‹ Le principe vital et l'âme pensanteChapitre 120 sur 189 · Discours préliminaire · texte numérisé non relu

Discours préliminaire

cible sur l'essence <le ce principe de la vie. La question est, suivant lui, du domaine de l'ontologie pour laquelle il professe la plus grande indifférence. Ainsi le principe vital est comme un x qu'on ne peut déterminer, ce qui n'importe en rien, selon Barthez, pourvu que par son aide on rende compte des phénomènes 1 .

Croire à l'existence d'un principe de vie, distinct à la fois de l'âme et des organes, s'interdire, d une manière absolue, comme le veut Barthez, toute hypothèse sur sa nature, c'est vouloir nous contraindre h nous tenir sur une pointe aiguë où l'équilibre est difficile à garder. Aussi ce scepticisme paraît-il plutôt affecté que sincère ; c'est un scepticisme commode, qui dispense Bar liiez de s'expliquer sur un certain non dire de difficultés, et qui lui permet de vivre en paix avec des adversaires plus disposés à nier toute espèce d'âme qu'à en admettre une de trop dans l'homme. D'après M. Lordat, Barthez, en dehors de son ouvrage, ne cachait nullement sa prédilection pour l'hypothèse d'une nature substantielle vivante. Mais il suffit de consulter Barthez lui-même, pour n'avoir aucun doute sur ce point. En effet, à chaque instant, il lui arrive de trahir sa véritable pensée, soit qu'il personnifie le principe vital, soit qu'il lui

1. Dans la note 2 du vol. 1er de l'édition de 1806, il signale comme conforme a sa doctrine le passage suivant d'un ouvrage de physiologie publié en 1800 : « la chose qui se trouve dans les êtres vivants et qui ne se trouve pas dans les morts, nous rappellerons âme, archee. principe vital. x} y, z, comme les quantités inconnues des géomètres, o Ailleurs il dit : « il ne m'importe qu'on attribue ou qu'on refuse une existence particulière et propre à cet être que j'appelle principe vital »

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attribue des fonctions et des actes qui supposent nécessairement l'existence d'un être très-réel. ' À la fin mêoie de l'ouvrage, il énuméra de nouveau, avec une prédilection fort peu dissimulée, les probabilités en laveur de l'existence substantielle du principe vital. Voici dès à présent un des passages où on voit le mieux, à ce qu'il nous semble, ce qu'il faut penser de son scepticisme sur la nature du principe vital : « quand même on voudrait supposer (quoique sans preuves), que dans des cas rares, les opérations du principe de la vie indiquent quelque degré de prévoyance et de liberté, il faudrait absolument reconnaître que ces facultés, supposées dans le principe vital, y sont à des degrés infiniment au-dessous des facultés analogues de l'âme raisonnable/. » Conçoit-on ce prétendu signe algébrique avec des facultés qui témoignent un certain degré d'intelligence et de liberté?

Cependant, malgré cette réserve apparente ou réelle, Barthez n'hésite pas à affirmer que le principe vital n'est pas une faculté de l'âme raisonnable. Ici se place sa polémique contre Stahl et l'animisme. Il est impossible, selon Barthez, que le principe vital soit une faculté de l'âme ; pour peu que l'on adopte les idée* reçues sur la nature de l'âme, il faut le concevoir avec des idées non moins distinctes de celles qu'on a de l'esprit que de celles qu'on a du corps. L'âme a pour essence la pensée, voilà l'idée reçue à laquelle Barthez fait allusion, et sur laquelle il appuie ses

J. La parenthèse ne se trouve pas dans la première édition.

principaux arguments en faveur de la séparation du principe vital. L'âme en effet, dit-il, quand Le principe vital agit, n'a pas ce sentiment intérieur qui, selon Locke, est la caractéristique nécessaire de ses opérations. Les animistes, il est vrai, répondent que c'est l'effet de l'habitude. Mais, selon Barthez, quand c'est l'habitude qui nous ôte la perception réfléchie de certains mouvements, on peut toujours se donner de nouveau cette perception en les répétant ou les modifiant. Ainsi Gabriel Lamy, que cite Barthez, objecte à Perrault qu'on peut rapprendre aisément les règles d une langue oubliée, tandis que l'âme ne peut jamais connaître, même en s'y appliquant, ces ressorts des organes qui ne lui échappent, à ce qu'on prétend, que par le seul effet de l'habitude. On ne voit pas que la volonté, par suite/ d'une limitation constante et salutaire de l'empire de l'âme sur le corps, puisse suspendre et changer à son gré le mouvement du cœur et des artères. Telles sont les principales objections de Barthez contre l'animisme, objections reproduites par la plupart des philosophes spiritualistes contemporains, et dont nous ferons bientôt l'objet d'une discussion approfondie.

