‹ Le principe vital et l'âme pensanteChapitre 21 sur 189 · Traité des facultés de l'âme, tome I, liv. III, chap. t · texte numérisé non relu

Traité des facultés de l'âme, tome I, liv. III, chap. t

force motrice, mais il a tort, à notre avis, d'en l'aire une faculté particulière et de la resserrer en de trop étroites limites.

Ainsi enlève-t-il à l'âme, pour les faire dépendre des propriétés du corps, la plus grande partie des mouvements qui s'opèrent dans les organes. Voici en effet le critérium d'après lequel il fait le partage entre l'âme et le corps : « ces actes seuls appartiennent à l'âme dont nous avons eu conscience au moins une fois et que nous pouvons recommencer volontairement. » Nous verrons combien de difficultés soulève un pareil critérium, combien serait instable, arbitraire et bizarre la ligne de démarcation, tracée d'après cette règle, entre ces deux ordres de mouvements ou de phénomènes.

L'énergie motrice de l'âme ne se sent pas seulement dans les mouvements volontaires et spontanés, dans les fonctions organiques, mais même dans le pur exercice de la pensée, exercice qui lui-même n'a pas lieu, d'après notre sentiment intime, sans quelque action de l'âme, sans quelque effort sur le cerveau. Ce déploiement de force motrice est surtout manifeste dans la réflexion et le calcul, et dans toutes les opérations intellectuelles volontaires. Travail, contention, tension de l'esprit, ne sont point des métaphores et marquent bien réellement la contention, la tension, l'effort de " l'âme pour agir sur les organes du cerveau. Chacun sait, par sa propre expérience, qu'une fatigue, qu'un mal de tête, est la suite de cet effort quand il a été trop grand ou trop prolongé.

Nous sentons cette action de l'âme sur le cerveau, cet effort pour le mettre en jeu, non-seulement dans

ces pensées qui exigent quelque travail de l'esprit, ou dans celles qui relèvent de l'imagination et des sens, et qui ont un rapport plus manifeste avec le corps, mais même dans les plus spontanées, dans les plus fugitives, comme dans les plus intellectuelles et les plus dégagées en apparence de tout commerce avec Les organes. D'ailleurs peut-on penser d'aucune façon sans des signes, sans un langage intérieur qui est le commencement, pour ainsi dire, de celui qui s'achève au dehors par le geste et par la parole ? Or ce langage intérieur, que se parle à lui-même celui qui pense, n'a pas lieu, comme on l'a démontré1, sans quelques mouvements internes dans l'organe de la voix.

Plus on rentre en soi-même pour observer cette action réciproque continue, de l'âme et du corps, plus on a présent ce sentiment de l'organisme, et plus on s'assure du dynamisme constant de l'âme humaine, du caractère dynamique de la pensée elle-même de la correspondance, de la connexion de tout état psychologique à quelque état physiologique particulier, de toute pensée avec un mouvement corporel 2.

* On nous a opposé l'existence de modes purement passifs. Des modes passifs, s'il en existait, seraient en effet en contradiction avec l'essence que nous attribuons à l'âme3. Mais où les trouver et où les placer?

1. Physiologie de la voix et de la parole, par le docteur Fournié.

2. Cette doctrine est celle de Maine de Biran. Comme on l'a déjà vu par la définition déjà citée du sens intime : « Le sens intime est le sens de l'effort immanent. » Voir les Fondements de la psychologie, première partie, section n, chap. n. Voir aussi l'introduction de M. Naville, p. 17.

o. M. le docteur Garreau, dans une vive et ingénieuse brochure : Contre l'animisme, nouvel essai d'une théorie cartésienne, Paris,

2<i CHAPITRE II.

