République) liv, IIL
la mort. Au contraire, que d'exemples de toute sorte, dans les plus humbles connue dans les plus hautes fortunes, prouvent qu'une aine forte, suivant une parole de Bossuet, est maîtresse du corps qu'elle anime 1 !
De là une médecine, une hygiène morale, c'est-àdire une science de combattre ou de prévenir les maladies par une sage direction des forces de l'intelligence et de la volonté. On trouve les plus décisifs exemples de cette influence de l'âme sur le corps, comme aussi les meilleurs préceptes sur la manière dont nous devons l'exercer, dans l'ouvrage remarquable du docteur Feuelitersleben 2. Le docteur Feuchtersleben définit l'hygiène morale : la science de mettre en usage le pouvoir que possède l'unie de préserver par son action la santé du corps; il montre que 1 homme, au moyen de l'âme, peut agir sur les maladies et exercer un pouvoir, au moins indirect, sur la vie et la mort3. La vie, d'ailleurs, selon lui, est le travail de la volonté, qui tend à soumettre les forces extérieures, et par ses conquêtes sans fin, à changer l'état de l'individu, sans modifier son essence.
d. Ovide a dit :
Suffccitque malis auimus, nflm Corpus ai» liio Acccpit vires, vixijuc fereiida talh. . .
TrMfit, 111; $
2. Hygiène de Pâme, traduit de l'allemand sur lu vingtième édilioii, par le docteur Scliiesinger' Rallier, avec une Jnti uduclion, par M. De-
ondre. Paris, 18G0, in- 12.
3. Kant aussi attribue à Pâme un grand empire sur les maladies. Voir dans son Anthropologie, le chapitre : « De l'empire de l ame sur les sentiments maladifs pur la seule volonté de le mudi^er. » 'n ad ne i Laide Tissoi . p. 447.
Encore une fois, quelque étroite qu'on suppose l'alliance entre deux principes, on n'expliquera pas cette pénétration mutuelle de la vie et de la pensée, ce retentissement immédiat et réciproque de l'une dans l'autre. Il est donc certain que les phénomènes de la vie sont perçus et sentis par Pâme ; examinons maintenant si nous n'avons pas quelque conscience de la cause de ces phénomènes, c'est -à-dire de la vie elle-même.
Nous avons vu que l'âme a la perception des phénomènes de la vie, lesquels se passent dans les organes , nous allons voir maintenant qu'elle a la conscience de la cause môme de la vie.
Quand nous disons que nous allons faire voir dans la conscience la cause de la vie, ou l'énergie vitale, nous ne voudrions pas qu'on pût nous soupçonner un ;seul instant d'avoir la présomption de tenir en main quelque révélation inattendue et de révéler le secret de quelque grande découverte psychologique ou physiologique, ignorée jusqu'à présent du monde entier. Il s'agit simplement d'appeler l'attention sur ce que chacun sait aussi bien que nous, et de démêler, dans le sentiment de notre activité, ce que d'autres ont eu le tort d'y laisser confondu, à savoir le fait même de l'énergie vitale.
A quel signe donc prétendons-nous reconnaître, au dedans de nous, la présence et l'efficace de la cause de la vie? A nul autre qu'à cette action continue, à cet effort sans relâche de l'âme sur les organes, que déjà nous avons signalé comme inhérent à son essence même. L'âme, avons-nous dit, ne nous est connue que
i3i CHAPITRE XXIII.
comme principe d'activité, ou, ce qui revient au même, comme force. Puis recherchant, parmi les modes divers de son activité, quel est celui dont elle ne se sépare pas, quel est celui qui commence et, qui finit avec elle, nous l'avons trouvé dans l'énergie motrice. La tension de l'âme contre les organes, l'effort immanent, voilà, avec la perception intime du corps, ce qui est toujours présent à la conscience, voilà le sentiment fondamental de notre être. Or là, suivant nous, est l'action vitale, la puissance vivifiante de l'âme.
