, mais parce que les corps préexistent dans les germes et sont organisés de toute éternité. Si l'âme n'est pas le principe immédiat des fonctions organiques, ce n'est pas, selon Leibniz, que ces fonctions aient un autre principe, mais parce que l'âme ne peut agir sur le corps, ni le corps sur l'âme, parce que l'âme ne peut mouvoir le corps et qu'elle n'est pas plus la cause des mouvements volontaires que des mouvements vitaux.

Stahl avait, dans sa réponse, attaqué l'harmonie préétablie ; Leibniz est plus vif dans sa réplique. Il insinue même que son adversaire fait l'âme matérielle et divisible. D'où vient cette accusation inattendue de matérialisme contre une doctrine qui a pour caractère de tout rapporter à l'âme dans l'homme? Uniquement de ce que Stahl attribue à l'âme une action sur il corps et en fait une cause de mouvement. A ce compte, ce n'est pas seulement Stahl qui serait matérialiste, mais tous les philosophes qui n'ont pas fait acte de foi il l'harmonie préétablie ou, tout au moins, aux causes occasionnelles.

Stahl se défend très-bien en faisant ressortir la similitude du système de Leibniz avec le sien, sauf cette contradiction, qui est propre à son adversaire, d'admettre des principes d'activité qui n'agissent pas. Leibniz, dit-il, proclame l'existence d'un principe moteur immatériel, l'entéléchie, puis, plutôt que d'admettre que ce principe du mouvement meut, il

LEIBNIZ ET STA l IL. û'V,

suppose, pour expliquer les faits, une correspondance générale de toutes les choses isolées. Qu'a-t-il sf^r \ i îi Leibniz, ajoute-t-il avec une grande raison, de donnera l'âme l'énergie pour lui en interdire le plus légitime usage? Aussi pensons-nous, avec M. Lemoine, dont l'autorité ne peut paraître suspecte, puisque c'est un adversaire très-ardent de l'animisme, que dans ce débat l'avantage est plutôt du côté de Stahl que de celui de Leibniz J.

Quoi qu'il en soit, on voit que le grief de Leibniz contre Stahl n'est pas l'animisme en lui-même, mais l'animisme en tant qu'il s'oppose à l'harmonie préétablie. Ce qu'il lui reproche, c'est de faire agir l'âme sur le corps, quelles que soient, d'ailleurs, l'étendue ou les limites de cette action, qu'on y mette ou qu'on n'y mette pas la puissance vivifiante. Néanmoins, Leibniz est d'accord avec Stahl pour ne donner à piomme qu'une monade centrale, qu'une seule âme, à la fois principe de perception et de vie, qui, d'abord purement sensitive, après avoir été promue à la dignité dame raisonnable, ne cesse pas d'exercer les fonctions d'âme sensitive. Leibniz pense, comme Stahl, que l'âme est la source de toutes les actions \itales, omnis aciionum fons in anima. Toute la différence est dans la manière dont l'un et l'autre entendent que l'âme est principe de la vie. Selon Stahl, c'est par son action efficace, selon Leibniz, c'est par sa seule présence, par une simple concordance de ce qui se passe dans le corps avec ce qui se passe en dedans

\. Voir, sur cette polémique, Anthropologie , von H. Fichte, 2e éd., p. 27G.

m CHAPITRE XIII.

d'elle. Selon Stahl, c'est une seule et même âme qui. produit tous les-phénomènes de la vie; selon Leibniz, c'est à une seule et même âme que répondent ces phénomènes, d'après les lois de l'harmonie préétablie.

Donc, malgré sa polémique contre Stahl, Leibniz est bien réellement animiste, sous la condition et sous la réserve de l'harmonie préétablie \

Les causes occasionnelles et l'harmonie préétablie sont les deux systèmes par lesquels les cartésiens et Leibniz prétendent expliquer l'union de l'âme et du corps. Pressés au sujet de cette union, les cartésiens, en définitive, n'orit pas d'autre réponse que celle-ci : le corps et l'âme sont unis parce que Dieu le veut . Or cette réponse, suivant le P. Tournemine, est fort dévote, mais fort peu philosophique. En outre, le P. Tournemine reproche à l'occasionnalisme de n'établir entre l'âme et le corps qu'une simple correspondance, non une véritable union, et de faire jouer h Dieu un rôle indigne de lui. Il donnerait l'avantage à l'harmonie préétablie, comme moins indigne de Dieu, mais elle encourt le même reproche de ne point établir une vraie union entre l'âme et le corps.

