‹ Le principe vital et l'âme pensanteChapitre 38 sur 189 · De la Vie et de l'Intelligence, Ire partie, p · texte numérisé non relu

De la Vie et de l'Intelligence, Ire partie, p

3. Voir le discours d'ouverture de M. Bert daus la chaire de physiologie.

4. Il est bon de noter également ici l'aveu qui échappe à un organi • cien comme M. Bert. « L'hypothèse du principe vital reprend malgré tout dans deux circonstances un éclat séduisant ; c'est, d'une part, lorsqu'on considère l'apparente unité de la vie chez les animaux supérieurs: c'est surtout lorsque, d'autre part, on suit le développement d'un être vivant quelconque, les modifications de sa forme extérieure, celles de sa structure anatomique^ depuis le moment où les premiers linéaments apparaissent dans l'œuf ou la grainejusqu'à celui où, de la marche même de son évolution, résulte l'impossibilité de vivre et la nécessité de la mort. Quoi qu'on fasse, l'idée d'un principe directeur et coordonnateur s'impose forcément à l'esprit. (Discours d'ouver-turc dans la chaire de physiologie.)

but, qui les assujettisse à un même plan. L'autonomie physiologique des éléments anatomiques, et leur consensus harmonique nous semblent, sans un principe unique, choses incompatibles.

M. Vulpian ne fait-il pas lui-même l'aveu de l'impuissance de sa doctrine, quand pour tonte explication, il est réduit à dire : « ce qui est profondément obscur, et qu'il faut bien admettre pourtant, c'est une sorte de conspiration de tous les éléments quand il s'agit de la restauration d'une partie susceptible de régénération, mais ce consensus si remarquable, se manifeste alors même que la partie est séparée du tout1. )> Plus on suppose indépendants ces corpuscules vivants en nombre infini dont notre organisme ne serait qu'un agrégat, plus on accorde le polyzoïsme, plus il semble impossible de se passer d'une monade centrale ou maîtresse, pour parler comme Leibniz2.

Cependant voici quelques objections spécieuses, tirées de certaines expériences, contre cette réalité et cette unité delà force vitale si profondément marquées dans la formation et le jeu de l'organisation. Déjà la divisibilité du ver de terre en parties qui vivent et qui se meuvent avait embarrassé saint Augustin. Les greffes animales, les transplantations osseuses, les expériences de Trembley sur les polypes, t et tout récemment de M. Chantran, sur les écrevisses, ainsi que d'autres expériences analogues, ont fourni de nouveaux arguments aux adversaires d'une force vitale, une in-

Leçons de physiologie, 14e leçon.

, 2. Voir dans la Revue des Deux-Mondes du lo février 1873^ l'article 'le M. Janelj sur les causes finales cl la physiologie contemporaine.

divisible et en conséquence immatérielle Ces arguments paraissent décisifs à M. Milne Edwards1, à M. Bouchut \ comme à MM. Vulpian etlicrt. Or, soutenir que la force vitale est divisible, cela revient à dire qu'elle n'existe pas, ou du moins qu'il n'y a que des propriétés vitales éparses dans l'organisme.

Il nous semble que les transplantations osseuses, que les greffes animales ne sont pas un argument décisif contre l'unité de la force vitale. La patte, ou la queue d'un rat, insérée sous la peau d'un lapin y prend en quelque sorte racine, comme une greffe végétale, et continue à vivre et à se développer. Est-ce donc que la force vitale du premier animal a subi une véritable division, ou plutôt n'est-ce pas que le

1. u Lorsque l'homme écoute le sentiment du moi ou qu'il observe les manifestations ordinaires de la vie chez les animaux supérieurs, il doit être enclin à adopter de prime abord la première de ces idées et à considérer le principe de la vie de l'individu comme une chose qui aurait aussi son individualité; mais lorsqu'on réfléchit à la signification de certains phénomènes offerts par des animaux inférieurs on penche vers l'opinion contraire. En effet, il est facile de constater expérimentalement que chez quelques-uns de ces animaux, chacune des parties constitutives de l'économie est douée d'une vitalité qui lui est propre et qui est indépendante de l'existence de l'ensemble de l'être ; dans ce cas, la puissance vitale de l'individu est évidemment la somme des forces particulières appartenant à ces divers éléments de l'organisme. » (Rapport sur le progrès des sciences zoologiques, p. 49.)

