Essais d'anthropologie, 1" partie, p
l'homme en tant qu'homme, mais tous les moues sifs qui ne sont pas redoublés clans la conscience, dont le sujet ne se saisit pas et ne se distingue pas, quoique cependant ils soient sentis, quoique l'âme en soit affectée, quoiqu'ils soient accompagnés de plaisir et de douleur. L'ensemble de ces modes passifs constitue la vie animale.
Il faut tâcher de donner une idée, aussi claire que possible de cette vie animale, de ces modes affectifs en dehors du moi, et du principe auquel Maine de Biran les attribue. Sensations vitales, impressions fugitives, modes impersonnels, affections sympathiques obscures, tels sont les noms divers par lesquels, tour à tour, il désigne les faits de cette vie purement animale. Ces faits sont tous les changements qu'éprouve une partie quelconque du corps d'un animal, soit .spontanément, soit par l'action de la force qui le constitue. Or cette impression ou sensation n'est pas nécessairement accompagnée de conscience, au sens où l'entend Maine de Biran, c'est-à-dire de conscience plus ou moins réfléchie. Elle ne l'est jamais dans l'animal, elle ne Test pas toujours dans l'homme. Sensation animale, avec ou sans conscience, tel est le point de division entre l'animalité et l'humanité, entre la vie sensitive et la vie active, entre la sensation et la pensée.
Maine de Biran ne cesse de dire qu'il n'y a conscience que là où est le moi ; or, le moi n'est que dans l'homme et non dans l'animal. L'homme sent la sensation qu'il éprouve dans son organisation; il sent, ou mieux, il sait, i! aperçoit qu'il sent, parce qu'il est une
MAINE DE B1RAN. 3îS
personne identique, permanente, qui se distingue de toutes les sensations passagères. L'animal ne sent pas, ne sait pas sa sensation, parce qu'il n'est pas une personne constituée pour savoir ou apercevoir au dedans son existence individuelle, comme au dehors celle des autres, mais il sent sans se savoir sentant, comme il vit sans se savoir vivant,
Vivit et est vitœ nçscius. ipse suœ.
Il n'y pas en lui de témoin intérieur présent à la sensation, capable de l'apercevoir ou de la redire : or, c'est uniquement là en quoi, selon Maine de Biran, consiste la conscience. En deux mots, il y a, dans l'animal, la sensation, mais nullement l'idée de la sensation.
Selon Condillac, dans le Traité des sensations, la statue, à sa première sensation d'odeur de rose, n'éprouve pas une simple modification, mais elle devient cette odeur elle-même. Elle le devient en effet, selon Maine de Biran, parce qu'elle ne réagit pas, parce qu'elle n'a pas de moi qui s'en distingue ; voilà l'existence sensitive parfaitement exprimée. Mettez, à la place de la statue de Condillac, un véritable animal, et vous aurez l'existence animale tout entière, cette existence qui ne se distingue pas de ce qu'elle éprouve, et qui devient successivement chacune de ses sensations \ Otez, dit Maine de Biran, pour achever de nous
1 . « Sous l'empire de l'instinct l'être organisé vivant, réduit à un état purement affectif, devient donc toutes les modifications qu'il éprouve, et le moi identifié avec chacune d'elles, y demeurerait toujours enveloppé., s'il ne survenait un autre ordre de conditions ou de moyens propres à le développer et à féconder le germe dans lequel il
taire comprendre cette vie animale, la conscience* ou le moi d'une sensation, que reste— t-i I ? « un fait, un mode positif de l'existence animale, qui constitue la vie tout entière d'une foule d'êtres auxquels nous attribuons une sensibilité, et tout ce qui en dépend, sans être nullement fondés à leur accorder une âme, une pensée, un moi comme le nôtre. »
Voici le dilemme qu'il oppose à ceux qui veulent supprimer cet intermédiaire de sensations sans conscience entre la conscience et le mécanisme : ou il n'y a pas de sensation, pas de mode du plaisir et de la douleur, à un degré quelconque, qui ne soit joint, qui ne soit identique avec la conscience du moi, et alors tous les êtres sentants, depuis le zoophyte jusqu'à l'homme, sont en même temps actifs et libres, sachant ce qu'ils font, ne différant que par le degré ; ou bien il y a de véritables sensations, non-seulement sans conscience, mais aussi sans aucun mode du plaisir ou de la douleur, purs phénomènes organiques d'irritabilité et de contractilité. Si on n'admet pas ces sensations sans conscience, ou il faut faire du zoophyte un être actif et libre, ou bien de tous les êtres organisés, à part l'homme, de simples machines. On évite ces deux excès, selon Maine de Biran, en admettant dans l'animal des appétits, des passions qui déterminent leurs mouve-
est renfermé. Parvenu à la personnalité individuelle, l'être assistera sans doute comme témoin à ces scènes intérieures, mais sans que la force de vouloir qui la constitue puisse en distraire ou en arrêter le cours. 11 y a donc là deux puissances ou deux forces, l'une complètement aveugle et fatale dans ses déterminations instinctives, l'autre éclairée et prévoyante dans ses actions libres. » Essai sur les fondements de la psyrhologi'p, IIe partie, section I, chap. i.