Revue des Deux-Mondes, 15 août
2. Cela était vrai il y a quelques années, mais ne Test plus aujourd'hui, comme nous l'avons dit dans l'avertissement de cette nouvelle édition.
tTOUFFROY. 328
fausse interprétation, comme nous l'avons remarqué à propos de Xhamo duplex de Buffon, le témoignage du genre humain en laveur d'une double nature de l'hommei En vain le sentiment d'une double nature apparaît, dit-il, sous formes diverses dans les opinions de tous les peuples, quelques-uns soutiennent encore que cette dualité n'est qu'illusion, et que la psychologie n'est qu'un chapitre de la science de rhomme. Un semblable dissentiment prouve que les titres de la psychologie à une existence distincte sont encore couverts d'un nuage. 11 se propose de le dissiper en démêlant les divers éléments que l'observation découvre dans l'homme et qui servent de fondement à l'opinion vulgaire de notre double nature. Une fois cette diversité reconnue, il restera à juger si elle est assez profonde pour justifier l'existence de deux sciences distinctes.
Quels sont donc les éléments divers qui constituent l'homme? À considérer l'homme du dehors, on y aperçoit, du premier coup d'œil, deux éléments qu'il est impossible de confondre, des molécules agrégées en une certaine forme, qui constituent le corps, puis la force cachée qui les anime, en d'autres termes, la matière et la vie. Par des arguments, qui nous semblent d'une évidence irrésistible, Jouffroy prouve que la vie est un principe distinct du corps et des organes, que la vie est la cause, qu'elle est ce qui compose, tandis que le corps est l'effet, ou ce qui est composé, que la vie est l'élément essentiel, et que ce n'est pas dans le corps, mais dans les forces qui y président qu'il faut chercher l'homme.
(>. principe de vie, en qui l'homme réside, est-il un ou multiple, voilà ce qu'il s'agit de «avoir pour pénétrer le secret de la nature de l'homme et le mystère de la dualité entrevue par le sens commun. S'il en était de la cause, ou des causes humaines, comme des autres causes de la nature, que nous ne pouvons connaître que par leurs effets, la question, selon Jouffroy, serait insoluble. Mais, parmi toutes les causes, il en est une au moins, celle qui se révèle à nous quand nous accomplissons un mouvement volontaire, la cause moi , que nous connaissons immédiatement par la conscience qui est le sentiment continu, et jamais suspendu, que le moi a de lui-même. Le moi ayant le sentiment de lui-même, il doit avoir le sentiment de tout ce qu'il fait, de tout ce qui émane de lui. Il est donc impossible que certains effets dérivent de la cause qui est en nous, sans que nous le sachions. À\uns-nous conscience de tous les phénomènes de la vie sans exception? voilà la question. Si nous avons conscience de. tous, tous émanent de la conscience et du moi ; si de quelques-uns seulement, il faut qu'il y ait une autre cause pour les autres. Or, le moi ainsi interrogé, répond qu'il y a des phénomènes, les phénomènes vitaux, à la production desquels il se sent étranger et dont il n'a pas conscience. Il y a donc deux sources distinctes de la vie entre lesquelles la conscience sert de ligne de démarcation.
De là Jouffroy tire la conclusion, qu'outre la dualité de la matière et de la vie, que tout d'abord l'observation découvre, il en est une autre plus profonde, dans les principes de la vie, qui fait, dit-il, de l'homme,
JÔtWHOY. 325
sans rémission, un être complexe. Nous sommes deux dans ['homme, moi et ce principe inconnu, associés, dépendants peut-être, mais différents ; nous sommes deux, la personne humaine, l'homme véritable, plus un autre principe qui ne s'y révèle que par son action, et que nous n'atteignons pas plus en lui -même que toutes les autres causes extérieures. Avec ce critérium de la 'conscience on détermine parfaitement le rôle et les attributions de ces deux principes. D'un côté, c'està-dire en dehors de la conscience, on trouve tous les phénomènes relatifs au corps, qui constituent la vie animale, et de l'autre, au dedans de la conscience, tous ceux qui appartiennent au moi, lesquels constituent une autre vie, la vie intellectuelle et morale. Les premiers ont pour fin le bien du corps, les seconds, le bien de l'âme, deux fins tellement distinctes que quelquefois elles sont en opposition : & tant sont distincts non-seulement les deux principes, mais les deux vies qui en émanent et les deux buts de ces deux vies !»
Remarquons la différence des limites par lesquelles Maine de Biran et Jouffroy séparent ces deux principes ou ces deux vies.
Selon Maine de Biran, c'est l'activité volontaire et libre ; selon Jouffroy, c est la conscience. Or, comme la conscience s'étend plus loin que la volonté, Jouffroy fait subir à l'âme pensante un moins grand retranchement ; il ne lui enlève que les fonctions vitales et il lui laisse, de plus que Maine de Biran, la sensibilité et l'imagination. Le critérium de la volonté est, à ce qu'il nous semble, plus net et mieux déterminé que
celui de la conscience. La conscience, en effet, comprend, nous le verrons, une infinité de gradations insensibles et d'imperceptibles nuances. Mais, en ne réservant à l'âme véritable que ce qui est marqué du caractère de la volonté, on la mutile encore plus profondément qu'en prenant la conscience pour critérium.