Toujours l'âme agit ou réagit, jamais elle n'est absolument inerte. Si, dans les perceptions des sens, l'initial! \ c de l'action vient du dehors, la perception ne s'accomplit pas sans un élément qui résiste, sans l'action d'un pouvoir moteur provoquée par l'impression effective, sans une prise et réaction contre le dehors de la part de Ta me qui perçoit. De même en est-il du plaisir et de la douleur qui sont en apparence ce qu'il y a en nous de plus passif. Sentir, comme dit Jouffroy, est le propre d'une cause. En effet la sensibilité tout entière tient à l'effort fondamental de l'âme pour conserver et augmenter son être. Otez cet effort , semblable à la pâte molle qui reçoit indifféremment toutes- les empreintes, l'âme recevrait en elle toutes les modifications les plus diverses, sans être plus affectée par l'une que par l'autre, sans éprouver aucun sentiment de plaisir ou de douleur, de bien-être ou de malaise ; elle serait également indifférente à toutes les impressions, quelle que soit leur direction et quelle que soit leur violence l.

Le repos de l'âme n'est donc qu'apparent ; c'est une moindre action, ou line action qui se déplace, qui se tourne du dehors au dedans, qui, par exemple, n'abandonne les organes de la locomotion que pour agir plus vivement sur des organes cachés ; c'est une pensée involontaire et confuse, au lieu de la pensée réfléchie, c'est la spontanéité, au lieu de la volonté ; ce n'est jamais la passivité ou l'inertie. Pour trous er une

Durand, 1863, essaye de ressusciter la théorie des causes occasionnelies, auxquelles il faut en effet recourir quand on destitue l'âme d'énergie motrice.

J. Voir mon ouvrage sur Le plaisir et la douleur, ehap* ii> in- 18, bibliothèque philosophique de Germer Baillière;

NATURE DE L'AMK. 27

âme oui n'agisse pas, même un sou! instant^ ou des modes purement passifs, il faut sortir do la ço nscience et entrer dans la région des fictions et des chimères. Toute la nature de l'âme est activité, tous ses modes sont des modes d'action ; en un mot, l'âme est une force. Étant une force, l'âme est nécessairement une cause, cause sans cesse agissante, c'est-àdire sans cesse mouvante. Quels que soient en effet les attributs supérieurs dont la force est revêtue, son caractère essentiel est de produire du mouvement, telle ou telle série, tel ou tel système de mouvements. Si nous concevons ainsi les forces de la nature, c'est parce que nous les concevons toutes d'après la force que nous sommes.

L'âme n'est donc ni une pensée, ni une sensation, ni même une volonté, mais elle est la force en qui et par qui elles existent, leur commune racine, leur cause, leur sujet, Voilà où est l'essence de l'âme, voilà où nous l'avons trouvée par la conscience seule et par l'analyse psychologique. Supprimez cette force, que nous no cessons de- sentir partout et toujours au dedans de nous, non-seulement vous supprimez tous les modes intérieurs, mais l'âme elle-même aura cessé d'exister.

Cependant certains philosophes, non contents de ce qu'atteste la conscience, ont imaginé qu'il fallait aller plus avant et chercher, pour ainsi dire, au delà de la force elle-même, la nature de l'âme. La force, suivant eux, réclamerait je ne sais quel substratum sans lequel elle ne pourrait subsister. Point de force, disent-ils, sans un être doué de force, sans un être fort, comme point de pensée sans un être pensant

Pour les matérialistes ce substratum n'est que la matière elle-même. Cependant cette conception de la matière comme d'un support, d'un substratum de la force, ne semble pas moins abandonnée aujourd'hui par la chimie et la physique que par la métaphysique1. Tout au contraire c'est la force qui est regardée comme le substratum de la matière. N'explique-t-onpas par des combinaisons de forces cette continuité de résistance, corctinuatio resistentis, comme dit Leibniz, à laquelle se ramènent la matière et l'étendue. Nous verrons, d'ailleurs, pour rester dans les limites de notre sujet, que la force qui nous anime, loin d'être une résultante, un produit de l'organisme, en est au contraire la cause première et formatrice. Quant aux philosophes spiritualistes, il en est aussi qui semblent supposer que la force doit avoir un substratum, non pas sans doute dans la matière, mais dans quelque noumène conjectural, dans quelque substance mystérieuse, également inaccessible h la conscience et à la raison. Maine de Biran luimême, qui a mis en une si grande lumière l'activité de l'âme, a eu le tort d'imaginer je ne sais quel absolu de la substance 2 par delà cette force active de laquelle seule nous avons conscience ; aussi M. Ra vaisson lui reproche-t-il justement : « de n'être pas luimême parvenu tout à fait à ce point de vue intérieur

