‹ Le principe vital et l'âme pensanteChapitre 157 sur 189 · Physiologie de 1(4 pensée, Ier Vol., chap. m · texte numérisé non relu

Physiologie de 1(4 pensée, Ier Vol., chap. m

. CONSCIENCE in; LA VIE. ï2\

1 1 m m 1rs de connaissance du corps: « en outre, dit-il, de ce riiode objectif de connaissance du corps où le corps est perçu comme une chose étrangère au sujet (fui perçoit, il est un autre mode, en quelque sorte subjectif, où le iriôi aperçoit le corps dans la réciprocité de leur action et de leur réaction. Le sujet n'est plus ici simpile spectateur de l'exercice des fonctions ôrganiqûes, il n'est pas obligé pour les connaître de sortit de lui-même, comme on le suppose, ni de recourir à là loupe et au scalpel, connue s'il s'agissait d'un organisme autre que le sien. Lui-même il se sent l'auteur de Inaction, de l'effort vital qui met les organes en jeu, comme aussi le sujet des impressions plus ou moins confuses, pins ou moins agréables ou désagréables que les organes lui renvoient, et quand son attention, pour une cause ou pour une autre, se dirige sur l'un d'eux, il discerne et localise ces diverses sensations avec une grande perspicacité1. »

Quel nom donner à cette faculté, incontestable suivant nous, d'apercevoir et de sentir du dedans, pour ainsi dire, ce qui se passe dans les organes ? M. Peisse là nomme moi vital ; mais cette expression a quelque chose d'équivoque ; elle semble confondre ce que l'âme ne fait qu'apercevoir ou causer dans les organes, avec ce qui est dans l'âme elle-même. Nous préférons l'ancienne expression de sens interne qui, en îftême temps qu'elle marque l'opposition avçc les sens extérieurs, ne permet pas une pareille confusion. Mais

î, ftàpporté fttt phijsùfiHe .•/ tin mwerf- Liberté de pen n-, n? du 13 raai ls-îs.

422 CHAPITRE XXIIÎ.

comme les philosophes anciens, etplusieurs d'entre les modernes, tels qu'Aristote, Descartes, Bossuet, ont admis divers autres sens internes, soit pour la réunion, soit pour la conservation des sensations, soit pour la joie et la douleur, nous désignerons celui-ci sous le nom de sens de la vie ou sens vital \ De tous les sens internes des anciens philosophes, c'est le seul, à notre avis, qui doive être conserve. Le sénsus commiuiis ou cœnesthesù n'est que l'âme elle-même avec son unité. La fantaisie, la mémoire sensitive, ta vis mtimativa^ font partie de l'imagination, de la mémoire, du jugement, et ne sont pas des sens qui perçoivent les objets extérieurs ou notre propre corps.

Quelle n'est pas, dans l'existence de l'homme, l'importance de ce sens interne de la vie, qui tient une si petite place, ou qui, comme la vie elle-même, est totalement absent dans les classifications de tant de phsychologues ! Si les sens extérieurs importent pour notre salut, combien plus encore nous importait- il qu'il y eût un sens pour veiller au dedans, un sens pour nous avertir, non pas seulement d'un danger ou d'un mal possibles, encore plus ou moins éloignés, comme font les sens extérieurs, mais d'un mal et d'un

t.* M"* Saisset admet ce sens Vital 1 « jë sens ; dit-il, nies drgëh hes, je suis présent à mon corps. . Nous avons le sentiment dos organes les plus cachés, toutes les fois qu'un désordre, un accident quelconque vient en troubler la vitalité; nous avons le sentiment continu de la vie organique. » [Ame et vie,)

M. LëmOinCj daiis .un article de la Revue Européenne du 15 novembre 1859, intitule Apologie des sertis, par u?i Spiritualité > insiste sur le sens de la vie, dont il démontre la réalité et l'importance par des observations et des analyses que nous avons mises à prolit. (Voir aussi son ouvrage sur Y Ame et le corps, Didier, 1802.)

CONSCIENCE DE LA VIE. m

danger située à In racine môino de ivoire existençç, et fftt'il faut inrmédiaiement conjurer sous peine de mort ?

Suivant l'étal du corps, suivant le degré d'attention que nous laur donnons, ces perceptions du sens de la \ie sont plus ou moins confuses ou distinctes. Elles sont confuses quand tout va bien dans le corps, quand tout suit la marche accoutumée, quand les fonctions de la vie s'accomplissent régulièrement. Cependant, quoiqu'elles ne se distinguent alors que difficilement les unes des autres et ne produisent, chacune en particulier, aucun effet appréciable, toutes réunies donnent un effet sensible, le sentiment du bien-être ou de la santé, que fait surtout ressortir le contraste avec l'état de malaise et de maladie.