Cependant, tout en insistant sur la distinction de ces deux principes, Jouffroy ne veut pas encourir le reproche de les faire indépendants l'un de l'autre. Si leur dualité est certaine, non moins certain est le lien qui les unit. L'intervention du moi est indispensable pour assurer les besoins du corps ; le corps est l'organe, l'instrument nécessaire de l'âme : « toutes les choses sont arrangées de telle sorte que la force vitale ne saurait aller à sa fin, sans l'intervention du moi, et que le moi, à son tour, pour aller à la sienne, a besoin que la mission de la force vitale soit remplie : » de là l'union de deux principes dans l'homme, et l'unité de ce qu'on appelle l'homme, unité qui, suivant Jouffroy, n'est que leur union à certaines conditions.
Mais lui-même ne semble-t-il pas détruire, de ses propres mains, la doctrine qu'il vient d'édifier, lorsqu'il avoue que cette dualité pourrait bien se résoudre dans une plus haute unité? « L'unité de ce qu'on appelle l'homme serait-elle plus intime, et les deux principes vivants qu'on distingue en lui, ne se rattacheraientils point, dans les profondeurs de la nature, à une substance commune? C'est une hypothèse qu'il n'est pas donné à la science humaine de vérifier, et qui, alors même qu'elle le serait, ne changerait rien aux résultats qu'il lui est donné d'atteindre » : qu'importe,
JOUi>VKOY. 321
à ce qu'il nous semble, à quel degré de profondeur de notre nature se rencontre cette unité? Si elle existe, la dualité n'est plus que relative et non absolue ; la vie et la pensée ne sont plus que des puissances diverses d'un seul et môme principe, et l'homme, par conséquent, n'est plus, comme on le disait d'abord, un être complexe sans rémission.
Dans l'impossibilité, qu'il croit absolue, <le résoudre une question semblable, Jouffroy veut qu'on s'en tienne aux résultats certains, c'est-à-dire à la dualité de la force qui anime le corps et de la personne humaine.
A la fin, comme au commencement de son mémoire, il fait appel à la croyance universelle en faveur de cette dualité, confondant, avec Buffon, la dualité morale de la raison et des sens, du bien et du mal, dont le genre humain en effet a toujours eu la conscience, avec la dualité des âmes dont jamais certainement il ne s'est avisé.
Ce prétendu témoignage du genre humain se traduit dans la science, selon Jouffroy, par la distinction de la physiologie et de la psychologie, l'une qui est l'étude de l'âme ou du moi, de la vie intellectuelle et morale, l'autre de l'agrégation matérielle et de tous les phénomènes par lesquels la force vitale la conserve et l'organise. D'accord avec Jouffroy sur la diversité, sur la distinction profonde de ces deux sciences, sur l'impossibilité de ramener l'une à l'autre, nous croyons lui donner un fondement plus solide, tout en rejetant cette fausse dualité sur laquelle il veut la faire reposer. Mais ici encore nous opposerons Jouffroy à lui-même. Il dit, en effet : « la séparation de la psychologie et de la physiologie
328 CHAPITRE XiX.
n'est pas seulement fondée sur l'existence distincte dans l'homme de deux principes et de deux \ies, elle l'est encore, et d'une manière plus immédiate peutêtre, sur la différence de nature de deux ordres de phénomènes, et sur l'opposition des procédés par lesquels l'intelligence les atteint. » L'animisme ne laisset— il donc pas subsister tout entière la différence de nature de ces deux ordres de phénomènes et l'opposition des procédés par où l'intelligence les atteint?
Dans la seconde partie du mémoire, Jouffroy passe en revue et critique toutes les anciennes preuves de la distinction de la physiologie et de la psychologie. La seule preuve valable et légitime, qu'il prétend avoir donnée le premier, est celle qui se fonde sur la conscience. La conscience allant jusqu'au fond de notre être, tous les actes qu'elle ignore appartiennent nécessairement à un autre principe. Il y a ici encore quelques aveux bons à recueillir, dont nous ferons notre profit contre nos adversaires, et contre Jouffroy lui-même. Un des plus grands arguments du double dynamisme, c'est, comme nous l'avons vu dans Maine de Biran, la diversité dés causes fondée sur la diversité des effets. Or Jouffroy lui-même prend le soin de nous en montrer la faiblesse et la fausseté. Rien de moins certain, dit-il, que le principe sur lequel repose cet argument que, d'une même .cause, ne peuvent dériver des phénomènes divers. Notre propre cause produit des effets très-différents, et les phénomènes physiologiques diffèrent singulièrement les uns des autres. Combien plus encore ne diffèrent pas les phénomènes dont l'univers se compose et que cependant nous rapportons