Traité de physiologie. Paris, 1850, t. II, p
2. Dans le Dictionnaire des sciences médicales, art. Système ner veux, il est dit que le système nerveux, dans l'état sain, représente un instrument unique. « Malgré la diversité d'action de chacune des parties constitutives du système nerveux, dit M. Flourens, ce système n'en forme pas moins un système unique. » {Recherches sur le système nerveux. Paris, 1842, chap. xn, sur l'unité du système nerveux.) La physiologie elle-même, dit M. Lélut, a vu et montre sous le scalpel, que ces fibres grises et organiques naissent des mêmes points du système nerveux central que les nerfs blancs de la sensibilité externe, etc. Physiologie de la pensée , Ier vol., p. 96.
Kœlliker rapporte, dans son travail sur la structure des nerfs, des observations qui prouvent qu'on peut suivre assez loin dans la moelle les filets du grand sympathique qui y prennent leur origine. MM. Budge et Waller, dans un mémoire couronné par l'Académie des sciences, ont démontré que les ganglions et les nerfs de la vie végétative ne président pas directement aux mouvements de la pupille, bien qu'ils y distribuent leurs rameaux ; ce centre cUio-spinal est dans la moelle elle-même, et les nerfs végétatifs de la pupille en tirent leur origine. M. Faivre a fait voir que chez les insectes, le nerf végétatif de l'intestin n'est qu'une branche des nerfs de la vie animale. Enfin, M. Budge a démontré récemment que la moelle dans sa région inférieure est un centre génital et qu'elle agit par l'intermédiaire du- sympathique,
UNITÉ i)E L'HOMMÊ. 34S
rapport à l'entendement, ne pourrait-on le dire aussi de l'action de l'âme par rapport au corps? Sitôt que l'action de l'âme est admise sur un seul point, sur un seul organe, sur un seul muscle, elle envahit nécessairement le corps tout entier, en vertu de cette connexion de toutes les parties du corps, et de cette unité du système nerveux. L'âme donc, dirons-nous, étant une force et non une pensée, il ne se peut qu'elle n'agisse pas continuellement sur le corps ; le corps étant un, le corps ne formant qu'un organe unique, il ne se peut qu'elle n'agisse pas sur le corps tout entier.
On voit déjà , sans faire intervenir encore les lumières que la conscience nous fournira, quelles fortes présomptions se tirent , soit de la nature elle-même de l'âme, soit de celle du corps, en faveur d'une domination sans partage, d'une action universelle de l'âme sur le corps tout entier, c'est-à-dire en faveur de l'animisme. Le raisonnement que nous venons de faire, fondé sur la nature même de la force, sur l'unité du corps, sur l'unité du système nerveux, recevra une nouvelle confirmation par une observation suffisamment approfondie de ce qui se passe au dedans de nous. Mais avant d'arriver aux arguments psychologiques, nous voulons épuiser les considérations métaphysiques.
A l'unité de la machine du corps, ajoutons l'argument plus décisif de l'unité de la nature humaine, comprenant à la fois l'âme et le corps. L'unité de la nature humaine, voilà ce qui domine toutes les diversités, toutes les luttes dont nous sommes le théâtre;
voilà ce qui nous contraint de rapporter tout en nous à un principe unique, sans lequel cette unité ne pourrait exister. Mais comment supposer l'identité des causes, hors la ressemblance des effets, sans aller, comme le dit Maine de Biran, contre la véritable méthode de la science des laits ? Où il y a des effets radicalement différents, ne faut-il pas supposer des causes différentes ?
Jouffroy lui-même nous a déjà fait voir la fausseté de cette prétendue règle. Combien ne diffèrent pas entre eux, d'un côté, les phénomènes dits psychologiques, qu'on rapporte cependant tous au moi, et, de l'autre côté, les phénomènes physiologiques, qu'on rapporte tous à une seule et même cause, la force vitale? Où est la ressemblance entre la pensée et le sentiment? où est aussi la ressemblance entre les diverses fonctions des organes, entre la sécrétion de la bile et la circulation du sang, entre l'absorption et i'évaporation, etc.? Pour demeurer fidèle jusqu'au bout à la îègle invoquée contre l'animisme par Maine de Biran et par l'école de Montpellier, ce ne sont pas seulement deux âmes, deux causes irréductibles qui devraient se partager l'homme ; il faudrait en supposer tout autant qu'il s'y trouve de catégories de phénomènes différents, soit dans Tordre de l'âme pensante, soit dans l'ordre de la vie. Autant il y a de facultés ^ autant il y aurait d'âmes. Quoi de plus divers, en effet, que la sensibilité, la volonté et l'intelligence? Je ne sais même s'il ne faudrait pas une âme pour voir, une autre pour entendre, etc. Quant à la vie physiologique, elle se composerait d'autant de causes dis-
ti notes qu'il y a d'archées dans Van Helmont, ou de sensibilités particulières dans Bordeu, ou bien dames, d'après ce physiologiste allemand contemporain, Pfluger, qui de chaque renflement du système nerveux, fait un centre particulier de fonctions sensitives ou même volontaires. Mais l'unité du moi, l'unité de la vie s'opposent, chacune de son côté, à un semblable morcellement, non moins que l'unité elle-même de l'homme tout entier s'oppose, suivant nous, au dédoublement de l'âme et de la vie.