En outre, tous les faits sur lesquels les animistes s'appuient, s'expliquent plus facilement et plus rigoureusement, selon Barthez, par une influence réciproque, que par l'identité du principe de vie et de l'âme pensante. Les déterminations du principe vital ne varient pas; elles sont les mêmes dans tous les hommes, tandis que tout ce qui provient de l'âme, supposée libre, varie plus ou moins d'individu à individu. En

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accordant aux animistes que les opérations de la vie, en quelques cas rares, présentent certaines marques de prévoyance et d'intelligence, combien ces facultés ne sont-elles pas inférieures à celles de l'âme pensante ! Obligés de reconnaître les maux que produit dans les maladies le principe de la vie, malgré toute la prévoyance dont ils le supposent doué, les stahliens les ont attribués à des erreurs de l'âme. Mais ces erreurs sont perpétuelles; il n'y a presque point de maladies où les forces du corps soient combinées et dirigées de la façon la plus avantageuse pour le rétablissement de la santé, si ce n'est en quelques légères indispositions que la nature guérit toute seule. Combien toutes ces erreurs sont peu dignes de la prévoyance d'une âme raisonnable !

Voici une autre objection de Barthez : l'âme est un être simple ; or, comment concilier cette simplicité avec la multiplicité immense de mouvements et de sentiments qui existent dans l'homme à chaque instant de notre existence? Si l'âme produisait tous les mouvements des organes qui concourent à la vie, il faudrait quelle ressentît et effectuât, à chaque instant, un nombre infini de volontés particulières. Enfin, contre l'unité du principe vital et de l'âme raisonnable, il fait valoir les contradictions dont l'homme est le théâtre, argument que déjà nous avons rencontré dans Gassendi et dans Buffon. Ainsi donc, selon Barthez, il est essentiel de distinguer le principe vital de l'homme d'avec son âme pensante.

Mais le principe vital étant, distinct de l'âme, il s'agit de savoir s'il existe par lui-même, s'il est une

substance à part, ou bien une modalité de l'homme vivant, un mode inhérent au corps humain auquel il donne la vie. C'est là, d'après Barthez, comme nous l'avons déjà vu, une question douteuse sur laquelle on ne peut avoir que des probabilités, en un sens ou en un autre. Toutefois, il estime que la discussion n'en est pas sans intérêt, afin de faire voir dans leur vrai jour les opérations du principe vital et de montrer comme possible ce qu'on ne soupçonne même pas, dit-il, dans les théories les plus généralement reçues. Les théories auxquelles Barthez fait ici allusion, sont celles de Hallcr et de Bordeu, et ce qu'il veut montrer comme possible, à rencontre de ces théories, c'est l'existence substantielle du principe vital. Il laisse suffisamment percer sa prédilection pour cette opinion par la façon dont il expose les probabilités « fort négligées jusqu'ici, par lesquelles on peut rendre fort vraisemblable le sentiment de ceux qui croient que le principe vital a une existence distincte de l'âme. » Quant aux probabilités en faveur de l'opinion contraire, qui fait du principe vital une simple modalité de la matière, il les laisse de coté, sous prétexte que cette opinion est plus rapprochée de la manière de voir ordinaire.

Voici donc, selon lui, les probabilités en faveur d'une existence substantielle du principe vital. Le principe vital dans les animaux peut être détruit, sans aucune altération sensible dans l'intégrité et dans les conditions physiques des organes, et réciproquement il survit à des lésions très-considérables des organes les plus essentiels, comme du cœur et du cerveau.

Dans les états violents de danger et d'irritation, le principe vital imprime au corps des mouvements anatomiques, contraires à ceux qui se font dans 1 état naturel, et qu'aucun dérangement correspondant dans la disposition mécanique des organes ne peut expliquer. Ces mouvements sont contraires, remarque en outre Barthez, à ceux que Tâme prévoyante, si elle en était l'auteur, devrait exciter; telles sont, par exemple, ces contractions violentes qui causent la terreur et qui empêchent de fuir.

