Soliveaux 'Essais,, li v . II
fortuit m \olontaire dés idées, suit par les effets notables qui résultent de la coinbiMisoir; de l'accumulation d'idées et d'impressions dont chacune, prise à part, n'aurait laissé aucune trace sensible dans la conscience l.
(Venons garde en effet de ne pas confondre, comme il arrive trop souvent en cette question , deux choses distinctes, la conscience et la mémoire. C'est sur le témoignage de la mémoire, que nous jugeons avoir pensé ou. n'avoir pas pensé, avoir senti ou n'avoir pas senti. Dire que l'âme ne peut penser sans savoir qu'elle a pensé, c'est conclure du défaut de la mémoire au défaut de la conscience, c'est confondre avec des perceptions, ce qui dépend de la mémoire et de l'imagination. Affirmer que l'âme s'aperçoit de tout ce qui se passe en elle, c'est affirmer, contre toute évidence, qu'il n'y a ni défaut ni lacune dans la mémoire. Se souvient-on toujours à point de ce que l'on a su, et même de ce que l'on sait le mieux?
Les choses même dont on se souvient, et la manière dont elles nous reviennent à l'esprit, vont nous servir à prouver la quantité de celles dont nous ne nous souvenons pas ; par les idées retrouvées, nous allons juger de la multitude des idées qui demeurent inaperçues. Rien en effet ne démontre mieux le grand nombre d'idées qui nous échappent, que toutes ces idées retirées, pour ainsi dire, du néant, soit par un effort de l'attention, soit par le simple effet de l'association des idées et par des circonstances toutes fortuites. « On peut oublier bien
1. Voir l'article conscience et fnconticience de M. Léon Dumont dans l'd.llcuue èvientifique do Builiiefc. «lu 28 dec, 1872.
des choses, dit Leibniz, mais on pourrait se souvenir de bien loin si on était ramené comme il faut. » Qui n'en a pas fait l'expérience, quand l'esprit est à la recherche d'une idée ou d'un fait oubliés, dont nous avons grand intérêt à nous ressouvenir? Que de choses, quand on le vent bien, on retrouve ain>i au dedans de soi qui, sans ce retour attentif de l'esprit, eussent été pour nous comme si elles n'avaient jamais existé ! Si vous vous abandonnez à la rêverie, si votre esprit sommeille, pour ainsi dire, les idées, comme un flot continu et monotone, se succèdent sans le tirer de sa léthargie, sans laisser de trace sensible. Mais tout à coup, en voici une parmi elles qui réveille soudain votre attention ; aussitôt, vous voyez ce que, le moment d'avant, vous n'aviez pas vu; vous ressaisissez toute une suite d'idées qui allaient se perdre peut-être à jamais dans l'oubli et le néant; d'anneau en anneau vous remontez jusqu'à ce que vous teniez la chaîne entière. Que d'anneaux dans cette chaîne, par delà celui qui d'abord nous avait semblé le dernier ! Sous ce regard attentif de l'âme repliée sur elle-même, que d'empreintes effacées qui tout à coup revivent et reprennent du relief! Sur cette scène, où d'abord l'œil n'apercevait rien, que de ligures se dessinent, se meuvent et s'agitent !