2. M. Bouchut admet un agent de la vie distinct de F organisation: il l'appelle agent séminal et distingue sa doctrine par le nom de séminalisme de celle des autres écoles vitalistes. En eff et en se fondant sur les faits que nous venons de citer et sur d'autres encore, il suppose que cet agent est matériel et divisible à l'infini. Il est, dit-il, probablement de la nature des ferments, variable dans chaque espèce. «Je le démontre dans l'organisation, uni à elle comme l'ingénieur à sa machine ou comme le ferment dans la pâte dont nous faisons le pain. » (Histoire de la médecine, in-8°, 4864 chap. xix.) Voir le chapitre sur le vitalisme séminal dans une nouvelle édition en deux volumes qui vient de paraître.

membre greffé est entré dans la sphère d'action, dans le cercle d'activité de la force vitale du second animal, et qu'il participe désormais à la vie répandue dans cet organisme étranger où il a été transplanté ? Au lieu de croire qu'il emporte avec lui une portion de la vie de l'ancien organisme dont il faisait partie, n'est-il pas plus naturel de supposer qu'il reçoit la vie de cet organisme nouveau, grâce à son union in- time avec lui et à la conformation de ses parties toutes disposées pour une nouvelle fécondation vitale ?

L'objection tirée de la divisibilité de certains animaux inférieurs, comme les polypes, a quelque chose au premier abord de plus embarrassant et de plus spécieux. Toutefois, même en admettant que cette divisibilité soit un indice certain de la divisibilité de la force vitale qui les anime, pourrait-on conclure avec certitude de ce qui se passe dans certains animaux inférieurs à ce qui a lieu dans les animaux d'un ordre supérieur dont l'organisation plus compliquée réclame plus impérieusement l'unité du principe vital? M. Milne Edwards lui-même semble bien avoir quelques doutes à cet égard, puisque, dans le passage que nous venons de citer, il n'affirme que chez les animaux inférieurs cette divisibilité de la force vitale, sans oser expressément l'attribuer à ceux d'un ordre supérieur : « Dans ce cas, dit-il (en parlant seulement des polypes et des infusoires), la puissance vitale de l'individu est évidemment la somme des forces particulières appartenant à ces divers éléments matériels de l'organisme. »

Mais, d'ailleurs, il s'agirait encore de savoir si les

expériences qu'on nous oppose, ne sont pas susceptibles d'une autre interprétation plus plausible. Cet animal qu'on coupe en morceaux et dont chaque tronçon reproduit un animal de même espèce, tel que les polypes ou les planaires, est-il réellement un animal unique? N'est-ce pas plutôt un agrégat, un véritable polyzoïsme, un groupe d'animaux de même nature liés, soudés les uns aux autres, de telle sorte que la divisibilité apparente qu'on nous oppose ne serait qu'une désagrégation de ces petits êtres, provisoirement associés ensemble, et nullement la divisibilité de la force vitale d'un animal unique?

Quoi qu'il en soit de ces êtres d'une nature inférieure, placés au dernier degré de l'animalité, ou même dont l'animalité est douteuse, les expériences faites sur eux, sont susceptibles de diverses interprétations et ne sauraient nous contraindre à nier l'unité du principe de la vie, là où elle nous semble évidente, avec l'immatérialité qui en est la conséquence.

La vie existe donc, c'est-à-dire qu'il y a en nous, et dans tout animal véritablement unique, une force vitale une, indivisible, immatérielle, motrice et formatrice. Cette force n'est pas, suivant les dédaigneuses expressions de M. Bert et d'autres organiciens, un vain fantôme, un fantôme métaphysique, le dernier survivant de toute cette légion d'essences mystérieuses qui tour à tour ont été imaginées au sein de l'organisme, mais un être bien réel qui nous est donné par une induction à laquelle, en présence des faits, l'esprit ne peut légitimement se soustraire, un être sans lequel rien ne se peut concevoir ni la conservation j ni

la mort, et la première formation moins encore que tout le reste.