Entre le principe vital et le corps il y a une sorte d'harmonie préétablie en vertu de laquelle, dans les diverses espèces d'animaux, ce principe, par une sorte d'anticipation instinctive, essaye des mouvements relatifs à des organes qui n'existent pas encore, ou dont la formation est encore imparfaite. Ainsi un jeune taureau, suivant la remarque de Lucrèce, cherche à frapper avec des cornes dont son front n'est pas encore armé ; ainsi chaque animal, à la naissance de ses appétits, est dirigé par son principe de vie de manière à en rechercher les objets, et à les choisir lorsqu'ils se présentent. On peut regarder comme aussi étrangères h l'organisation du corps qu'à la prévoyance de l'âme certaines opérations de l'instinct. Voici encore deux derniers arguments en faveur de la distinction du principe de vie d'avec les organes : tandis que les organes ne se fortifient que par degrés, le principe de la vie est parfait dans les fonctions qu'il exerce dès les premiers temps de leur formation; enfin on voit ressusciter divers insectes et autres animaux, par l/humectation ou la chaleur.

après une longue interruption des apparences de la vie.

Remarquons que ces arguments n'ont de valeur que contre l'intervention de l'aine, en tant .qu'intelligente et libre, ou bien contre lorganicisme, niais qu'ils ne prouvent absolument rien contre l'attribution à l'âme de la puissance vivifiante. Ce qui achève de mettre au jour la vraie pensée de Barthez sur Ja substantialité du principe vital, c'est un dernier chapitre dans lequel il s'enquiert des destinées du principe vital après la mort, recherche assurément tout à fait hors de propos, s il ne lui donnait pas une existence à part. Si ce principe n'est qu'une faculté unie au corps vivant, il est certain, dit Barthez, qu'il périt avec le corps; s'il est au contraire un être distinct de l'âme et du corps, il peut périr lors de l'extinction de ses forces dans le corps qu'il anime, mais il peut aussi passer dans d'autres corps humains et les vivifier par une véritable métempsycose. Enfin, en supposant qu'il soit dérivé d'un principe que Dieu a créé pou r animer les mondes, il peut, à la mort, se rejoindre à ce principe universel.

C'est donc bien une seconde âme, quelque soin qu'il prenne pour le dissimuler, à laquelle Barthez veut assurer une existence indépendante au sein de l'homme, une seconde âme dont les destinées sont un problème qui vient s'ajouter, dans son esprit, à celui des destinées de l'âme raisonnable. « C'est, dit M. Peisse, une sorte de démembrement de l'âme stahlienne ; il l'a coupée en deux et a ensuite adjugé à chacune de ces moitiés une partie des attributions

m CHAPITRE XVII.

et des pouvoirs qu'elle cumulait primitivement1. » Peu importe, d'ailleurs, selon Barthez, qu'on donne au principe vital les noms d'âme, d'archée, de nature, etc., mais ce qui est absolument essentiel, c'est qu'on ne rapporte jamais les déterminations de ce principe à des affections dérivées des facultés de prévoyance ou autres qu'on attribue à cette âme, ni à des passions qu'on prête à cet archée\

Relevons en terminant une singulière erreur historique de Barthez au sujet des antécédents de cette doctrine ^et des autorités qu'elle peut invoquer en sa faveur: « on peut assurer, dit-il, que l'opinion qui fait du principe vital de l'homme une troisième partie de la nature humaine a été admise par le plus grand nombre des sectes de philosophes et de médecins, quoique le défaut d'érudition, qui est si général en ce siècle, fasse croire communément que cette opinion a été introduite par Van Helmont3.

Est-ce sur la foi de Barthez, que ses successeurs de Montpellier se sont si facilement imaginé qu'ils avaient en leur faveur tout le passé de la médecine et de la philosophie ? Dans tous les cas nous avons déjà suffisamment démontré que le contraire est le vrai.

Cette doctrine d'un principe vital séparé, avec des nuances diverses, règne encore à Montpellier. Il était difficile de s'en tenir rigoureusement aux considérations sceptiques de Barthez sur la nature du principe

1 . La Médecine et les Médecins, t. I, p. 283. Philosophie médicale de Montpellier.

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