‹ Le principe vital et l'âme pensanteChapitre 46 sur 189 · Livre II, chap. n · texte numérisé non relu

Livre II, chap. n

est déterminée par la forme qui s'y ajoute ; elle ne fait plus qu'un avec l'acte dont elle était la puissance. En d'autres termes, la matière n'est rien, si ce n'est par la forme et, quand elle a reçu la forme, elle ne fait plus qu'un avec elle ; de là l'unité de l'homme, malgré les deux éléments qui le composent.

Tout en unissant étroitement le corps avec l'âme, Àristote cependant n'a garde de les confondre l'un avec l'autre : « l'âme, dit-il, n'est pas le corps, pas même le corps le plus subtil et le plus délié, puisque le corps est matière, tandis que l'âme est forme : le corps est visible et sensible, l'âme ne l'est pas; le corps est multiple, sujet à décomposition, l'âme est simple, indivisible; le corps est sujet au mouvement ; l'âme est le principe du mouvement, mais n'admet point le mouvement eu elle-même. »

Si l'âme n'est pas le corps, elle est cependant, selon Aristote, quelque chose du corps, [jtev yàp oikI<ro, ao^axoç Séxi. Elle en est l'essence, la cause, la fin ; elle lui appartient commeprincipe interne d'existence. Par cette unionsi intime, on comprend, selon Aristote, comment l'âme et le corps pâtissent 1 un avec l'autre, comment une altération se produisant dans l'état de l'âme, tout aussitôt un changement se produit dans le corps, et comment, l'esprit à son tour, ainsi qu'on le voit dans l'ivresse, dans la maladie, se ressent des changements qui surviennent dans le corps Combien, remarquons-le dès à présent, ces rapports et cette influence réciproque ne sont-ils pas en effet plus difficiles à expliquer dans l'hypothèse d'un principe vital, séparé à la fois de l'âme et des organes?

ARISTOTK. LOS

Voilà ce qu'enseigne Aristoto sur La nature de 1 âme. Déjà on voit qu'il ne sépare pas le principe de la vie du principe de la pensée ; on va le voir plus clairement encore par l'énumération des actes qu'il lui attribue.

Lame est le principe de l'être animé ; nul être ne vit que par la vertu de lame. Mais vivre se prend en plusieurs sens ; autres sont les caractères et les fonctions de la vie, suivant les différentes classes d'êtres animés. On ne définit pas l'homme en disant qu'il est un être arçimé ; il faut dire à quelle espèce d'êtres animés il appartient, s'il est ou s'il n'est pas sensible, s'il est ou s'il n'est pas raisonnable ou, en d'autres termes, ce qu'est en particulier l'âme de l'homme, l'âme de l'animal, l'âme de la plante. Or la vie se manifeste par quatre grandes facultés auxquelles se ramènent toutes les autres, la nutrition, la sensibilité, la locomotion et l'entendement. L'âme, dit Aristote, est ce par quoi nous vivons, nous sentons, nous nous mouvons et nous connaissons 1. De quelle âme s'agit-il ici ? Non plus de l'âme en général, de cette âme qu'il a définie l'entéléchie d'un corps naturel oganisé, mais de l'âme humaine. L'âme humaine seule, en effet, comprend en elle ces quatre grandes manifestations de la vie ; elle en est à la fois le principe et, pour ainsi dire, le résumé.

Aristote étudie ces manifestations comme il a étudié l'âme elle-même, non pas seulement dans l'homme, mais sur toute l'échelle des êtres vivants, en partant des facultés communes à tous les êtres animés, sans

1. 'H ^W^M aplO-TAl BpeTrTtKU), dit <rQ HT lit Où, (PlXIOnTlHCi), KlVï)<r$l.

Liber II. caput n.

iOG CHAPITRE VI.

exception, pour s'élever jusqu'à celles qui sont le propre de l'homme. Sur les divers degrés de cette échelle, on voit successivement apparaître en grand chacune de ces facultés, on les voit prendre place les unes au-dessus des autres et marquer, selon qu'elles sont présentes ou absentes, les grandes lignes qui séparent les diverses classes des êtres animés. Elles s'enchaînent de telle sorte que les supérieures ne vont jamais sans les inférieures , la sensibilité sans la nutrition , la locomotion sans la sensibilité et la nutrition, la raison sans tout le reste ; au contraire ce qui est au-dessous peut exister sans ce qui est au-dessus. Prenez, à un degré quelconque de la série, un être animé, cet être contient et résume en lui toutes les perfections des êtres inférieurs. Dans la suite des formes ou fonctions de la vie, selon la célèbre comparaison d'Aristote, le terme supérieur implique le terme inférieur y de même que dans la série des figures géométriques, le triangle est contenu dans le quadrilatère, le quadrilatère dans le pentagone, et le pentagone dans tous les polygones qui le suivent et le dépassent1.

