Traité des sensations
2. On sait que Stuart Mill lui-même, avec une louable bonne foi, a reconnu l'impossibilité d'expliquer le souvenir avec Théorie psychologique, qui n'est au fond que la doctrine du Traité des sensatû bns : «je n'admets pas, dit-il, que l'hypoihèse de la possibilité permanente donne une théorie suffisante du soi. » Examen de p/iilosopJiie de Hamilton, chap. xit, application à l'esprit de In théorie psychologique de In croyante à In matière.
ou sensation ; avec Maine de Biran, elle n'est que volonté. Par là, sans doute, Maine de Biran a le mérite de rendre à l'âme l'activité qui a été plus ou moins mise en oubli par ses deux prédécesseurs, Mais si la volonté, ou l'activité yolontaire, est la forme supérieure de l'activité, elle n'en est cependant qu'une forme particulière, restreinte, intermittente et non continue, ultérieure et non primitive. Donc, avec cette restitution partielle de l'activité dans un seul de ses modes, quoique le plus élevé de tous, Maine de Biran mutile encore à son tour l'essence même de l'âme et porte atteinte à sa réalité. Cette mutilation paraîtra mieux, dans le chapitre suivant, quand nous opposerons à l'activité volontaire cette activité de date antérieure , cette activité plus générale, et jamais interrompue , par laquelle nous sommes, par laquelle nous vivons, avant de vouloir, avant d'avoir une seule pensée claire et réfléchie.
On voit comment tous les modes principaux de l'âme ont été pris tour à tour par divers philosophes pour son essence même. C'est ainsi que, sur leurs traces, le spiritualisme moderne a erré d'abstractions en abstractions qui ont mis en péril J 'existence- même d'une âme spirituelle.
Mais si l'âme en son fond n'est ni pensée ni sensation, ni volonté, qu 'est-elle donc? Cherchons par la conscience quel est le sujet commun de ces diverses manifestations ; voyons si de ce sujet ne sort pas, avec la pensée et la volonté, la vie ellemême, la première, non pas en dignité, mais dans l'ordre chronologique, de toutes nos puissances, celle
ifi CHAPITRE PREMIER.
qui est la condition, la racine, pour ainsi dire, de toutes les autres 1.
1. J'ai remarqué, dans mon ouvrage sur la conscience, que la doctrine qui attribue à la conscience la connaissance même de l'essence de l'âme, n'a rien de bien nouveau, quoique quelques auteurs contemporains, entre autres M. Ravaisson, aient paru croire le contraire. Pour ne pas parler de Maine de Biran et des modernes, elle est implicitement dans la plupart des philosophes anciens : elle est explicitement clans saint Augustin, dont voici les paroles : Cum se mens novit suam substantiam novit et cum de se certa est, de substantiel sua certa est, certa est autem de se. (De Trinitate, lib. X, c. x.). Cette même question était agitée par la Scolastjque. Elle est ainsi posée par saint Thomas, qui la résout affirmativement : Utrum anima conjuncta corpori cognoscat -se ipsam per essentiafn suam immédiate ? — Summa Théologie, qufestio 87, art. i.
TViit ht'o de l'âme.
Nature de l'âme. — Le sens intime sens de l'effort immanent. — Le corps terme résistant de cet effort. — Comment nous connaissons l'un et l'autre. — Continuité, ubiquité de l'action de l'énergie motrice de l'âme. — Est-elle suspendue pendant le sommeil ? — L'énergie motrice n'est pas une faculté, mais l'essence même de l'âme, la condition de l'exercice de toutes nos facultés. — Caractère dynamique de tous les faits de l'âme, même de la pensée et de la sensibilité. — Point de modes passifs. — L'âme est une force. — Toute force est une énergie motrice. — La force est son substratum à elle-même. — Erreurs au sujet de la notion de substance. — Rien de moins mystérieux que la force. — A quoi on reconnaît un être animé. — Mouvement propre et intrinsèque. — Anciennes définitions de l'âme. — Unité, identité, individualité de cette force. — Ce que l'âme humaine a de commun avec les autres a m es et ce qui l é^ve au-dessus d'elle. — En quoi consiste la spiritualité. — PrésoniDtions en faveur de l'animisme.