Les attributs dont ce principe nous a paru doué se retrouvent dans la plupart des nombreuses définitions de la vie qui ont été données par les médecins, les physiologistes et les philosophes, si toutefois on excepte celles qui font de la vie une simple résultante des organes ou un pur mécanisme. En comparant ces définitions, quelque diverses qu'elles soient en apparence, on y trouve quelque chose de commun, à savoir l'idée d'un effort, d'une activité continue, ayant sa source en elle-même, agissant suivant une règle fixe et un plan invariable ; xoilà, d'après le plus grand nombre des physiologistes, en quoi consiste l'essence de la vie *. La vie est un effort, nisus formativus. La vie peut donc se définir comme l'âme : vis sut motrix ou aÙTo lauTo xtvouv. Ainsi l'induction nous conduit touchant l'essence de la vie' au même résultat que la

J . Selon Aristote, la vie est un principe intérieur par lequel un être s'accroît, se nourrit et dépérit : De anima, lib. II, caput i, etc,

Selon Bichat, la vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. Selon des disciples de Cuvier, c'est la faculté de résister aux lois générales de la nature. Isidore Saint-Hilaire, dans sa critique des diverses définitions de la vie, insiste principalement sur l'activité relevant d'elle-même, qui est le propre de la vie {Histoire générale des règnes organiques, t. II, chap. iv). Entre toutes les définitions, il donne la préférence à celle de M. Henri Martin de Rennes : « La vie est une faculté propre de développement et de changement intime par laquelle certains corps gardent leurs propriétés spécifiques et leur individualité, etc. » M. le docteur Bouchut définit la vie : «Une force susceptible de communiquer à la matière une forme et des propriétés nouvelles différentes de sa forme et de ses propriétés physiques ordinaires. » La vie et ses attributs, in-12, p. 15. Partout on voit que vivre c'est agir et réagir, que la vie est un effort, une force sans cesse agissante, sans cesse luttant pour former et pour maintenir l'organisme.

conscience touchant l'essence de l'âme. La vie aussi est une force une, indivisible ; la vie aussi est immatérielle, puisqu'elle est une force une et indivisible.

Serait-ce donc une seconde âme, à placer au dessous, sinon à côté de la première, une âme de seconde majesté , comme dit M. Lordat, dont nous viendrions de faire la découverte? En étudiant l'homme du dedans au dedans par la conscience, nous avions déjà directement saisi en lui un principe essentiellement actif et immatériel qui est l'âme ; et voilà qu'en le considérant par le dehors , nous avons fait la rencontre d'un principe de même nature. Y a-t-il là en effet, suivant la doctrine des duodynamistes, médecins ou psychologues, deux principes immatériels, deux âmes dans l'homme, l'une donnée par la conscience et par la psychologie, l'autre par la physiologie, et par une induction fondée sur l'organisation et les fonctions des êtres vivants ?

Sont-ce pour ainsi dire, deux personnages différents, que nous venons de mettre en présence l'un de l'autre, ou plutôt n'est-ce pas le même, que nous avons vu d'abord du dedans, puis ensuite du dehors , le même qui s'est présenté à nous, tantôt sous un aspect et tantôt sous un autre, tantôt dans l'exercice des fonctions de la pensée , tantôt dans celui des fonctions de la vie. Voyons si le premier, à lui seul, c'est-à-dire l'âme, ne peut pas suffire à tout, si la vie n'a pas le même principe que la pensée , et enfin si le spiritualisme ne se démontre pas par la physiologie comme par la psychologie.

nippocrate. — rMaton.

Coup d'œil historique sur la question. — Hippocrate et Platon. — Patronage d' Hippocrate invoqué par Montpellier en faveur du double dynamisme. — Comment cette école interprète Hippocrate.

