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okris son langage pittoresque, le sens intimé demeure dans toute son intégrité.
La conservation de la force de Pesjprit, malgré la décadence des forces physiques, et jusque dans l'âge le plus avancé, chez certaines natures d'élite, h'esi pas une remarque nouvelle. Il suffit de rappeler le Traité de la vieillesse de Cicéron, ou bien ce que dit Scnèque de l'accroissement des forces de son esprit h mesure qu'il avance dans la vieillesse: « \on seiitio (( in animo eetatis injuriam quum sentiam in cor- (( pore... Viget animus et gaudet non multum sibi (( esse eu m corpore... Hune ait esse florem suum1. » Mais je ne sache pas qu'aucun des anciens ou des modernes, avant M. Lordat, se soit avisé de soutenir, d'une manière générale et absolue, cette opposition
• de l'esprit, qui grandit toujours, avec le corps et le
• principe vital qui, après avoir atteint un certain degré de force et de développement, s'affaissent et déclinent fatalement clans la dernière période de la vie.
Malheureusement, M. Lordat se trouve ici eh contradiction, non-seulement avec presque tous les médecins, les philosophes ou les moralistes qui ont étudié la nature humaine, mais avec le témoignage unanime du genre humain, qui ne saurait être récusé quand il s'agit d'un fait d'observation journalière et à la portée de tous. Ce ne sont pas seulement Lucrèce et Cabanis qui ont constaté et décrit l'affaiblissement moral et intellectuel causé par la vieillesse, mais les hommes les moins snspi^rts de tendance à confondre
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l'Ame avec le corps; c'est Pascal, par exemple, qui a dit : (( trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l'esprit; » c'est Jouffroy qui, décrivant les divers degrés et les diverses phases du pouvoir personnel de l'homme dans les divers âges de la vie, a tracé ce triste et trop véridique tableau de l'extrême vieillesse : « quand l'homme parvient à une grande vieillesse, il finit ordinairement par où il a commencé, c'est-à-dire par cette vie impersonnelle qui précède dans l'enfant la naissance de la volonté ; de là, cette observation si vulgaire que le vieillard redevient enfant. On observe, en effet, chez les vieillards un affaiblissement considérable et progressif du pouvoir personnel ; il semble que la volonté, fatiguée du long service qu elle a fait, abandonne sa tâche au soir de la vie et s'assoupisse peu à peu, en attendant le sommeil de la mort. L'extrême vieillesse rappelle à la fois l'idée du sommeil et celle de l'enfance ; c'est qu'en effet, le sommeil, l'enfance, la vieillesse, ne sont que le même phénomène sous trois formes différentes, c'est-à-dire la faiblesse de la personnalité qui s'éveille dans l'enfant, qui se repose dans l'homme endormi et qui défaille chez les vieillards »
Pour le bien et l'honneur de l'humanité, pour la dignité de nos derniers jours, combien ne voudrionsnous pas que Pascal et Jouffroy eussent tort et que l'insénescence du sens intime de M. Lordat fût la vérité ! Mais il nous est impossible, avec la meilleure volonté du monde, de nous bercer d'une semblable
4. Premiers mélanges t fragment intitulé t Des facultés humaines.
OBJECTIONS CONTRE L'ANÏMISME. \k%
illusion. Kn vain on nous, cite quelques exemples illustres de fortes et belles vieillesses, dans l'antiquité et dans les temps modernes. En regard de celte liste, quelle autre, plus étendue, ne pourrait-on pas dresser de ceux chez lesquels l'esprit a décliné en même temps que le corps! Les premiers ne sont que l'exception ; les seconds représentent la règle et la loi générale des phases diverses de la vie et des facultés humaines. Est-il même exact de dire que ces vieillesses privilégiées soient une exception à la règle? Une ou deux années de plus ne les eussent-elles pas certainement ramenées, un peu plus tôt, ou un peu plus tard, à la loi commune?