Tel est ce sens interne de la vie, qui continuellement, comme par une sorte de toucher intérieur, avertit l'âme qu'elle est unie au corps. Toujours l'Ame se sait pourvue d'un corps, et non pas seulement de temps h autre, à certaines occasions, quand, par exemple nous nous voyons avec nos yeux, quand nous nous touchons avec nos mains, quand nous éprouvons un choc, ou que quelque dérangement a lieu dans notre organisme. Dans l'immobilité, comme dans le mouvement, dans l'exercice de la pensée, comme dans celui des forces musculaire, quand nous résolvons un problème, comme quand nous soulevons un fardeau, sans cesse nous sommes informés, non-seulement de la présence, mais de l'état de notre corps. Cette perception de la présence actuelle, de la coexistence du corps, se retrouve au fond de toutes nos pensées et de tous

m CHAPITRE XXI IL

nos sentiments; c'est un élément essentiel du moi el de la conscience.

D'ailleurs ces perceptions et ces impressions qui, dans l'état ordinaire, sont plus ou moins feiMes et confuses, deviennent tout- à coup vives et distinctes, quand les fonctions organiques sont troublées, quand il y a surexcitation de la force vitale sur tel ou le] point de l'organisme: Barthez lui-même, connue on le voit dans l'exposition de sa doctrine par M. Lordat, inclinait à croire que la sensation de conscience, suivant son expression, vient se joindre à la sensation Vitale, quand cette dernière est à un haut degré, quoiqu'il ruine par là un de ses principaux arguments en faveur delà séparation du principe vital d'avec Tarne pensante 1.

Bichat aussi n'admet, à ce même point de vue, qu'une différence de degré entre ses deux Aies : « chaque jour, dit-il, l'inflammation, en exaltant dans une partie la sensibilité organique, la transforme en sensibilité animale. Ainsi les cartilages;, les membranes séreuses, etc., qui, dans l'état ordinaire, n'ont que l'obscur sentiment nécessaire à leur nutrition, se pénètrent alors d'une sensibilité animale, souvent plus vive que celle des organes auxquels elle est naturelle. Pourquoi? Parce que le propre de l'inflammation est d'accumuler les forces dans une partie, et que cette accumulation suffit pour changer le mode de la sensibilité organique, qui ne diffère de l'animale que par sa moindre proportion. D'après tontes ces eonsidéra-

\. Exposition de ht <h><-triii<' médicale c{e Bariliez, in-S°. paris, ÎSJS, p. 143.

CONSCIKNCK !)]•: LA VIE. \ï.'

lions, il OBt évident que la distinction étalée; ci - < le. sus dans la Faculté de sentir porto, non sur sa nature, qui est partout la piéïfte, niais sur les modifications diverses don) elle est susceptible» (Jette faculté <l î commune à tous les organes, tous en sont p^né-tré^ aucun n'est insensible, elle forme leur véritable caractère \ilal ; niais plus ou moins répartie abondamment dans plupun, elle donne on mode dY\istence différent ; aucun n'en jouit dans la mémo proportion ' ? Millier, à ])i'opos dos sensations de la \io organique, dit aussi que ces sensations faible^, obseures, non circonscrites dans les parties auxquelles le nerf ^rand sympathique se distribue, deviennent plus nettes et plus précises quand les irritations ont de l'intensité \ Il n'y a pas une fonction, pas un organe, pas un point de l'organisme \i\ant (pu, dans certains états pathologiques, ne puisse devenir l'objet d'une nerçÊption plus distincte et nous renvoyer des sensations d'une nature spéciale, et susceptibles d'être localisées dans les di\ erses parties de l'organisme: « il n'y a pas de partie, dit M. Flourons, absolument insensible dans le corps vivant, La sensibilité est partout, et dans les parties mêmes où habituellement elle est je plus obscure. Il suffit d'un degré d'inflammation ou d'irritation donné pour la faire passer aussitôt de l'état latent et caché à l'état patent et manifeste \ »

1. J)e là vie et de la morf , art. 7. Différences générales des deux vies par rapport aux forces vilales.

2. Manuel de physiologie , traduit parJourdan, t. II,chap. v. Dos lois de l'action cl de la propagation dans le nerf grand sympa! bique.

