Traité des facultés de l'âme, chapitre i
locomotrice fait partie de l'essence de l'âme? Est-ce que l'effort locomoteur n'est pas suspendu pendant Je sommeil 1 ?
Dans cette objection il y a une double erreur, physiologique et psychologique. Pour être moins visible, l'énergie motrice ne cesse pas d'exister dans le sommeil. Souvent même elle se manifeste au dehors par des efforts, par des mouvements, quoique ces mouvements, sauf dans le somnambulisme, n'aboutissent pas. Mais si elle languit au dehors, son activité ne cesse, ni ne se ralentit au dedans. La respiration, où l'intervention de l'énergie motrice de l'âme ne saurait être niée, même par ceux qui prétendent lui soustraire les fonctions organiques, ne peut être suspendue un seul instant pendant le sommeil le plus profond 2. A la respiration nous devrons ajouter la vie organique tout entière, plus active que jamais pendant le sommeil, quand nous aurons prouvé que l'âme est le principe de la vie.
Jouffroy lui-même, quoique si fort enclin à mettre Fâme à l'écart de la vie et de l'organisme, se prononce en faveur d'une rigoureuse continuité de l'énergie motrice : « l'activité locomotrice ne périt pas, quand nous avons cessé de nous en servir ; au sein du repos le plus profond nous la sentons vivre au dedans de
J. Voir l'âme et la vie}in-i8, bibliothèque philosophique de G. Bailïière.
2. La respiration, dit M. Lélut, ouvre la liste des besoins comme elle ouvre la scène de la vie ; car la respiration c'est la vie ; c'est le premier acte de la vie, en môme temps qu'elle est le premier acte de la sensibilité, en môme temps, chose digne de remarque, qu'elle est ou va être, dans certaines limites, un acte d'intelligence et de volonté.» Physiologie de la pensée, tome 1, p. 145.
nous et presser de toutes parts les ressorts dumécanisme qu'elle anime. Elle se développe en ces instants-là même et produit dans tout le corps une foule de mouvements que nous n'avons pas voulus. 1 » En outre le fait du rêve ne prouve-t-il pas que l'activité intellectuelle elle-même n'est pas suspendue pendant le sommeil, à moins qu'il y ait réellement des sommeils sans rêve, ce qu'on ne saurait démontrer, et ce qui est contraire aux inductions les mieux fondées.
1. Mélanges, Des facultés de hbue liuaiaïne. Ajoutons d'autres témoignages à celui de Joufïroy. «La vie, dit Isidore Saint-Hilaire, est un mouvement de tous les instants sur tous les points de notre corps, mouvement moléculaire, entretenu lui-même par des mouvements d'ensemble dont n'est exempt, sans parler de notre appareil moteur, aucun de nos organes et surtout de nos viscères, mouvement péristaltique et antipéristaltique, d'inspiration et d'expiration, systole et diastole, excrétion des glandes, circulation des fluides, soulèvement et abaissement alternatifs du cerveau et autres phénomènes du même genre. Si bien que ce que nous appelons notre repos, notre sommeil général, selon l'expression de Bichat, n'est à vrai dire que le sommeil particulier de quelques organes, durant lequel tous les autres restent en action, en éveil. Il n'y a d'autre sommeil général que la mort. » [Histoire générale des êtres organisés, IIe volume, liv. I, chap. vi).
M. Lemoine soutient aussi que l'effort n'est pas suspendu pendant le sommeil (Du sommeil, p. 254). Il distingue l'efficacité et la réalité de l'effort locomoteur. « Le sommeil, dit-il, ne suspend en aucune façon l'application de l'énergie personnelle aux organes locomobile*, mais il la rend plus ou moins impuissante. Si l'énergie locomotrice n'est pas assez forte pour soulever un membre engourdi, elle l'est assez pour modifier le cerveau, pour imprimer le mouvement aux racines qui y ont tous les organes. De même que les nerfs de la sensibilité ne sont insensibles qu'à leurs extrémités, sans que leur engourdissement se prolonge jusqu'au cerveau, de même en est-il pour les organes de la locomotion, quoique le mouvement s'y accomplisse en sens inverse. D'ailleurs, l'activité des organes de la vie nutritive résiste tout entière à l'influence du sommeil. » Comment M. Lemoine ne dit-il rien de la respiration, qui est certainement le signe le plus saillant de cette continuité de l'effort dans le sommeil?
L'effort pètoaiïéîit, l'énergie motrice, qui soutiéilt et vivifie le corps, qui met en jeu tous les ressorls de notre machine, qui non-seulement l'anittiêj mai» For* gaiiise, comme nous le dirons plus tard, voilà donc ce qu'il y a de premier et de fondamental dans Yàïûfy voilà ce qui n'aurait pas échappé sans doute aux philosophes empiriques, sans le parti pris de n'admettre que des phénomènes, au dedans comme au dehors, ni aux philosophes spiritualistes, s'ils s'étaient préoccupés davantage des rapports de l'âme et du corps.
Cependant, parmi ces derniers, tous n'ont pas méconnu ce pouvoir essentiel de l'âme sur le corps1. Parmi les facultés de l'âme, M. Garnier fait une place h la force motrice qui est, dit-il, la plus simple de toutes nos facultés, la première qui entre en exercice. Il prouve qu'on ne peut la confondre avec la volonté par tous ces mouvements spontanés et instinctifs qui se rapportent à l'âme, quoiqu'ils précèdent la volonté ou s'accomplissent sans elle. D'ailleurs les mouvements volontaires ont nécessairement pour antécédents des mouvements accomplis sans aucune participation de la volonté ; notre âme ne veut faire que ce qu'une expérience involontaire lui a d'abord appris être en son pouvoir. Si je veux mouvoir mon bras, c'est parce que j'ai la conscience de l'avoir mû d'abord involontairement2.
M. Garnier a sans doute raison de donner à l'âme la
1. Jouiïroy admet aussi l'existence d'une faculté locomotrice, maïs il ne lui attribue que les mouvements corporels volontaires {Mélanges philosophiques, Des facultés de l'âme humaine.