Le sens intime est le sens de l'effort immanent, a dit Maine de Biran 1. Telle est lav vérité profonde qui semble avoir plus ou moins échappé à Descartes, h Condillac, à la plupart de leurs successeurs et à un certain nombre* de nos contemporains en Angleterre et en France, quoique donnée par l'observation immédiate de la conscience. Oui, c'est l'effort révélé par
i. Fondements de hi psychologie, Ire partie, section n, cbap. t. Œuvres inédites, publiées par Ernest Na ville.
le sons intime qui est le fond même de notre être; c'est lui qui est présent dans toutes les manifestations de la conscience, et sans lequel nulle ne se produirait, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées. Mais l'effort ne se produit pas dans le vide; il n'a lieu qu'à la condition de quelque chose qui résiste, sinon immédiatement il s'évanouirait. Effort et résistance sont des termes absolument corrélatifs. Quel est donc ici le terme résistant contre lequel a lieu cet effort immanent dont le sens est identique, comme dit si profondément Maine de Biran , avec le sens de la conscience ellemême? Tout de même que nous avons la connaissance de cet effort, dans lequel on se convaincra de plus en plus que notre être réside, tout de même nous avons une connaissance, une perception immédiate du terme, de l'élément résistant sur lequel il ne cesse d'agir, c'est-à-dire du corps avec chacun de ses organes. Mais si ces deux choses, l'effort et le terme de l'effort, sont également certaines, elles ne nous sont pas connues de la même manière. Dès à présent, pour prévenir bien des objections et des difficultés, il importe de faire cette distinction. L'effort est un fait de conscience ou de perception interne ; la notion des organe^ et du corps mis en jeu, dirigés, contenus par cet effort immanent, est un fait de perception externe. Nous ne voulons pas dire que ce qui se passe dans le corps intérieur soit aperçu par un quelconque de ces cinq sens qui seuls figurent parmi les diverses branches de la perception extérieure, dans la plupart des classifications psychologiques des modernes. En outre de ces cinq sens, il en est un qui les précède,
qui les surpasse tous eu jmportari.ce, et que traversent nécessairement, pour ainsi dire 9 toutes nos perceptions des autres corps. Grâce h lui, nous sommes incessamment instruits de l'étendue, de la pesanteur, de l'action, du bon ou du mauvais état de notre corps, du jeu régulier ou du dérangement des fonctions et des organes. Nous aurons plus tard à revenir encore sur ce sens interne qui sans doute n'a échappé à un si grand nombre de psychologues modernes qu'à cause de l'intimité, pour ainsi dire jamais interrompue, où nous sommes avec lui pendant la vie entière, et parceque nul appareil spécial et extérieur ne le révèle au dehors \
Quoi qu'il- en soit, d'ailleurs, du sens qui nous donne ces informations précieuses, indispensables pour notre conservation, nous nous savons certainement en une action continuelle sur l'organisme, nous sentons une énergie qui l'anime, qui le presse dans toutes ses parties. Cette énergie motrice ne s'exerce pas seulement de temps à autre, en certaines occasions, par exemple dans les mouvements volontaires, visibles au dehors, comme quand je fais un geste, quand je lève le bras ou la jambe, quand je me couche ou je me lève; mais, d'une manière plus ou moins saillante ou obscure, elle ne cesse pas un seul instant d'agir , par la contraction musculaire, par l'activité nerveuse, sur tous les organes même les plus cachés, sur les mouvements internes comme sur les mouvements externes.
Même lorsque je suis au repos et entièrement immobile, je sens le poids des organes que je sup-
1, Voir le chapitre xxin.
porte1, sentiment obscur, dans l'état habituel, mais qui devient très-sensible par la fatigue et la lassitude. Je sens aussi, plus ou moins distinctement, l'effort par lequel je soulève ma poitrine pour respirer, le travail plus ou moins facile ou pénible de la digestion. Dès à présent, sauf à le justifier plus amplement dans la suite de cette discussion, nous oserons avancer, sans croire favoriser en rien le matérialisme, qu'il n'est pas moins exact, même au point de vue scientifique le plus rigoureux, de dire : je respire, je digère, je grandis, que de dire: je pense, je veux, j'éprouve du plaisir ou de la douleur. Je respire, je digère, ne sont pas des expressions figurées, comme dit M. Garnier 2, mais des expressions qu'il faut prendre à la lettre, parce que, dans les deux cas, c'est notre âme seule qui agit. Dans tout notre corps, depuis l'extrémité des cheveux jusqu'à la plante des pieds, depuis les parties extérieures et à la surface, jusqu'aux parties les plus intérieures et les plus cachées, si nous sommes quelque peu attentifs, nous sentons circuler, nous sentons courir, cette énergie motrice qui presse, suivant une expression de Jouffroy, tous les ressorts de notre organisme, qui est partout présente et jamais en repos.
Un habile adversaire de l'animisme a bien voulu nous accorder que l'âme exerce cette activité d'une manière assez constante, mais non pas rigoureusement continue. Comment affirmer, dit M. Saisset, que la puissance
J . Ne voyez-vous pas que c'est moi qui porte mes jambes et non mes jambes qui me portent ? me disait un jour M. Cousin que je félicitais de ses forces après une longue promenade. Telle est, sous une forme piquante, la vérité psychologique que nous cherchons à établir ici.