La puissance nutritive est la première forme de la vie dans l'ordre chronologique, comme elle est la dernière dans l'ordre de la perfection. Seule elle n'a rien au-dessous d'elle, seule elle se rencontre isolée dans un certain nombre d'êtres animés ; c'est la première et la plus commune des facultés de l'âme , celle par laquelle la vie appartient à tous les êtres animés. La

1. On disait dans l'ancienne philosophie, d'après Aristote : qu& dispersa simt in inferioribus imita sunt in superioribus , on encore . perfectius continet imper fecthis.

AlUSTOTi;

vie végétative fait à elle seule la vie des plantes, tandis que, chez les êtres supérieurs, elle se trouve associée à d'autres facultés, par exemple, à la puissance de sentir clans les animaux \ La sensibilité est le propre de l'animal, comme la connaissance est le propre de l'homme. Certains animaux étant privés de locomotion, la locomotion n'est pas essentielle ;à l'animal. Quelques-uns peuvent avoir plus de deux facultés, mais tous en ont au moins nécessairement deux, la sensibilité et la nutrition. La sensibilité elle-même, plus ou moins imparfaite dans l'animal, n'atteint sa perfection que dans l'homme C'est là qu'Aristote l'étudié, analysant les données de chaque sens , le sommeil , les rêves , l'imagination , avec une exactitude et une finesse que la psychologie des modernes n'a point surpassée.

Il marque profondément la distinction entre la sensibilité et l'entendement.

La locomotion se place entre la sensibilité et l'entendement. Le mouvement dans l'espace l'emporte sur tous les autres en dignité, car il n'a pas lieu sans le désir et l'imagination et, jusqu'à un certain point, sans la pensée. Ce mouvement n'appartient donc qu'aux animaux doués d'une certaine perfection. Mais, quoique l'âme produise la locomotion, ce n'est pas à dire qu'elle-même change de lieu ; si elle changeait de lieu, on ne voit pas ce qui empêcherait qu'elle sortît du eorpspour y rentrer, ni pourquoi les morts ne res-

i; Liv. II, chap. iv.

2; Liv. II, chap. y.

susciteraient pas. L'âme meut le corps par l'appétit et par la pensée. Cependant, au lieu de partager la locomotion entre la sensibilité et l'intelligence , Aristote croit devoir la rapporter à une faculté spéciale , parce qu'il y a des êtres qui, doués de la nutrition et de la sensibilité, n'ont pas la locomotion, et d'autres qui ont la locomotion, mais qui n'ont pas l'entendement.

Dans les trois grandes séries des manifestations de la vie que nous venons de parcourir avec Aristote, tout jusqu'à présent est commun entre l'homme et l'animal. Mais, en passant à travers ces formes inférieures nous voici arrivés à l'entendement ou à la raison, qui est la faculté propre de l'homme, par laquelle il se définit, comme l'animal par la sensibilité.

Nous ne croyons pas que les modernes aient beaucoup ajouté, sinon par les détails, aux vues profondes' d' Aristote sur la progression et l'échelle des êtres. Il y a, dans le huitième livre A^Y Histoire des animaux, un beau passage sur cette progression des êtres dont l'homme est le terme le plus élevé. Tout, selon Aristote, tend à l'homme dans la nature ; l'humanité est la fin de la nature entière. Les formes inférieures sont comme des degrés par où la nature s'élève jusqu'à cette forme excellente. Non-seulement l'homme les résume toutes en lui , mais il en représente la suite dans la succession de ses âges divers. Dans le sein qui l'a conçu, il vit, comme la plante, d'une vie toute végétative ; une fois venu à la lumière, il respire, il sent, il se meut. D'abord ses membres ne peuvent le porter, et il s'élève à peine au-dessus des fonctions purement animales de la sensibilité.

AUISTOTE. f09

Rfentôt la jeunesse le relève, il a l'agilité et ]a beauté; de sa tête intelligente, il domine l'horizon. Sans avoir rien perdu des facultés de son enfance, végétant comme la plante, sensible comme l'anima], il est devenu homme, il est libre, il pense.

Encore moins que la théorie de la sensibilité, nous ne pouvons exposer ici, dans toute son étenHue, la théorie de l'entendement \ Rappelons seulement qu'Aristote divise l'entendement en deux parties : l'une passive fournit les matériaux de la connaissance et a pour objet le particulier et le contingent ; l'autre, active, le voue proprement dit, donne la forme à la connaissance et a pour objet le général, le nécessaire, l'absolu.

Autant Aristote élève l'entendement au-dessus des sens, autant il élève le vouç au-dessus de toutes les autres facultés de l'intelligence. C'est un principe divin et immortel ; indépendant par sa nature de l'action du corps, il n'est attaché à aucun organe, il n'est l'entéléchie ni du corps, ni d'aucune de ses parties, il est séparable du corps, tandis que le reste ne l'est pas ; seul il peut survivre à la dissolution de l'ensemble et, une fois séparé, il pense éternellement. Selon Aristote, le vouç, est plus qu'une faculté ; il semble dans l'âme humaine comme une sorte d'âme à part 2.

Quel est le genre d'immortalité qu'Aristote semble attribuer au vouç ? Fait-il réellement du voïïq une âme à part ? Voilà des questions qui ont divisé et qui divisent

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