— Discussion d'un passage du Traité du cœur, — Sentiment de MM. Littré et Daremberg. — Doctrine d'Hippocrate sur l'âme. — L'àme portion de l'éther répandu dans la nature entière. — L'éther, principe de la vie et de la pensée. — Le cerveau siège de l'intelligence. — Fausse assertion de Galien. — Autant d'interprétations diverses d'Hippocrate que de sectes médicales. — Différentes sortes d'Hippocratisme. — Platon a-t-il admis trois âmes dans l'homme ?

— Allégorie du Phèdre et du Timée. — Ces trois âmes ne sont que les formes d'une seule et même âme. — Théorie des facultés de l'âme dans la République. — Distinction de puissances, et non d'âmes diverses. Passage important du Théétète. — Argument du Phédon en faveur de l'immortalité, identité de l'âme et de la vie. — Définition de l'âme dans le Cratyle.

Interrogeons d'abord l'histoire; voyons la place que, pendant bien des siècles, cette question a tenue dans la philosophie et mettons à profit ce que les anciens et les modernes ont dit, avant nous, pour ou contre l'identité delà vie et de l'âme raisonnable. Nous avons d'ailleurs ici à défendre des assertions historiques qu'on nous a contestées, et à relever quelques-unes des graves et nombreuses erreurs que nos adversaires ont commises, dans lonr désir de ramasser partout contre

l'animisme des autorités sacrées ou profanes. Nous verrons que, sauf de rares exceptions, l'antiquité tout entière, d'une manière plus ou moins explicite , a identifié l'âme et la vie.

Pour ne pas remonter jusqu'à l'Orient ni aux premiers temps de la Grèce, le nom le plus célèbre qui se présente d'abord à nous dans cette revue historique, est celui d'Hippocrate, qui encore aujourd'hui est mêlé à toutes les discussions entre les diverses sectes vitalistes. C'est sous le patronage direct d'Hippocrate que l'école de Montpellier prétend placer sa doctrine de la dualité du dynamisme humain. Hippocrates olim Cous, nunc Monspeliensis, telle est l'inscription, aussi inexacte que prétentieuse, gravée sur le buste d'Hippocrate dans la salle des séances de la Faculté de médecine de Montpellier. Nous n'avons nullement l'intention de faire ici un exposé des doctrines médicales, ni même des doctrines philosophiques et de la méthode d'Hippocrate 1 ; nous voulons seulement montrer, ce qui sera facile, qu'on lui attribue fort à tort , et sans aucune espèce de preuves, quelque assurance qu'on affecte, la doctrine que nous combattons \

Je ne sais si jamais, en aucune polémique, on a plus abusé des textes et des équivoques, si on a mis en plus complet oubli les règles de la critique historique, que

1. Voir sur les doctrines philosophiques et la méthode d'Hippocrate un mémoire de M. Chauvet, professeur à la Faculté des lettres de Rennes, dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences morales et politiques, juin et septembre 1857.

2. Riolan, célèire médecin de Paris au dix-septième siècle, demande ironiquement à Courtaud, de Montpellier, qui faisait dériver d'Adam la doctrine de son école, s'il était bien sûr qu'Hippocrate n'eût pas fait ses études à Montpellier.

HIPPOTRATE. SI

ne l'ont fait, au profit de leur cause, quelques défenseurs récents du double dynamisme.

Pour être en droit d'attribuer cette doctrine à Hippocrate, il faudrait prouver, par des textes précis et authentiques, qu'il a réellement séparé l'âme et le principe vital, comme deux êtres à part, irréductibles l'un à l'autre. Or y a-t-il quelque chose de semblable dans Hippocrate? Tout au moins pouvons-nous bien affirmer que nous ne l'avons pas vu et, ce qui est plus décisif, que personne ne nous l'a fait voir encore, même les plus versés dans l'étude d'Hippocrate, même les plus intéressés à le montrer, ayant été mis au défi da justifier de téméraires assertions.