.'!. Noie sur la sensibilité de la dure-mère, des ligaments el du périosle. {Amê, des ■sw'ences, 18 avril 1857.)

m CHAPITRE XXIII,

Loin que la vie organique soit étrangère à la conscience, c'est une source continuelle de perceptions, d'émotions, de désirs de toute sorte et des dispositions morales les plus diverses. L'attention de l'âme, éveillée par la surexcitation ou le trouble de quelque fonction, éclaire soudainement l'existence d'une foule de phénomènes organiques auxquels, le moment d'avant, nous ne prenions pas garde. Qui ne sait que de changements d'état, que de nuances du mieux et du pire, le malade découvre dans l'organe affecté, sur lequel se eoneentre toute -son attention? Quelquefois même cette préoccupation exclusive et profonde, cette vigilance inquiète, avec l'interprétation pessimiste qu'il donne aux phénomènes, sont pour lui un véritable tourment et la plus grande partie de son mal. C'est un spectacle, dit le docteur Foissac, curieux et pénible à la fois, d'entendre riiypochondriaque faire le récit de ses mille sensations et de ses souffrances sans nom. On dirait qu'armé d'un verre grossissant, il suit toutes les opérations de la vie, crée un mécanisme spécial des fonctions et dissèque chaque fibre de son organisme \ Enfin, il y a certains individus qui, même hors le cas de maladie, semblent mieux prédisposés que d'autres à la perception de ces impressions confuses de la vie. Tel était Maine de Biran, quoiqu'il ait voulu séparer la vie de l'âme de la vie du corps: « il est, dit-il, des hommes d'une certaine organisation ou tempérament, qui se trouvent sans cesse ramenés au dedans d'eux-mêmes, par des impressions affectives

t. Hygiène philosophique de l' urrtr, în-80, p. 34G. Parie? 1 800.

d'un ordre particulier? assez vives pour attirer l'attention do L'Ame. De tels hommes entendent^ pour ainsi dire, crier les ressorts de leur machine; ils les sentent se monter ou se détendre, tandis que les idées se succèdent, s'arrêtent et semblent se mouvoir du môme branle l. »

Parmi tous nos organes, ce sont ceux de -la nutrition dont les fonctions semblent le plus échapper à la connaissance de rame; cependant M. Lélut pense que le moi, en certaines occasions, averti de leur activité par le trouble et la souffrance, rapporte cette sensation insolite à un point de l'économie animale qu'il avait ignoré jusque-là : a ici, dit il, le moi est éveillé par suite d'un rapport nouveau entre son activité et celle de ses organes, dans d'autres cas, il reste sourd aux impressions des organes mêmes avec lesquels il est habituellement en commerce intime, c'est-à-dire, aux impressions des sens proprement dits 2. » On cite des exemples remarquables, dans certains cas de magnétisme ou d'hypnotisme, de la lucidité de ce sens de la vie à l'égard de telle ou telle partie de l'organisme.

Rien ne prouve mieux cette connaissance, pour ainsi dire intérieure du corps, que le fait de la localisation des sensations. Chacun localise ses sensations, avec un certain degré de précision, dans telle ou telle partie de l'organisme. Ressentons-nous une vive douleur dans le corps, nous la rapportons, sans hésiter, à l'organe qui en est le siège, à la tête, au cœur, à

1. Rapports du physique et dv morùL Ut Phf/siologiï de lu pensée, vol. I,p, 17,

l'estomac. La première chose que demande le médecin au malade le plus ignorant, à l'enfant lui-même, c'est de lui indiquer l'endroit où il souffre. Ainsi, nous savons que nous avons un cœur, un estqmaç et d'autres organes essentiels, sans avoir été à un amphithéâtre, ni assisté à des dissections. Enfin Kant, et après lui Maine de Biran, ont remarqué que la distinction du droit et du gauche, nécessaire à Fhomme pour s'orienter dans l'espace, provient d'un sentiment naturel et primitif de deux moitiés symétriques de notre corps* sentiment qui ne manque à personne, sans le secours d'aucune leçon ni d'aucun maître.

L'âme a donc une certaine connaissance naturelle de son corps et de ses principaux organes, dette connaissance n'est pas, il est vrai, celle que Stahl et Perrault ont imaginée; elle n'embrasse pas tous les détails, tous les rapports de moyen à fin. C'est une connaissance qui n'a rien de scientifique, qui ne dispense ni de l'étude de Panatomie, ni du secours d'un médecin. Mais, quoique vague et confuse, quoique bornée aux parties principales de l'organisation, elle n'en est pas moins suffisante pour les besoins de la vie animale, et surtout pour la réfutation de Terreur de ceux qui condamnent l'âme h une ignorance absolue des phénomènes de la vie.