A ces deux systèmes, le P. Tournemine, dans ses Conjectures sur l'union de Vàme et du corps ~, en oppose un autre qu'il appelle le sien et qui, en termes différents, n'est que l'ancienne doctrine de l'unité de

ii Telle est notre réponse à MM; Saisset et TÎssot et à tous ceuK qui, en se fondant sur l'harmonie préétablie, sur la négation de toute action de l'âme sur le corps et sur la polémique avec "Stahl, nous ont reproché de mettre Leibniz au nombre des philosophes animistes.

•}. Mémoires tfa Trévoux > mai* juin, septembre, octobre 1703.

LE P. TOUHNEMINK. 2îJN

la forme1. Il suppose que l'âme humaine est créée pin- Dieu avec une force naturelle qui contient les parties du corps, auquel elle est destinée, dans une situation convenable aux fonctions humaines, dette force esï relative au corps qu'elle doit animer, elle est identique à la nature même de l'âme. En vertu de cette force naturelle, l'âme exerce sur le corps une action favorable à la vie, qui n'est point un effet de sa connaissance ni des opérations de sa volonté, mais qu'elle produit essentiellement et nécessairement.

Un cartésien objecte au P. Tournemine que cette faculté de mouvoir, attribuée à l'âme, n'est pas contenue dans son idée, laquelle ne comprend que la faculté de penser et non 1 \ faculté de mouvoir. Si vous ne l'y voyez pas, c'est votre faute, répond le savant jésuite. L'expérience, en effet, nous apprend que l'âme agit sur le corps, tout aussi clairement qu'elle nous apprend qu'elle pense. C'est clans ce rapport de force mouvante ou, suivant son expression, de force contenante, dans cette détermination de l'âme, dans cette action constante sur le corps, qu'il fait consister l'union de l'âme avec le corps. Comme l'âme s'approprie réellement le corps par cette action, cette union, selon le P. Tournemine, est une union de propriété et de possession, hors de laquelle on ne peut dire véritablement que Pâme a un corps ou que le corps appartient à l'âme. Il compare cette union à celle d'une machine avec le seul ressort capable delà faire

1. Un autre philosophe de la Compagnie, le P* Dutertre, soutient aussi contre Malebranche que l'âme est formée du corps. (Réfutation d un nouveau système de métûphy iique proposé par le P .Malebranche.)

m CHAPITRE Xi II.

jouer. Enfin il lait ressortir les avantages de ce système pour les lumières qu'il nous donne sur la douleur et le plaisir, sur la passion et même sur les idées, la mémoire et la diversité des esprits.

Ce système n'a pas d'autre mérite que de remettre en lumière une vérité ancienne, et déjà si fort oubliée à la fin du dix-septième siècle, que le P. Tournemine est obligé de rappeler à un de ses adversaires que son opinion n'est ni nouvelle ni singulière, et qu'il lui serait facile de l'établir par des passages d'Aristote et de saint Thomas \

1. Réponse du P. Tournemine à l'abbé Languet de Montîgny, Mémoires de Trévoux, octobre 1703.

CHAPITRK XIV

Claoclo Perrault.

Réaction eu médecine contre la physiologie mécanique de Descartes,— Système de Claude Perrault. — L'âme substance pensante accomplit foutes les fonctions de la vie en connaissance de cause.

— Deux sortes de connaissance, l'une expresse , l'autre confuse. — Pourquoi nous n'avons qu'une connaissance confus^ des fonctions organiques. — L'ignorance des penses confuses du dedans s'explique par l'ignorance des pensées expresses du dehors — Diverses causes de F ignorance de nos pensées. — Puissance de l'habitude. — La conscience et le libre •exercice des opérations vitales enlevés par l'habitude. — Pourquoi le mouvement du cœur n'est plus en notre pouvoir — Autres actions devenues nécessaires, quoique accomplies par des organes soumis à notre volonté. — Connaissance expresse et libre institution des opérations de la vie dans l'enfant. — Comment l'âme perd le souvenir de celte connaissance et de ce pouvoir.