Examinons en effet quelles preuves on nous donne de cette filiation à laquelle l'École de Montpellier attache un si grand prix. Nous nous sommes adressé d'abord aux ouvrages de ses principaux représentants, dans l'èspoir d'y trouver en abondance les preuves et la lumière. Mais combien notre attente n'a-t-elle pas été trompée! Partout nous n'avons rencontré qu'assertions sans preuves, ou fausses interprétations, sans nulle érudition, sans nulle critique. Cependant, quoi de plus simple ? D'une part, les ouvrages d'Hippocrate sont là, de l'autre, on affirme que le double dynamisme y est, avec une clarté qui ne laisse rien à désirer ; qu'on le montre donc, qu'on aille à la source, qu'on cite, en plus ou moins grand nombre, des textes décisifs, que même on en cite un seul. Est-ce trop exiger de ceux qui prétendent être les seuls vrais disciples d'Hippocrate, de ceux qui se vantent d'avoir passé toute leur vie à étudier et à méditer ses ouvrages?

Mais au lieu de citer Hippocrate lui-même que font ses modernes disciples de Montpellier? Ils nous renvoient, par un étrange détour, à des historiens, plus ou moins autorisé-, qui ne peuvent être crus sur parole. Arrive-t-il, ce qui est rare, de citer Hippocrate lui-même, c'est dans des traductions plus ou moins inexactes, sans tenir nul compte des travaux de la critique moderne sur l'authenticité des livres de la collection hippocratique. De là les reproches assez durs, mais, à notre avis, mérités, qu'adresse M. Malgaigne à l'école de Montpellier : « On prétend enseigner la doctrine d'un homme, et l'on va demander sa pensée à un autre. On prend la pensée dllippocrate dans des livres qui ne sont pas de lui, dans des phrases qui ne sont pas dans ses livres, dans une traduction qui ne rend pas même ses phrases *. » Ajoutez que ces citations inexactes, ces passages tronqués sont la plupart insignifiants, ou ne prouvent rien de ce qu'on veut leur faire prouver.

Nous prenons un des derniers ouvrages du plus illustre représentant de la doctrine de Montpellier, de M. Lordat. Là, à ce qu'il semble, doivent être réunies les plus fortes preuves pour confondre les téméraires qui osent mettre en doute cette conformité avec Hippocrate, dont il ne cesse de se glorifier2.

L'auteur nous affirme que cette notion est exprimée,

1. Revue médico-chirurgicale de Paris, juillet 1854, article intitulé : De la valeur des traditions de V école de Montpellier. Voir aussi les lettres de M. Peisse à M. Lordat. {La Médecine et les Médecins, 2 vol. in-12. Paris, 1866.)

2. Rappel des principes doctrinaux de la constitution de V homme énoncés par Hippocrate, p. 29^ in-8°, 1857.

de la manière la plus claire, dans les ouvrages du père de la médecine. Quoi donc de plus facile, encore une fois, que de réduire au silence ceux qui persistent à en douter? Mais M. Lordat, pour abréger, dit-il, préfère nous renvoyjer à YHistoire de la Médecine de Leclerc. D'après cette indication, tout en goûtant fort peu cette singulière manière d'abréger, nous avons la curiosité de lire le chapitre de Leclerc sur la philosophie d'ïïippocrate. Nous y avons bien vu qu'Hippocrate admettait, dans l'homme et dans les animaux, une nature qui agit instinctivement, qui fait croître et se nourrir toutes choses, d'où vient le nqm de naturisme que quelques-uns ont donné à sa doctrine, mais nous n'y avons pas vu, pas plus que dans Hippocrate lui-même, que ce fût un principe à part de l'âme pensante ou de la nature. La question n'est nullement de savoir si Hippocrate a admis, ou n'a pas admis, une nature médicatrice, un principe vivifiant, si Hippocrate est ou n'est pas vitaliste, mais, ce qui n'est pas la même chose, si Hippocrate explique la nature humaine par deux causes irréductibles l'une à l'autre, ou bien par une seule. On cite, il est vrai, le mot Ivopjju&v ou èvoppi6v?a, qu'on traduit par principes d'action. Mais c'est une bien grande témérité de la part de nos adversaires d'oser affirmer que cette expression signifie deux principes d'action séparés, l'âme et le principe vital, et non des propriétés inhérentes à la matière.