Mais s'il est incontestable que nous avons consciencç d'un effort moteur, d'une force motrice, il p.'est pas démontré, nous a-t-on objecté, que cet effort moteur soit un effort vital, que cette force motrice soit la vie '. Qu'on les mette en parallèle l'une avec l'autre et on ne pourra, s'empêcher de croire à leur identité. Rappelons-nous donc ce qu'est la vie, d'après les phénomènes par lesquels elle se manifeste, et d'après les principales définitions des physiologistes. La vie est une cause, une force agissant sans cesse sur toutes les molécules du corps pour les disposer d'après un certain plan, pour les maintenir dans les conditions convenables aux fonctions vitales, pour les soustraire à l'action dissolvante des lois de la nature morte, lutte continuelle dont l'acte suprême est l'agonie ou le dernier combat contre la mort. La vie est un
1. Cette objection m a été particulièrement adressée par M. l'abb^ Thibaudier, à la fuis théologien et philosophe. Voir ce jivïï a écrit sur cette question : Du principe vital à V occasion de discussions récentes. Paris, rue Cassette, 1862.
conscience de la vik. m
principe original, d'activité, d'elbrt, de mouvement, une faculté propre de mouvement el de changement intime, suivant la définition de M. Martin de Rennes, regardée par Isidore Saint-Hilaire comme la meil— fetire dans l'état actuel de la science. « La vie, dit ce savant naturaliste, est un mouvement de Ions les testants-, sur tous les points de notre corps, mouvement moléculaire entretenu lui-même par des mouvements d'ensemble, dont n'esl exempt, sans parler de l'appareil locomoteur, aucun de nos organes et. surtout de nos viscères, mouvement péristaltiqne et antipéristaltique, d'inspiration et d'expiration, systole et diastole, excrétion des glandes, circulation des fluides, soulèvement et abaissement alternatif du cerveau et autres phénomènes du même genre l. »
Voilà ce que nous disent les physiologistes du principe de la vie. D'un autre côté, ta conscience nous découvre au dedans de nous, dans l'âme elle-même, un effort permanent, une continuelle action sur tous les organes. Comment ne pas reconnaître dans cette énergie motrice de l'âme dont nous avons conscience, celle autre énergie motrice qui se révèle par tout ce qui se passe clans l'organisme, et qui est, d'après les physiologistes, le principe de la vie? L'âme est un principe de mouvement, nous sentons l'âme continuellement agissante sur les organes; les phénomènes de la \ ic sont des mouvements ; comment les attribuer à un autre principe qu'à celui que nous sentons agir, sans nulle interruption au dedans de nous? On nous
i. Histoire générale des règnes inorganiques, IIe vol., liv, lor,Hiap. vr.
436 CHAPITRE XXUL
objecte 1 que nous ne serons assurés de l'identité de la force motrice de l'âme et d'avoir, réellement lq conscience de la vie, que lorsque nous aurons conscience de l'hématose, de la sécrétion de la bile, etc. Les auteurs de cette objection confondent ici, ce que nous nous sommes efforcés de distinguer, c'està-dire ce qui est du domaine de la conscience avec ce qui est du domaine du sens vital et de la perception.
Je ne dis pas que j'ai conscience du mouvement de mes poumons, de mon cœur, de l'hématose, etc., mais je dis, ce qui n'est nullement la même chose, que j'ai conscience de l'effort qui fait battre le cœur, qui soulève la poitrine qui est le principe moteur de toutes les opérations vitales. Je n'ai donc pus commis la faute que nie reproche sévèrement un habile psychologue, M. Lemoine, je n'ai pas confondu le sentiment que l'âme a d'elle-même avec la perception de ce qui se passe dans l'organisme.
Quand il serait vrai qu'en aucun cas, môme dans certains états de maladie, nous n'avons une perception plus ou moins confuse de ces phénomènes de la vie, cela ne prouverait nullement que nous n'avons pas conscience de l'effort lui-même, c'est-à-dire de la cause qui produit ces phénomènes dans les organes. Ce sont là deux faits d'ordre bien différent, l'un interne et l'autre externe. J'insiste sur ce point puisque plusieurs m'ont reproché de les prendre l'un pour l'autre, et puisque la plupart des adversaires de l'ani-
l. MM Garnier, l'abbé Thibaudier, M. Lemoine (le VUalisme et V Animisme de Stahl, p. 185. Germer 13aillière).
