‹ Le principe vital et l'âme pensanteChapitre 143 sur 189 · De Vàme et du principe vital, p. 5i · texte numérisé non relu

De Vàme et du principe vital, p. 5i

mi . CHAPITRE XX r.

qu'elle devient, où elle va, pendant l'épilepsie, la léthargie, pendant même un sommeil profond, pendant toutes les éclipses et toutes les défaillances de la conscience. Sort-elle donc du corps pour y revenir, après avoir plus ou moins longtemps erré au dehors, comme l'âme d'Hermotime1, ou comme les âmes cartésiennes dont se moque le P. Daniel dans son Voyage du monde de Descartes ? Si la conscience de soi et l'âme ne se séparent pas, l'âme doit disparaître avec cette conscience elle-même, sauf à ressusciter avec elle, <( Si je suis obligé, dit M. Franck, de croire à mon identité comme à la condition même de mon existence ; si, d'une autre part, il est prouvé par l'expérience que le fait sans lequel il n'y a plus de moi, que la conscience peut rester absente, s'évanouir, s'éclipser, il est évident qu'il faut étendre au delà de la conscience et du moi le principe constitutif de notre être 2, »

On vient de voir que nos adversaires sont contraints, par l'évidence même des faits, à abandonner plus ou moins cette prétendue identité de l'âme et du moi, à convenir que l'âme a été et qu'elle peut être sans le moi. Rien donc plus, à ce qu'il semble, ne devrait les empêcher d'admettre avec nous que cette même âme, qui d'abord a été tout à fait dépourvue de conscience, qui ensuite, en certains états, la perd momentanément, peut bien exercer à la fois deux

1 . Voir l'histoire de cette âme d'Hermotime^ chez divers auteurs anciens et particulièrement dans Y Histoire naturelle de Pline, Uv. VI L

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L'AME N'EST PAS LE MOT. m

sortes d'activité, l'une consciente, Huître inconsciente, selon les conditions ou la sphère dans laquelle elle agit, suivant le degré de son développe* ment. Agir et connaître, dit très-bien M. (iarnier, ne sont pas deux phénomènes indivisibles1. Je sais que je pense, je sais que je suis, que j'accomplis tel ou tel acte, tel ou tel mouvement, est-ce donc à dire que je doive connaître, sans rien laisser échapper, tout ce que je suis et tout ce que je fais? J'ai maintenant le sentiment clair de mon existence, est-ce à dire que je doive l'avoir eu depuis que j'ai commencé d'exister? Je sais quelque chose de moi, est-ce à dire que je ne puisse rien ignorer de ce qui se passe dans toutes les profondeurs et dans tous les recoins de mon être? Quelle témérité d'oser affirmer que cette connaissance est complète et continue ! Certains faits de conscience laissent une trace derrière eux dans mon âme ; il est des choses que j.'ai éprouvées, que j'ai perçues et dont je me souviens, s'ensuit-il que je doive également me souvenir de tout ce qui s'est passé dans ma conscience? La lumière de la conscience éclaire les puissances supérieures de Fume, est-ce à dire que de la même façon et au même temps et au même degré, elle doive en éclairer toutes les puissances inférieures? Le soleil qui luit sur le sommet de la montagne ne ]aisse4ril pas dans l'obscurité le fond de la vallée 2?

1. Traité des facultés de l'âme, liv. VI, lre section, ch. vi0

2. « La conscience, dit M. de Rémusat, n'est pas égale à tout le moi, ou du moins à cet ensemble de puissances qui se manifestent collectivement sous la forme du moi» » (Mémoire- hup les facultés mcQnnue^ comptes, pendue de l'Académie des sciences morales et pqlitlcmfis, avril d m\ i^ù —

Mais, en supposant qu'il y ait deux principes dans l'homme dont la conscience et l'inconscience marquent le domaine propre et les limites réciproques, aurons-nous au moins une ligne de démarcation fixe et des frontières naturelles entre leurs attributions respectives ? Les phénomènes de la vie organique seront-ils tous et toujours d'un même côté, tandis que, de l'autre, seront tous les phénomènes de la vie intellectuelle et morale? Il n'est pas besoin, à ce qu'il nous semble d'être très-versé dans la physiologie, pour montrer que ce partage n'est pas aussi facile à opérer qu'on le prétend, qu'il varie selon les âges et les individus, selon les tempéraments, selon la maladie ou la santé, et même qu'il scinde bizarrement en deux un certain nombre de fonctions.