Parmi les quelques textes invoqués par M. Lordat, un seul peut, au premier abord, faire illusion et mérite d'être examiné ; c'est ce passage, souvent cité,

du Traité sur le cœur : Fvw;rr( vàp y] tcu àvOpwiuou icéçox,ev èv ty] Xaifl y.oiAiY) y.a\ àp/st rr4; àXXYjç ijwjç/jç. Il est d'abord à remarquer que ce traité passe pour apocryphe et pour appartenir, non à l'époque d'Hippocrate, mais à celle du stoïcisme, dont il porte la trace. L'âme, en effet, est ici placée dans le cœur, tandis que les ouvrages d'Hippocrate, réputés les plus authentiques, le Traité de la maladie sacrée, par exemple, la mettent dans le cerveau. Mais, si l'on considère le texte en lui-même, il ne signifie nullement ce qu'on prétend lui faire signifier. Il ne s'agit pas en effet d'une autre âme, qu'on ne saurait où loger, l'âme pensante ayant le cœur pour siège, mais du reste de l'âme, qui est répandue dans tout le corps. 5/àXXy)ç tyuyrfc doit être traduit, non iparalterius, mais par reliques animœ, comme l'ont traduit les interprètes les plus autorisés d'Hippocrate, et entre autres, Cornarius et Foes \

Mais voici qui nous rend encore plus suspect YHippocratés Monspeliensis.

En même temps qu'on se vante à Montpellier de suivre si fidèlement Hippocrate, on se vante aussi de l'avoir perfectionné. Qu'on perfectionne la pratique d'Hippocrate, en demeurant fidèle à son esprit et à sa méthode, nous le comprenons; mais qu'on perfec-

1. Saumaise dit, en parlant d'Hippocrate : Nullibi certe de anima scripsit, eam in duas aut très partes dividi, unde colligatur cas partes totidem videri debere substantias esse vel formas sepa ratas, » Il discute et interprète de la même façon que nous le passage du Traité du cœur {Commentaire sur Epictèie, in-4. Lugd. Batav., 1640, p. 175). Tel est aussi l'avis de M. Chauvet, l'auteur d'un savant mémoire sur la philosophie d'Hippocrate. Il aurait fallu s-rspoç pour signifier une seconde àme. "Axxoc signifie un nombre indéterminé ou ce qui reste d'un tout, une certaine part étant prélevée.

lionne ses principes, sans les altérer plus ou moins gravement, voilà ce qu'il nous est plus difficile de comprendre. D'ailleurs il importerait de préciser en quoi consiste ce prétendu perfectionnement. Ne seraitce pas dans cette séparation entre l'âme et le principe vital qu'Hippocrate, selon nous, n'a jamais faite?

Ce que Montpellier n'a pas su trouver dans Hippocrate, d'autres plus habiles l'y auront-ils trouvé ? Nous avons consulté les travaux de MM. Littré 1 et Daremberg ; tous deux aussi ont bien vu dans Hippocrate une sorte de naturisme ou de vitalisme, tous deux ont bien vu qu'il faisait de la vie une cause, un agent inconnu qui travaille, comme il le dit, pour le tout et pour les parties ; mais aucun d'eux n'a découvert qu'il fît de cet agent un autre être que l'âme pensante elle-même.

