L'ANIMISME ET LA SPIRITUALITÉ
L'âme n'attend pas, pour venir, comme Fa dit M. Lélut, que la maison soit faite, car qui donc aurait fait la maison? Rien ne précède l'âme, c'est elle qui nécessairement précède tout le reste; elle préexiste à l'embryon lui-même, comme la cause à l'effet. Elle n'est pas dans le corps comme dans un vase ou dans un étui ; elle n'y est pas non plus comme le passager, qui monte sur un navire tout équipé et sortant du port à pleines voiles. Elle est plus que le passager, car elle est le pilote, car c'est elle qui meut, qui dirige le corps ; elle n'est pas seulement le pilote, elle est l'architecte, car c^est elle qui construit le corps ; elle est même plus encore que l'architecte, car c'est en elle que réside la force qui meut le corps, qui l'organise. Pour rendre la métaphore exacte, il faudrait dire que ce singulier pilote s'incarne au gouvernail, que, par sa vertu, il pénètre dans les voiles, dans le bois, dans toutes les parties du navire, et qu'il réalise ce merveilleux vaisseau des Argonautes dont toutes les parties étaient animées *.
Ainsi le spiritualisme ' vrai, c'est-à-dire, suivant
i. C'est ce que Bossuet exprime, avec une grande force, dans le passage suivant de la Connaissance de Dieu et de soi-même : « Il y a une extrême différence entre les- instruments ordinaires et le corps humain. Qu'on brise le pinceau d'un peintre ou le ciseau d'un sculpteur, il ne sent point les coups dont ils sont frappés ; mais l'âme sent tous ceux qui blessent le corps , et, au contraire, elle a du plaisir quand on lui donne ce qu'il faut pour l'entretenir. Le corps n'est donc pas un simple instrument appliqué par le dehors, ni un vaisseau que l'âme gouverne à la manière d'un pilote. Il en serait ainsi si elle n'était simplement qu'intellectuelle ; mais parce qu'elle est sensitive, elle est forcée de s'intéresser plus particulièrement à ce qui la touche et de la gouverner, non comme une chose étrangère, mais comme une chose naturelle et intimement unie..» Chap. m, §20.
m CHAPITRE XXV,
nous, le spiritualisme animiste, triomphe là où succombe un spiritualisme faux et incomplet.
Montrons encore que si les preuves ordinaires alléguées en faveur de l'immortalité n'ont rien à gagner, elles n'ont certainement rien à perdre à cette restauration de l'âme humaine dans la plénitude de son rôle et de ses puissances. Descartes a-t-il eu raison de dire, ce que répètent aujourd'hui la plupart des adversaires de l'animisme, que si l'âme était la forme du corps, c'est-à-dire si elle était le principe de l'organisation et de la vie, elle serait nécessairement condamnée à périr avec lui1 ?
Il y a sans doute, comme nous l'avons déjà dit, une certaine façon d'entendre que l'âme est la forme du corps qui la condamne à périr avec lui. Entend-on que l'âme est au corps ce que la figure est à la cire, qu'elle est la forme visible, extérieure du corps, ou, bien l'harmonie, l'arrangement de ses éléments, il est clair qu'elle ne pourra pas plus survivre au corps que la figure à la chose figurée ou que l'arrangement des parties aux parties elles-mêmes. Mais ce n'est pas ainsi que l'âme est la forme du corps; elle n'est pas l'harmonie ou l'empreinte, elle est ce qui produit
1. M. Barthélémy Saint-Hilaire ayant affirmé à l'Académie des sciences morales et politiques, à propos de son Introduction à la traduction de la Physique d'Aristote, que famé doit périr avec la matière, du moment qu'elle est forme substantielle du corps, que c'est une conséquence nécessaire et par trop évidente, cette conséquence n'a pas paru rigoureuse à M. Franck qui l'a très-bien combattue, et qui approuve Aristote d'avoir fait de l'âme la forme du corps, c'est-à-dire la somme des attributs, des facultés, le principe moteur et directeur dont les organes ne sont que les instruments. (Comptes rendus des séances de V Académie des sciences morales et politiques. Novembre 1861, p. 209.)
L'ANIMISME KT LA SPIRITUALITÉ. il
l'harmonie, elle est ce qui dépose l'empreinte ; en d'autres termes, elle n'est pas ce qui est formé, mais ce qui informe, actus informam, comme on disait dans la philosophie scolastique; ce n'est pas un effet, une résultante, mais une cause, un principe, le principe même de l'organisation et de la vie.
L'âme doit-elle donc nécessairement périr avec le corps, parce que le corps est son ouvrage, parce qu'elle est liée avec lui étroitement dans les conditions actuelles de l'existence ? De ce qu'elle l'informe suit-il qu'elle ne puisse avoir une autre fin, une destinée propre et d'un ordre supérieur? Quelle est donc la doctrine qui ne lie pas l'âme au corps par un certain nombre d'opérations, à moins de les séparer complètement, même en cette vie? En vain la décharget-on des opérations vitales, l'âme reste avec les opérations sensibles engagées dans le corps, assujetties à certains organes, à l'œil, à l'oreille, etc., qui ne peuvent apparemment lui survivre, pas plus que les opérations vitales elles-mêmes. Pourquoi donc la suspension des opérations vitales entraînerait-elle, plutôt que la suspension des opérations sensibles, l'anéantissement de l'âme? Ne peut-on concevoir qu'elle cesse de remplir les unes et les autres, sans néanmoins cesser d'être? Elle a débuté par la puissance vitale, par la formation et l'assimilation du corps, quel préjudice en résulte-t-il pour les attributs supérieurs qu'elle doit développer plus tard? en quoi est compromise son existence immortelle ? De ce que d'abord elle a existé comme force vitale, suit-il nécessairement qu'elle ne doit jamais être rien de plus et qu'elle ne
peut continuer d'être, soit isolée, soit jointe à un autre corps?
Unie avec le corps, elle l'anime; séparée, elle ne l'animera plus ; c'est une fonction qu'elle cessera de remplir, qui se repliera, pour ainsi dire, de l'acte dans la puissance, sans que l'âme elle-même cesse nécessairement d'exister, d'agir et de se manifester d'une autre façon. Le musicien, suivant la comparaison de Socrate dans le Phédon, cesse-t-il donc d'exister, lorsqu'est brisée la lyre d'où il tire des sons harmonieux? Ainsi la croyance à l'immortalité, comme la spiritualité, n'a rien à craindre de la part de l'animisme.
Mais, à notre tour, puisqu'il s'agit d'immortalité, ne nous sera-t-il pas permis de demander à nos adversaires comment ils règlent les destinées des deux âmes qu'ils veulent nous donner?
En effet, ce n'est pas seulement de la destinée de l'âme pensante qu'ils ont à rendre compte, mais aussi de celle du principe vital. Que devient donc leur principe vital à la mort? Périt-il, quoique simple, passet-il dans le corps d'autres individus, ou bien va-t-il s'absorber dans l'âme du monde? On se rappelle, à ce sujet, les singulières conjectures de Barthez, dans le dernier chapitre de ses Éléments de l'homme^ où il semble incliner en faveur d'une sorte de métempsycose. On conviendra que l'animisme, tout au moins, supprime cette difficulté, et qu'il est délivré du soin de s'enquérir des destinées du principe vital après la mort.
Mais voici une dernière accusation, celle de pan-