D'abord, à l'origine, tous les phénomènes de la vie, sans exception, s'accomplissent d'une manière sourde et instinctive ; mais de sourds et instinctifs qu'ils étaient, plus tard un certain nombre deviennent, de l'aveu de tous, conscients et volontaires, du moins en certaines occasions. C est ainsi, par exemple, que les choses se passent dans deux des grandes fonctions de la vie organique, la respiration et la nutrition. Parmi les actes successifs qui concourent à leur accomplissement, il en est qui sont du ressort clc la mécanique, d'autres de celui de la physique ou de la chimie. La respiration débute par un fait purement mécanique, l'aspiration de Pair ou le mouvement respiratoire qui précède le fait chimique de la combinaison de l'air avec le sang. De mêmp, dans la nutrition, la chylification a pour antécédente

L'AME N'EST PAS LE MOL ttl

nécessaires la préhension des aliments, la mastication, la déglutition, qui sont aussi des faits purement mécaniques. Or, si la volonté n'a qu'une influence trèsindirecte sur la partie chimique de ces deux fonctions, et si nous n'avons pas conscience, au moins dans l'état de santé, de la façon dont elle s'opère, nous avons, au contraire, conscience de la partie mécanique de la fonction et nous la tenons plus ou moins sous notre dépendance. Ainsi, en suivant le critérium par où on prétend séparer l'âme de là vie, il faudrait n'attribuer au principe vital qu'une part, soit de la respiration, soit de la nutrition, et laisser l'autre part à l'âme pensante. Ë trange division, partage bizarre ! c'est l'âme qui aspirerait l'air, et c'est le principe vital qui le combinerait avec le sang ; c'est l'âme qui s'emparerait des aliments, qui les porterait à la bouche, les sucerait, les dégusterait, les avalerait, et c'est le principe vital qui les digérerait, qui les assimilerait ! Nous serions donc obligés de couper en deux, pour ainsi dire, certaines fonctions et d'y faire deux parts, l'une pour l'âme, l'autre pour le principe vital. Voilà, il faut en convenir, un duumvirat fort inquiétant pour des fonctions qui réclament une si grande harmonie. Ne semble-t-il pas qu'ici surtout il faille dire avec Homère : « le commandement de plusieurs n'est pas bon ; il ne faut qu'un seul chef. »

Non-seulement la vie organique elle-même sera scindée, mais, ce qui est peut-être plus étrange encore, les mêmes phénomènes devront appartenir, tantôt à l'un, tantôt à l'autre des deux principes. Entant qu'aveugles et instinctifs, les mouvements de respira-

tion, de déglutition, pendant toute une première période, étaient du ressort du principe vital, devenus conscients et volontaires, il faut les attribuer à un principe différent, à l'âme elle-même. Si parfois l'activité va de l'inconscience à la conscience, parfois aussi elle retourne de la conscience à l'inconscience ; cette loi est comme la contre-partie de la précédente. En regard de ces phénomènes, on pourrait, en effet, en mettre d'autres qui, par une évolution inverse, en vertu de différentes causes que nous énuméreronsplus tard, repassent, au contraire, ou du moins semblent repasser, de la lumière dans la nuit1. Les mêmes parties de l'activité de l'âme, les mémos phénomènes sont tantôt plongés dans l'obscurité, tantôt éclairés par la conscience ; les mettrons-nous donc, tantôt au delà, tantôt en deçà de cette prétendue ligne de démarcation, infranchissable suivant Jouffroy? Les mêmes phénomènes, suivant qu'ils prennent, perdent ou reprennent la conscience, transmigreront-ils donc, pour ainsi dire, du domaine du principe vital à celui de l'âme et réciproquement ?

1. « Certains mouvements, dit Roussel, qui primitivement étaient volontaires, deviennent insensiblement indépendants de la volonté. Telles sont certaines contorsions que quelques personnes font à chaque instant, parce qu'elles les ont faites dans leur, enfance, telle est l'habitude de clignoter souvent, tel est le strabisme que les enfants contractent en dirigeant dans le même temps l'œil droit vers un objet et l'œil gauche vers un autre. Ces effets, qu'on eût pu facilement prévenir, le temps les rend ineffaçables. » (Essai su?' la sensibilité.)

« La respiration, dit M. Lélut, ouvre la liste des besoins, comme elle ouvre la scène de la vie, car la respiration c'est la vie, c'est le premier acte de la vie, en même temps qu'elle est le premier acte de la sensibilité, en même temps, chose digne de remarque, qu'elle est, ou va être, dans certaines limites, un acte d'intelligence et de volonté. » (Phi/sioloyie de la pensée, t. Ier, p. 145.)

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