La loi. du développement de l'esprit n'est pas la même que celle du corps; il arrive que l'esprit continue à se perfectionner, qu'il conserve ou même accroît sa vigueur assez tard, quand déjà la force vitale et les organes ont commencé à décliner ; mais supposer que ce perfectionnement n'a point de limites, au sein même de la plus grande décrépitude des organes, c'est affranchir complètement l'âme du corps dès cette vie, doctrine qui nous sernhle convenir à un mystique et à un illuminé, plutôt qu'à un médecin et à un physiologiste. Est-il possible de ne pas voir: (( cette étroite couture, comme dit Montaigne, de lYime et du corps s'entre-communiquant leur fortune? )>
Voici encore, selon M. Lordat, une autre opposition entre l'ordre vital et l'ordre intellectuel, en même temps qu'un nouvel argument en faveur de leur séparation. De même que, selon lui, il y a une
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vieillesse pour les facultés de la vie, tandis qu'il n'y en a point pour les facultés de la pensée, de mémo il y aurait une transmission héréditaire des qualités utales, et non des qualités intellectuelles et morales d'où il conclut de nouveau l'impossibilité de les ramener à un seul et même principe. C'est ce qu'il entreprend de démontrer dans une leçon fort ingénieuse sur cette question : les lois de l'hérédité physiologique sont-elles les mêmes chez l'homme et chez les animaux 1 ?
L'hérédité physiologique, c'est-à-dire l'hérédité des qualités du tempérament, de la ressemblance des traits extérieurs, et même de certaines qualités acquises par l'éducation, existe chez les animaux. D'un animal apprivoisé et domestique, naît un animal apprivoisé et domestique ; d'un chien dressé pour la chasse naissent des chiens qui apportent, en naissant, les mêmes aptitudes. Bon chien chasse de race, dit un proverbe. Aussi y a-t-il une sorte de noblesse de race pour certains animaux, par exemple pour les chiens et les chevaux.
Chez l'homme il y a également une hérédité, mais restreinte en de plus étroites limites. lVoù vient cette différence? Les qualités acquises par les animaux s'implantent dans la force vitale, elles peuvent se transmettre héréditairement avec elle, tandis que chez l'homme les qualités acquises qui constituent la science, se déposent dans le sens intime et ne se transmettent pas héréditairement. Cela seul
i. Première leeon du cours de physiologie de 184' -181?.
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qui est vital ou, instinctif, se transmel parla génération. Les races humaines héritent des traits corporels, de la physionomie, du teint, du tempérament, des dispositions à certaines maladies, des parties du caractère qui tiennent à l'instinct, mais non des qualités intellectuelles et morales de leurs auteurs. Les qualités propres du sens intime sont, dit spirituellement le célèbre médecin de Montpellier, sans généalogie ascendante ou descendante '.
A l'appui de cette hypothèse, comme de la précédente, il cite en grand nombre des fils d'hommes célèbres demeurés obscurs, des fils de héros, de savants et d'artistes qui n'ont été rien moins que des héros, des savants et des artistes. Assurément ii y a du vrai dans la thèse de M. Lordat; autant pour le moins que dans la thèse contraire de l'hérédité du génie, qu'un auteur anglais, Francis Galton, a entrepris récemment de démontrer par des tableaux généalogiques et une statistique de sa façon 2. 11 est bien vrai qu'à côté de fils dégénérés, on en voit qui, sans être des hommes de génie, comme le fils du grand Racine , se sont aussi fait un nom honorable dans la carrière où leurs pères s'étaient illustrés. Mais pour expliquer quelques heureuses et trop rares généalogies, est-il besoin de faire intervenir l'hérédité? Ne suffit-il pas des exemples et des leçons de tous les jours, de l'éducation naturelle et
1. Le docteur Virey a soutenu une doctrine analogue. Il distingue entre les qualités morales qui appartiennent au corps et les qualités morales qui apprtiennent à l'âme ; il admet en principe l'hérédité des premières, tandis qu'il rejette l'hérédité des secondes. [Art de perfectionner l homme } t. II, chap. iv.)