Essais, liv. II, chnp. xiv
m CHAPITIIK XXIL
Leibniz dit aussi : « si je me tourne d'un roté plutôt que d'un autre, c'est bien souvent par un enchaînement de petites impressions dont je ne m'aperçois pas et qui rendent un mouvement plus malaisé qu'un autre; et même nos coutumes et nos passions, qui ont tant d'influence dans nos délibérations, en sonnent; car ces habitudes naissent peu à peu, et, par conséquent, sans les petites perceptions, on ne viendrait pas à ces dispositions notables. » Nier ces effets dans la morale, dit-il encore, c'est imiter les gens mal instruits qui nient les corpuscules insensibles dans la physique 1 .
Assurément Leibniz n'est pas le premier qui ail signalé ces faits de la conscience si réels, si importants, quoique inaperçus. Stahl les fait rentrer dans ce qu'il appelle le Xé^oç, Cudworth les appelle des perceptions faibles, Perrault des pensées confuses, Nicole et François Lami des pensées imperceptibles; mais nul n'a fait d'aussi profondes investigations que Leibniz dans cette obscure région de la conscience. Ne pourrait-on pas dire que ce grand philosophe a introduit la considération des infiniment petits, nonseulement dans les mathématiques et dans la physique, mais dans la science de l'esprit humain?
Quand on réfléchit sur les conditions sans lesquelles, suivant nous, il est impossible d'expliquer la mémoire, on demeure confondu de toutes ces multi-
1. Nouveaux Essais, liv. II, chap. i. De môme Chrysippe pensait que l'inclination, \nTiit>,i<ri<;, qui nous faiï nous décider entre deux choses indifférentes, g7T< ™v knïdL^Xhâ.KiK\, plutôt pour l'une quepour l'autre,. a toujours une cause.
PERCEPTIONS INSENSIBLES. m
Mîdes de perceptions iîise?isiblcs dont il feUt admettre l'existence au sein môme de la plus pauwe dus Ames humaines.'ll nous semble, en effet, impossible de donner un autre fondement à la mémoire que la persistance même des idées plus ou moins effacées, qu'elle rap pelle à l'esprit. Comment supposer avec quelque vraisemblance que les idées, reproduites par la mémoire, sont des idées qui réapparaissent dans notre esprit après avoir complètement dispara, ou qui ressuscitent, pour ainsi dire, après avoir entièrement cessé d'exister? Gomment comprendre la réapparition ou la production à nouveau d'une idée ancienne, en l'absence des objets, des circonstances, et surtout du travail de l'esprit qui l'avaient fait naître? Faudra-t-il revenir, suivant la vive et spirituelle critique d'Hamilton, au système d'Âvicenne qui, niant à l'esprit le pouvoir de conserver la connaissance acquise, suppose qu'elle ne se recouvre que par une irradiation de la lumière divine qui l'infuse dans l'esprit1? D'ailleurs si elle est réellement produite h nouveau par l'esprit, comment se fait-il qu'une idée se présente à nous avec un caractère d'ancienneté et comme une vieille connaissance?
Non-seulement il n'y a pas d'idée qui ne laisse après elle quelque trace3 mais il n'y a pas d'idée, du moins parmi celles que la mémoire pourra réveiller un jour, qui sorte de l'esprit. Nous pouvons encore ici nous appmyer sur l'autorité de Leibniz : « je crois, dit-il, que ce qui est une fois arrivé à l'âme, lui est
1 , Metaphysics, Lit, lect. no,
éternellement imprimé, quoique cela ne nous revienne pas toujours h la mémoire *. » Il dit aussi ailleurs : « si rien ne restait des idées passées, aussitôt qu'on n'y pense plus, il ne serait point possible d'expliquer comment on peut en garder le souvenir, et recourir pour cela à une faculté nue, c'est ne rien dire d'intelligible 2. ))
C'est là, à ce qu'il nous semble, ce qu'a fait M. Gratacap dans une thèse, d'ailleurs remarquable, sur la mémoire, où il combat avec beaucoup de vivacité cette doctrine de la persistance des idées. Il nous fait le reproche de ne pas rendre compte du caractère de reconnaissance qui est le propre du souvenir. C'est un reproche qui ne nous semble pas mérité. La reconnaissance s'explique facilement dans la supposition de pensées