Contra Gent., lib. II, cap. lvti
2. Cette conscience de deux voli lions différentes, le pins souvent en lutte l'une avec l'autre, est aussi une des preuves qu'invoque le
apparaît, sous une forme ou sous une autre, dans les opinions de tous les peuples, et le sens commun affirme cette dualité de la nature humaine contre laquelle nous osons protester. Il semble, en effet, qu'au premier abord une voix universelle nous condamne et dépose en faveur de nos adversaires. Interrogez les hommes de tous les pays, de toutes les conditions, tous ils rendront unanimement témoignage de ces tristes contradictions, de ces luttes déplorables et sans cesse renaissantes, dont notre nature est le théâtre.
Avec quelle exactitude, quelle force, quelle délicatesse d'observation et d'analyse les philosophes, les théologiens, les moralistes, les poètes, ne les ont-ils pas décrites! Avec quelles vives images et quelles ingénieuses allégories ne les ont-ils pas rendues sensibles! C'est l'esprit et la chair, la raison et les sens; c'est le bon et le mauvais coursier de Platon, c'est le bon et le mauvais ange d'un certain nombre de théologies, l'homme nouveau et le vieil homme, les deux hommes de saint Paul, dont l'un nous porte au bien, l'autre nous porte au mal, ces deux hommes que Louis XIV disait si bien connaître, et .que nous connaissons tous ; ce sont les deux âmes qu'un jeune seigneur mède disait sentir en lui, l'une le portant au bien, en présence de Cyrus, l'autre au mal, en son absence 1 ; c'est l'âme ou la bête ou l'âme et l'autre, dans un spirituel roman de Xavier de Maistre. « Cette
docteur Wigan dans son curieux ouvrage : The duality of the mind proveci by the structure, functions and disposes of the brain and by the phenomena of mental dérangement and shewn tu le essentiel to moral responsability. In-8°. London. 1844, 1? Cyropédie, liy, VI,
duplicité de l'homme est si visible, a dit Pascal dans ses Pensées, qu'il y en a qui ont pensé que nous avons deux âmes; un sujet simple leur paraissant incapable de telles et soudaines variétés. » Mais Pascal n'a garde de les approuver.
On connaît les beaux vers où Racine, s'inspirant de saint Paul, a si bien peint ces perplexités de l ame :
Mon Dieu,, quelle guerre cruelle!
Je trouve deux hommes en moi...
Je veux et n'accomplis jamais .
Je veux y mais , ô misère extrême î Jo ne fais pas le bien que j'aime :
Et je fais le mai que je hais M
C'est bien de ces guerres intérieures, plus encore que des guerres de Rome contre elle-même qu'il est vrai de dire, plus quant civilia bella !
Oui, l'homme est ainsi fait ; encore une fois, nous ne contestons nullement la triste vérité de ce fidèle portrait de notre nature. Il s'agit seulement de dissiper les équivoques qui semblent ici accumulées à plaisir, et de ne pas prendre des métaphores ou des fictions pour des réalités. Cette duplicité, à laquelle croit le genre humain, est-elle la même que celle à laquelle veulent nous faire croire Buffon, Barthez et Jouffroy? Ces deux coursiers, ces deux anges, ces deux hommes, cette bête et ce moi, sontils des principes et des êtres divers, ou bien seulement des états divers d'une seule et même âme, en
1. Goethe a dit comme Racine: Zwei Seelen Wohnen, ach! in meiner Brttst,
conflit avec elle-même? Sont-ce des personnages réels ou bien seulement des personnages allégoriques1 ?
Il y a deux façons de dire que l'Homme est double, toutes deux vraies, sans que l'une, pas plus que l'autre, favorise le double dynamisme. Il y a d'abord une première dualité, celle de l'âme et du corps, que les animistes reconnaissent comme les doubles dynamistes, mais qui, nous venons de le voir, se concilie parfaitement avec l'unité de l'homme.
En outre de cette dualité, il en est une autre, non moins incontestable, non moins profondément sentie par le genre humain, ce sont les luttes de l'âme aux prises avec elle-même. Mais c'est une dualité purement morale, et non une dualité substantielle et métaphysique. Il n'y a pas deux êtres différents aux prises l'un avec l'autre ; un être unique est à la fois le théâtre et l'acteur de tous ces combats. D'ailleurs, comme dit M. Franck, où se livrent ces combats dont on veut tirer avantage en faveur de deux principes? N'est-ce pas dans la conscience, c'est-à-dire dans l'âme pensante? L'âme qui pense et qui veut est donc la même que celle qu'on lui oppose comme siège de la passion, des appétits sensuels, car de toutes les suppositions, la plus insoutenable est celle qui reconnaîtrait une seule conscience à deux âmes différentes2.
1. M. Nisard, dans son Histoire de la littérature française, IVe vol., p. 420; dernière édition, dit avec esprit et raison : « L'homme intérieur est simple parce qu'il n'y a qu'une conscience. Buffon s'est trompé sur le nombre et la nature des combattants, mais il décrit en grand peintre le combat lui-même. » M. Flourens fait une critique semblable de Yhomo duplex, dans son Histoire des travaux et des idées de Buffon,