Quelle est donc la vraie doctrine d'Hippocrate sur les principes constitutifs de la nature humaine ? Si ce n'est pas le double dynamisme, est-ce l'animisme? Il est vrai qu'il n'admet qu'un seul principe dans l'homme. Mais quelle est la nature de ce principe? La question ne serait pas pour nous de savoir si dans Hippocrate il y a deux âmes, mais si réellemeet il y en a bien une, au sens de la philosophie spiritua « liste. En effet, dans les traités où il est question de 1 âme, et surtout dans celui de la Maladie sacrée, qui doit être particulièrement consulté, il fait de l'âme un air, un souffle, dMjp, TCVsu(j.a. Mais cet air

1. Œuvres complètes d'Hippocrate, traduction nouvelle avec le texte grec en regard, accompagnées d'une introduction et de commentai pes.

lui-même, qu' est-il et d'où vient-il? Il vient du dehors, selon Hippocrate; il n'est autre que l'air répandu dans la nature entière, une sorte d ether universel qui joue le rôle d'âme du monde et remplit les offices les plus divers, selon qu'il est plus ou moins pur, selon les milieux, les organes, à travers lesquels il pénètre et il agit. C'est une force qui est une et qui n'est pas une, \jm çôcrtç è<nî vm 06 [jia, comme dit Hippocrate, dans le petit traité de Y Aliment. Elle est une, quant à son essence, elle est diverse, quant aux modes suivant lesquels elle se manifeste. En pénétrant du dehors dans l'intérieur de l'homme, cet éther, cette force, y opère les merveilles de la vie et de la pensée. Toici, selon un ancien et savant traducteur d'Hippoerate, selon Gardeil, le principe de la physiologie hippocratique : « Le père de la médecine pensait que le mouvement ou la vie sont dans l'air, et que tous les êtres vivants l'y puisent, comme ils y puisent souvent les principes des maladies1. » Non-seulement ils y puisent la vie, mais aussi la pensée, comme on le voit par le traité de la Maladie sacrée. C'est l'air, dit Hippocrate, qui donne au cerveau l'intelligence : çpévYjGtv ocutô 5 àr^ rapé/sTa'.. Le cerveau reçoit l'air le premier, il le reçoit plus pur que le reste du corps ; voilà pourquoi il est le siège de l'intelligence. Nous ne devenons animés, ou même intelligents, qu'en absorbant quelque chose de l'air qui nous enveloppe2. C'est dans la mesure où

1. Traduction des Œuvres médicales d' Hippocrate, par Gardeil. Toulouse, t. Ier, p. 125.

2. Ce système est analogue à celui des philosophes, dont parle Aristote daus le Traité de Pâme; qui ont cru que l'âme est mêlée dans tout l'univers. (Liv. I, ch. v, § 17.)

(é cerveau participe avec l'air qu'il est intelligent, H c'est parle cerveau seul que tout le reste du corps participé à l'air et à l'intelligence. Je cite la traduction de M. Littré : « L'air donne au cerveau l'intelligence... Tout le corps participe à l'intelligence dans la proportion que le cerveau participe à l'air. Pour l'intelligence, le cerveau est le messager \ » Non-seulement Hippocrate place dans le cerveau le siège de l'âme, mais il réfute ceux qui lui en ont attribué un autre, soit le cœur, soit le diaphragme. C'est dans le cerveau qu'il fait pénétrer d'abord le souffle, 7jvsu[xa, approprié à la nature humaine, d'où il se répand ensuite dans toutes les parties du corps, auxquelles il donne la vie, après avoir déposé dans le cerveau sa fleur, pour ainsi dire, et tout ce qu'il y a en lui de sagesse et de connaissance, y,aTaXt7utov Iv to> &{7.zy£\(ï) lauiou ty]v àttjjiîjv xat o v. av îj cppévt»x6v ts y,al ^v6)\xr^ I/ov. Si, au contraire, il pénétrait par les autres parties du corps pour arriver ensuite au cerveau, il y arriverait encore avec un certain degré de chaleur, mais non avec une pureté suffisante pour la pensée.

On voit comment, dans Hippocrate, l'âme et la vie ne sont qu'un seul et même principe, à savoir, ce souffle ou éther universel qui, pénétrant du dehors dans l'homme, les engendre également l'un et l'autre, suivant ses divers degrés de pureté, suivant ses divers sièges ou organes.

Galien, il est vrai, affirme, dans son Traité des dogmes et Hippocrate et de Platon, qu'Hippocrate a

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