Si maintenant nous jetons les yeux en dehors de nous, si nous considérons la méthode et surtout la tendance actuelle des sciences physiques, les voyonsnous multiplier les causes à proportion de la diversité des phénomènes? Que d'effets, de plus en plus divers, ou même, à ce qu'il semble, opposés, les plus habiles physiciens ne rapportent-ils pas à une seule et même cause ! C'est l'électricité qui décompose l'eau , et c'est l'électricité qui conduit la pensée, aussi rapide qu'elle, à travers l'espace; c'est la pesanteur qui attache les corps à la terre, et c'est la pesanteur qui enlève les ballons dans les airs1. En présence des révolutions, des métamorphoses qui s'opèrent aujourd'hui dans, les sciences physiques, ne semble-t-il pas que jamais les duodynamistes aient été plus malvenus
1. « Chaque force, dit le baron de Baurngartner, varie de manière d'être selon les circonstances. On sait que dans un corps solide l'électricité produit de la chaleur; dans un liquide conducteur et décomposante, de la décomposition chimique, et des tressaillements dans un muscle vivant. Sur une plaque photographique, un rayon solaire ne produit qu'un effet chimique, sur la rétine son effet final est la sensation lumineuse. » (Discours sur les lois fondamentales des science* naturelles, — Revue germanique^ 31 août 1860.)
à exiger la ressemblance des effets pour admettre l'identité des causes? Chaque jour de nouvelles affinités, des relations, de plus en plus intimes, sont constatées par l'expérience entre des agents et des phénomènes qui semblent n'avoir rien de commun, tels que l'électricité, la chaleur, la lumière, le mouvement ou la force mécanique. Non-seulement la science nous les montre soumis aux mêmes lois, mais se substituant les uns aux autres pour produire les mêmes effets, de telle sorte qu'une certaine quantité de chaleur deviendra telle ou telle quantité équivalente de force mécanique, ou bien cette force mécanique, à son tour, une quantité correspondante de chaleur. Ainsi voyons-nous toutes les énergies physiques se transformer les unes dans les autres. Chaque jour enfin se confirment ces remarquables paroles de Bichat : « la nature est avare de causes et prodigue d'effets. » C'est surtout au nombre des causes que s'applique cette grande loi de la nature qu'on a appelée la loi de parcimonie.
On dira sans doute qu'il y a bien des degrés dans la diversité des phénomènes, qu'il faut distinguer ce qui est accidentel de ce qui est essentiel, ce qui est accessoire de ce qui est fondamental; on dira qu'où les différences sont accidentelles, on peut concevoir, à la rigueur, une cause unique, mais que là où elles sont essentielles, il y a nécessité d'en admettre plusieurs. Mais comment marquer la limite entre ces degrés? Qui posera la borne à la variété des effets qu'une même cause peut produire , selon la diversité des instruments qu'elle met en œuvre, et des conditions
dans lesquelles elle agit, enlace de cette démonstration progressive de l'unité des forces de la nature, à laquelle semblent devoir bientôt aboutir tous les progrès de la physique et de la chimie?
Iln'en est pas, nous dit-on, de même de l'unité des deux causes de la pensée et de la vie, et de l'unité des forces de la nature. Toutes ces forces, quelle que soit la multiplicité de leurs formes, portent un cachet de famille ; toutes, par leurs effets, se résolvent, sans exception, en un changement de lieu, toutes sont susceptibles d'être rigoureusement calculées à priori, toutes sont dépourvues de spontanéité, toutes s'étendent à tous les corps, ou du moins sont susceptibles de s'y étendre. La. cause physique, dit M. Jaunies, a la vertu de produire le mouvement mécanique, elle se passe de tout arrangement moléculaire , elle est universelle, infatigable, inépuisable, fatale, incapable de se perfectionner; la cause vitale, au contraire, est spontanée, organisatrice, c'est-à-dire formant et refaisant sans cesse un organisme dont les parties solidaires fonctionnent pour l'ensemble et par l'ensemble l.
Nous croyons en effet à une opposition profonde de la cause vitale et de la cause physique ; nous n'avons nullement l'intention de chercher à atténuer cette opposition, comme les iatrochimistes, pour les ramener, l'une et l'autre, à un même principe. Mais nous ne pensons pas qu'il y ait aussi loin de l'âme à la cause vitale, que de la cause vitale à la cause physique. Entre l'une et l'autre n'y a-t-il donc pas auséi un certain air de fa-
1. Montpellier médical ^ juillet 1801, Introduction « la philosophie médicale*
3oS CHAPITRE XX.
mille ? Toutes deux présentent des caractères oppose> à ceux des forces brutes, caractères qui les rapprochent nécessairement l'un de l'autre, en même temps qu'ils les opposent aux autres forces de la nature ; toutes deux ont en partage l'activité propre, l'unité, la spontanéité, la particularité, la finalité ; toutes deux agissent dans le cercle d'un même être, concourant, d'une manière intime, h une œuvre et à un but communs, à savoir, lanature humaine; toutes deux enfin ont également le cachet même de la nature humaine qu'elles constituent. Ces ressemblances sont tellement manifestes, que les séparatistes les plus zélés, qu'on me passe cette expression, n'ont pu y fermer les yeux, ni s'empêcher de les signaler eux-mêmes, au risque de renverser de leurs propres mains les fondements de leur hypothèse.
Ainsi, M. Lordat ne compte pas moins, entre ces deux forces, de seize analogies ou ressemblances qu'il range en regard les unes des autres, dans un tableau à deux colonnes. Parmi ces ressemblances, quelquesunes paraissent artificielles et arbitraires, les autres sont celles-là mêmes que nous venons d'indiquer d'une manière générale. De ces ressemblances, il conclut que la force vitale est une figure imparfaite, mais une répétition complète du sens intime1. Où donc est cet abîme qui les sépare? En quoi faisons-nous violence à la nature des choses , quand nous cherchons à les unir, ou même à les identifier? Avons-nous, comme on nous le reproche, ouvert le champ à toutes les sup^