f. C'est ainsi que Faraday, pour ne pas citer d'autres physiciens moins illustres, a tenté de renouveler le système de Boscovieh. Il ne croyait, a dit M. Dumas dans son éloge, pas même à la matière, loin de lui tout accorder. Ce qu'on appelle matière n'était à ses yeux qu'un assemblage de forces.

2. Essai sur les fondements de la psychologie, première partie, section t, chnp. t.

où l'âme s'aperçoit en son fond, qui est tout activité, sans qu'il soit nécessaire ni possible de se figurer encore une substance morte qui le porte \ » Il n'y a rien en effet à chercher, rien à se figurer au delà, si l'on veut s'en tenir à l'observation et à la réalité.

L'origine de cette erreur nous semble une fausse et vulgaire idée de la substance qui lui donne pour caractère essentiel la fixité, l'immobilité, en opposition avec la fluidité et la mobilité des phénomènes. Cette notion , depuis longtemps réformée par Leibniz, est en contradiction avec tout ce que nous savons de nous-même et de la nature. Sans doute le* phénomène et la substance ne sont pas la même chose; mais ils se distinguent, comme la puissance se distingue de l'acte, comme une virtualité, sans cesse se réalisant et se déterminant, se distingue de la série des actes par lesquels elle se réalise et se détermine, et non comme ce qui est immobile s'oppose à ce qui se meut, ou ce qui est fixe à ce qui passe et s'écoule.

Si chacune des manifestations particulières de la force exige un sujet, et ne saurait se suffire à ellemême, il n'en est pas ainsi de la force elle-même qui produit toutes ces manifestations. Attribuer à la force je ne sais quel support immobile, la faire reposer sur une sorte de piédestal, c'est ressembler à ces Indiens naïfs, qui mettaient le monde sur un éléphant et l'éléphant sur une tortue. La force est son substratum à elle-même et sert, à son tour, de substratum à tous les phénomènes de l'univers.

1. Rapport sur les progrès de la philo soplde, p. 25, in-40., 1868.

Elle supporte tout, et n'est elle-même supportée par rien ; elle se suffit à elle-même, ou rien ne se suffit ; elle épuise la notion cle sujet. En résumé, l'être fort n'est pas autre chose que la force elle-même.

Quoi qu'en aient dit ceux qui, pour plus cle certitude ' et de clarté, veulent n'admettre que des phénomènes sans sujet, cette notion de la force n'est ni obscure, ni confuse, ni vide de sens ; k force n'est nullement un être mystérieux, une essence occulte *. Elle est obscure sans doute, si par là on veut dire qu'elle n'est pas de ces choses qui se laissent figurer et que l'imagination nous représente. Autant vouloir peindre les sons ou entendre les couleurs que d'exiger une représentation, une image quelconque de la force. Leibniz en donne la raison : est enim vis ex earum rerum numéro qiuv non imaginatione sed intellectn attinguntur*. Mais si la force ne peut être figurée, n'est-elle pas entendue et conçue de la manière la plus claire par la conscience même que nous en avons?

C'est en nous-même, comme nous venons de le voir, que nous puisons la notion de la force et de ce dynamisme, auquel tout mécanisme nous semble nécessairement subordonné au dedans,- comme au dehors de nous. 11 est vrai que nous croyons partout apercevoir des forces dans le monde extérieur. C'est par des forces et des combinaisons de forces que la physique et la chimie expliquent tous les phénomènes. Nous ne voyons pas se produire le plus petit mouvement qu'aussitôt nous ne concevions une force qui en est

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