Pas plus qu'ils ne s'accomplissent entièrement à notre insu, pas plus les phénomènes de la \ie ne sont entièrement en dehors de l'influence de l'intelligence et de la volonté. Que de mouvements assujettis aux pensées de Pâme, et combien n'est -pas merveilleux l'empire de la volonté sur le corps tout entier ! Mais

CONSCIENCE DE LA VIE. î29

il s'agit seulement de montrer ici l'influence de nos jfèii'sées bt dos di\ers riais dé famé, sur des phérifômëiiès èx des Fondions (|tii ne drîpehdërit flaS dirèiitèL ment de la volonté. Oui no sait à quoi dêgtfè ou peut aviver ou affaiblir le sentiment do la \ie, ëti un point quelconque do forghrilsmë^ 'àe\ôt\ que l'on rèfûàë où que Ton accorde son attention aux impressions dont i! est 1ë siège? line détermination volontaire èï forte amortit les douleurs locales, et même détermine des modifications physiologiques dans les parties souffrantes. L'attention, dit quelque part (labanis, malgré ses tendances au matérialisme, modifie directement l'état des organes. Nombre de faits prouvent la vérité de cet axiome de l'École ; for fis imaginatio r/enerat

((ISUIH \

La santé, et en conséquence la vie elle-même, jusqu'à un certain point, dépend de nous. L'énergie morale n'est-elle pas, en plus d'une circonstance) chacun le sait, le meilleur remède contre la maladie et la mort ? On voit les épidémies prendre de préférence leurs victimes parmi ceux qui tremblent et se cachent, et épargner les hommes courageux qui les bravent, par amour de la science ou de l'humanité. Gœthe raconte, dans une de ses lettres, qu'au milieu d'une épidémie de fièvre putride, exposé à une contagion inévitable, il parvint à s'y soustraire par la seule action d'une volonté ferme. On ne saurait croire, dit-il, combien la volonté a de puissance en des cas pareils ; elle se répand, pour ainsi parler, dans tout

1. Voir le chapitre de Montaigne, Ier livre des Essais, §nr la force (If riniaginaiion.

le corps, et le met clans un état d'activité qui repousse I toutes les influences nuisibles. La crainte est un état I de faiblesse indolente qui nous livre sans défense aux I attaques victorieuses de l'ennemi. « L'enthousiasme, I dit Damiron, a souvent préservé de la mort; il étouffe I à la guerre les principes délétères de la peur, du dé- I couragement, de l'abandon de soi-même. Ce sont là I des miracles .d'une hygiène qui n'a rien que de I naturel \ »

Jusqu'où ne s'étend pas l'influence de l'âme, consta- I tée par des faits manifestes et des observations de I tous les jours, sur ces fonctions organiques qu'on I veut soustraire dîme manière absolue à son empire? I En bien des circonstances, l'âme exerce une influence I manifeste sur la circulation du sang. La crainte, I l'émotion, le réveil subit des passions, font battre le I cœur avec plus de vivacité, plus d'énergie. La colora- I tien sanguine de la face trahit ce qui se passe dans I l'âme des individus doués d'une vive sensibilité. Le I chagrin fait couler des pleurs, la vue d'un mets délicat I fait jaillir la salive, la peur accélère l'exhalation intes- I tinale, l'anxiété morale produit la transpiration du I front et des aisselles, le chagrin épuise les constitu- I lions les plus robustes, la jalousie peut jeter dans le I marasme, la digestion est suspendue et troublée I par une vive impression morale, la colère, la peau I brûlante, le sommeil disparaît par l'appréhension d'un danger. L'excès même de la joie met la vie I en péril ; la joie fait peur, tel est le titre d'une I

1. Souvenirs de vingt uns d\enseigneme?ît: de l ' pnthousiasmp.

CONSCIENCE DE LÀ VIE. i ;i

pièce où cette vérité est dramatiquement mise en scène. Certains objets, certaines pensées excitent les organes génitaux. Ainsi, l'âme a de l'empire sur la circulation, sur l'assimilation, sur la nutrition, sur la caloriiication, sur le sommeil, sur l'acte de la : gé né ration, en un mot, sur toutes les fonctions vitales '. Entre le mauvais état de l'âme, comme tant de médecins et de physiologistes l'ont obvervé, et le mauvais état du corps, entre l'état psychologique morbide et l'état organique morbide, il y aune étroite relation. Ce n'est pas seulement le corps qui, par sa bonne constitution, fortifie l'âme, mais c'est l'âme bien réglée qui, comme le ,dit Platon, maintient par son autorité le corps en bonne santé 2.

Aussi y a-t-il quelque chose de vrai dans ce paradoxe, qu'on meurt quand on veut. On se soutient certainement mieux dans la vie, on offre, pour ainsi dire, une plus grande force de résistance aux causes de destruction, quand on poursuit un but avec une volonté énergique, ou bien quand on a un motif puissant de vivre. Voyez cet homme qui, après une vie laborieuse, se retire des affaires pour jouir enfin d'un repos, auquel depuis longtemps il aspirait ; s'il demeure dans l'oisiveté, s'il ne sait pas donner un nouveau but à son activité, se créer, pour ainsi dire, un nouveau motif de vivre, au bout de quelque temps, dans un âge encore peu avancé, il languit et il meurt. La retraite, le repos, auxquels il avait tant aspiré, sont pour lui

1. Dictionnaire des sciences médicales, article sur le système nerveux.

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