rnisme les confondenl réellement quand il s'agit de lu question de la conscience de la vie l. Il en est d'ailleurs de cette conscience de l'effort vital comme de la perception de ce qui se passe dans les organes et du sens de la vie. Plus ou moins confus quand tout dans l'organisme suit le train ordinaire, l'effort vital devient aussi tout à coup plus distinct h l'occasion de telle ou telle fonction vitale troublée ou surexcitée, ou bien encore il nous laisse le sentiment d'une lacune manifeste, s'il vient à cesser d'agir sur quelque partie paralysée de notre organisme. Rien, en effet, ne met mieux en relief la conscience continue de l'énergie vitale que le sentiment, pour ainsi dire, en sens inverse que nous éprouvons, quand, par une cause quelconque, par une paralysie, ou même par un simple engourdissement, cet effort se trouve tout à coup impuissant à l'égard de certaines parties de l'organisme. Un membre, en effet, est-il paralysé, à l'instant, il cesse d'être aperçu par le moi comme sien, à l'instant, aussi il se fait, pour ainsi dire, un vide très-vivement senti au sein de cette énergie vitale que l'âme exerce sur tout le corps. Rien ne nous fait mieux apercevoir combien cette énergie était réellement sentie que le sentiment éprouvé quand elle ne l'est plus. <( Cette sensation, dit M. Peisse, est comme une lacune, un déchet, que subit le sentiment universel de la vie corporelle. Elle prouve que l'état de ce membre était très-réellement, quoique très-obscuré-
1. M. Janct, dans le mémoire déjà cité, veut bien m'attribuer d'avoir établi ces deux résultats importants : la limite de la conscience et de Y inconscience n'a rien d'absolu ; l'âme n'a pas seulement con- - science de la pensée, mais de la vie.
m CHAPITRÉ XXIII.
ment senti, et constituait un élément partiel du sén timent général de la vie. Ainsi en arrive-t-iï d'un bruit continu, monotone, qui cesse d'être pei^u, quoiqu'il soit toujours entendu. En effet, vient-il à cesser brusquement, tout aussitôt on s'aperçoit qu'il n'a plus lieu, et il fait pour ainsi dire défaut à notre oreille \ n
La perception intérieure des fonctions organiques, Ja conscience de l'action de l'âme qui les produit, embrassent donc une foule de petites perceptions, une foule de détails, un monde de faits et d'impressions qui nous échappent, dans l'état ordinaire, à cause de leur multiplicité, de leur continuité, de leur monotonie, et des distractions du dehors, mais qui deviennent sensibles et distincts, soit par le défaut, soit par l'excès, soit par une observation plus attentive de ce que notre âme perçoit et de ce qu'elle éprouve dans telle ou telle partie de l'organisme. Ce sont ces faits, ces impressions, dont l'ensemble constitue la yie physiologique, toujours présente à la conscience, et qui est, pour ainsi dire, le fond invariable sur lequel repos;' et se dessine la vie intellectuelle et morale.
De même que nous n'aurions aucune idée de la cause, malgré toutes les successions de phénomènes qui s'opèrent sous nos yeux dans l'univers, si d'abord nous n'avions puisé cette idée au dedans de nous, de même, malgré toutes les dissections ou vivisections, nous n'aurions absolument aucune idée de la vie, sans la conscience qui d'abord nous la donne.
« Les yeux, dit M. Peisse, les mains, le scalpel, ne
1. Édition des Rapports du physique et dû 'fnôr'àl, dé Cabanis, publiée par M. Pekse. Noies, p. 108.
pètiveiït, en derrière analyse, faire que de I atiàtomie. Ils ne connaissent et ne peuvent connaître que tes conditions matérielles, itiécanïqùes, in - 1 rumentaleSj des fonctions vitales; la vie même leur échappe; La vie en elle-même ne peut être connue objectivement, elle ne peut l'être que subjectivement, car elle êsl essentiellement force, activité, sentiment, toutes qualités qui ne se révèlent, de même qu'elles n'appartiennent qu'au principe actif et vivant qui est moi. Loin donc de prétendre que l'exercice* de la vie physiologique n'est pas révélé à la conscience, il faudrait dire que cette vie n'est véritablement connue que dans et par là conscience 1 . »
Telle est donc, suivant nous, la preuve directe de l'identité de Pâme et de la vie, preuve qui vient s'ajouter aux preuves indirectes que déjà nous avons données. Voilà ce qui répond dans l'âme, pour parler comme Lei bniz, à ce qui se passe dans les organes; voilà ce que Condillac, dans le Traité (1rs sensations, appelle le sentiment fondamental de sa statue 2, et voilà ce que Maine de Biran appelle aussi très-bien le sens de l'effort immanent ou de l'existence sensitive 3, quoiqu'il ait le tort de vouloir enlever cette existence sensitive au sujet sentant.
Tout comme elle est la science première de la force, la psychologie est aussi la science première de la vie. Faire la vie étrangère à l'âme, pour la convertir en je ne sais quelle entité, plus chimérique que
E Mémoire, déjà cité, sur les rapports du physique et du moral.