Noas nous éveillons sans avoir gardé le souvenir d'aucun rêve ; puis, quelques heures, ou même quelques jours après, tout à coup reviennent à nuire mémoire une foule cVidées bizarres, de chimères, de drames fantastiques, dont d'abord toute trace semblait avoir eitlièremenl disparu, Alors . même que rien
ne réveille on nous la mémoire d'aucun rêve, nous avons souvent la preuve certaine que la conscience n'a pas été vide. Qui se souvient moins d'avoir songé que Je somnambule, et qui cependant a plus manifestement et plus distinctement "songé ? Des témoins de notre sommeil qui ont vu nos gestes, qui ont entendu nos paroles entrecoupées, peuvent nous dire quelles idées, quels fantômes, quelles préoccupations, quels sentiments ont agité notre esprit. Le môme fait ne se préscntc-t-il pas chez les personnes soumises à l'action de l'éther ou du chloroforme? Elles ont donné les signes de la souffrance, la sueur a coulé de leur front, et cependant, au réveil, elles ne se souviennent de rien. Tous ces cas, si nombreux, où il est démontré que nous avons pensé, que nous avons senti, bien que nous n'en gardions aucun souvenir, prouvent suffisamment que nous pouvons penser, sentir, désirer, vouloir même, et par conséquent avoir eu une conscience plus ou moins confuse de tous les modes de l'esprit, sans que néanmoins, le moment d'après, il en reste une trace sensible dans la mémoire. Quoi de plus fortuit que les circonstances qui réveilleront peut-être un jour ces pensées et au défaut desquelles elles demeureront à jamais ensevelies dans l'oubli? A quoi tient-il que,, sans rien perdre de leur réalité, elles aient été pour nous Comme si jamais elles n'avaient été ? Nous dirons àvoe M. de Rémusat : « il y a, pour ainsi dire, des souvenirs qui dorment, qu'un motj qu'un son réveillerait; niais ée mot ne sera pas dit$ ce Son ne sera pas entendu, et nous mourrons sans avoir pensé une seule fois peut-être à ce dont la pensée
attend en nous en quelque sorte un signa] qui la réveille. Peut-être même en est-il ainsi de tout ce que nous croyons avoir oublié et ne s'est-il rien passé, clans tout le cours de notre existence, que des circonstances favorables ne pourraient retracer à la fantaisie *. »
Non-seulement il faut admettre l'existence de ces pensées qui passent inaperçues dans l'esprit et sans y laisser, à ce qu'il semble, aucune trace, mais on se voit dans la nécessité de les multiplier à 1 infini, pour peu qu'on veuille réfléchir sur la nature de la perception et de la mémoire. 11 y a un minimum pour la lumière, pour le son, au delà duquel il nous semble que nous ne voyons, que nous n'eptendon^plus rien2. Cependant il faut bien (pie les parties dans lesquelles ce minimum lui-même se divise, fassent aussi une certaine impression, quelque faible qu'elle soit, sur notre esprit, sinon le total, c'est-à-dire le minimum lui-même nous eût entièrement échappé. « Comme le bruit de la mer, dit Leibniz, se compose du bruit de chaque vague en particulier, de même les grands appétits, les perceptions distinguées, les fortes et dominantes impressions dont nous nous aperceyqps sont le plus souvent composés d'une infinité de petites perceptions dont on ne saurait s'apercevoir. Et c'est dans les perceptions insensibles que se trouve la raison de ce qui se passe en nous, comme la raison de ce qui S£ passe dans les corps sensibles consiste dans Les
\ . Mémoire sur 1rs facultés inconnue$*
? Voir Hamillon, Motophysics, lorf. iS, sur çc nlîmnlum vTsibile et
PERCEPTIONS rNSENSIBLES. MM mouvements insensibles1. » M. Taine insiste, fl^ii jitôs Leibniz, sur ces éléméiitâ en qtiëlijtié étirte rafitïîtésîmajux, dans lésqu&b sb dééompftsë chaqiië sensation on chaque image dont nous avons ctin'sci'eriWè1. Il (Me une expérience acoustique, la roue de Savart, jibur prouver la réalité de cette multitude de petites sensations composantes que la feôïisciencè rie distingue plus, et qui cependant entrent dans la sensation du son qu'elle perçoit 2.
Par ces effets des perceptions insensibles s'expliquent divers phénomènes de la vie intellectuelle et morale. C'est là qu'il faut chercher la raison de ces dispositions d'esprit, tantôt gaies, tantôt tristes, dont la cause si souvent nous échappe au sein de l'impression confuse d'un rêve, ou d'une rêverie dont la trace distincte est effacée. Combien d'impressions sourdes, de réminiscences vagues modifient et changent à notre insu l'état naturel de notre corps3!
Il en est de nos petites déterminations comme de nos humeurs; elles ont leurs causes dans des impressions ou des perceptions insensibles. Si, dans un grand nombre d'écus , nous en prenons un plutôt qu'un autre , ce c'est qu'aucune chose , comme dit Montaigne, rie se présente à nous où il n'y ait quelque différence, quelque légère qu'elle soit, et qu'à la vue ou à l'attouchement il y a toujours quelque choix qui nous tente et attiré, quoique ce soitiniperceptible4. »
\ . Édit. Dutens, vol. II, Ire pari., p. 21 4.