— Des erreurs de l'âme dans le gouvernement du corps. — Opposition à Pautomalisme. — Réponse à l'objection de la persistance de certains mouvements après la mort. — Gabriel Lamy adversaire de Perrault. — Deux excès opposés on peut conduire la doctrine de Descartes.

Nous allons voir, avec Claude Perrault et Stahl, la réaction contre le mécanisme de Descartes s'étendre delà métaphysique et delà psychologie à la médecine. Commençons par Claude Perrault, qu'on peut considérer comme le prédécesseur de Stahl.

Auteur de la colonnade du Louvre et de l'Observatoire, un des membres les plus distingués deTÀcadé-

mie des sciences, mathématicien, mécanicien, érudit, traducteur de Vitruve, un des fondateurs de l'anatomié zoologique, physiologiste du plus grand mérite, Claude Perrault, si maltraité par Boileau, est un savant des plus remarquables du siècle de Louis XIV K Perrault, né en 1613 et mort en 1688, a précédé Stahl ; Stahl même, d'après Haller, lui aurait emprunté les principes fondamentaux de sa doctrine. L'animisme de Perrault est exposé dans une série de mémoires sur les diverses parties des animaux et sur les cinq sens de l'homme, mémoires réunis sous le titre d'Essais de physique et publiés en 1680 \ Claude Perrault, comme son frère Charles Perrault, l'auteur du Parallèle des anciens et des modernes, mais avec des qualités supérieures et plus variées, est un esprit original 'et très-indépendant. Par certains côtés il relève de Descartes dont la phi-

1. Nous ne saurions être de l'avis de M. Lemoine, qui dit beaucoup trop dédaigneusement, dans son mémoire sur Stahl, que la lecture des Essais de physique ne donne aucun démenti au jugement de Boileau. Nous lui opposons M. Isidore G. Saint-Hilairc, qui admire la force et l'universalité de son génie-; « Claude Perrault, dit-il, le grand architecte, l'illustre zootomiste et physiologiste, est aussi mécanicien, il est érudit. C'est ainsi que Boileau se plaisait à traiter d'assassin et de maçon un savant et un artiste qui était, lui aussi, une des gloires du siècle de Louis XIV. » Histoire générale des règnes organiques , t.I, p. 64-.) Ajoutons à ce témoignage celui de M. Flourens qui dit, dans son éloge de Cuvier : « L'anatomie comparée compte trois époques ; l'époque d'Aristote, celle de Claude Perrault et celle de Cuvier. »

2. 4 vol. in- 12, 1680. Ces Essais comprennent divers mémoires relatifs aux perceptions des sens. Ils ne sont pas non plus sans intérêt au point de vue psychologique. Ainsi Perrault, avant les philosophes écossais, justifie parfaitement le sens des prétendues erreurs qu'on leur attribue. Voir particulièrement le chapitre îv, de Y Essai sur le bruit : « Du jugement que l'animal emploie pour éviter les erreurs dans lesquelles le sens de l'ouïe peut tomber. »

losophie était alors à son apogée, mais par d'autres, il réagit contro lui. Ainsi, scion Perrault, comme selon Descartes, la pensée est l'essence même de l'âme, l'âme ne peut agir sans penser. En physiologie il ramène, de même que Descartes, toutes les fonctions de la vie au mouvement des particules. Mais, au lieu de loger l'âme dans la glande pinéale, il Punit immédiatement à toutes les parties du corps, et au lieu d'attribuer aux lois générales de la mécanique ce mouvement de particules, dans lequel consiste la vie, il le met tout entier dans la dépendance directe de l'âme : « unie à toutes les parties du corps et agissant immédiatement dans chaque partie, tant pour les actions du mouvement que pour celles du sentiment 1. » Cependant il ne soutient cette opinion que comme une simple hypothèse. Unie à toutes les parties du corps, l'âme n'a que faire, suivant Perrault, d'aller, comme on le dit communément, contempler dans le cerveau les images qui lui viennent par les sens, tandis qu'elle est à même de les contempler, autant qu'elles peuvent l'être, dans chacun des organes où elles sont imprimées pendant la sensation \ L'âme a le pouvoir de régir les mouvements de toutes ces particules auxquelles elle est unie. Elle le fait en connaissance de cause, car elle s'aperçoit de tout ce qu'elle fait, en raison de son essencequi est de penser. Comment quelque chose de ce qui arrive à un être essentiellement connaissant pourrait-il lui échapper 3? Puisque

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