L'ANIMISME AU MOYEN AGE
âme et esprit n'expriment pas deux êtres différents, mais un seul et même être, qui est l'esprit, en tant que substance douée de raison et l'âme, en tant que vie du corps. Les propriétés sont diverses, l'essence est la même. Mais, selon Hugues de Saint- Victor, c'est l'esprit, en tant que doué de raison, qui est la substance, tandis que l'âme n'en est qu'une faculté, la faculté organique ou vivifiante. En conséquence, il ne sépare pas l'exercice de la puissance vitale de l'exercice de la raison, par où il devance Stahl et Claude Perrault qui tous deux, nous le verrons, font agir l'âme avec raison et prévoyance, et non avec l'instinct seul, dans les fonctions de la vie. Le corps, selon Hugues de Saint- Victor, ne peut ni vivre ni naître sans la raison; d'où il conclut qu'il n'y a pas deux âmes, l'une sensible et l'autre rationnelle, l'une par laquelle l'homme vit, et l'autre par laquelle il est intelligent, mais une seule et même âme, qui vit en elle-même par l'intelligence et qui vivifie le corps par le sens1.
Les deux plus grands docteurs du moyen âge, Albert le Grand et saint Thomas, achèvent de consacrer l'ani-
perfecta vel incorrupta ut in nullo per errorem exorbitet a veritate. Animam vero dicit voluntatem, juxta Ulud : « Qui amat animam suam perdet eam. »
t. Anima et spiritus idem sunt in homine, quumvis aliud anima notet, et aliud spiritus. Spiritus namque ad substantiam dicitur, et anima ad vivificationem. Eadem est essentia, sed proprietas diversa. Nam unus idemque spiritus ad seipsum dicitur spiritus, et ad corpus anima. Spiritus est in quantum est ratione praedita- substantia rationalis ; anima in quantum est vita corporis.,. Non duee anima?, sensualis et rationalis, altéra qua homo vivat, et altéra qua, ut quidam putant, sapiat, sed una eademque anima, et in semetipsa yivit per intellectum, et corpus sensificat per seusum. Humanum namque corpus nec vivere nec nasci sine ratione potest. (De anima, xr, 4.) Voir Tennemann, Histoire de la philosophie , t. VIII, p. 214.
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misme, au sein de la philosophie et rie la théologie scoIastiqu.es par leur enseignement et leur autorité.
Dans son commentaire du De anima, Albert le Grand reproduit la doctrine d'Aristote sur la nature de l'âme et sur ses facultés : anima est substantia quœ est actus, non tamen quilibet actus naturalis, sed est hujusmodi actus quo animatum vitae potest agere actiones, définition qui, avec quelques additions, est celle d'Aristote. Comme Aristote aussi, il attribue à l'âme quatre facultés primitives, la force organique, le mouvement, la sensibilité, l'intelligence, directions diverses d'une même force convergeant autour d'un même centre. C'est l'âme raisonnable qui, une quant à la substance, réunit en elle toutes ces forces et donne la forme au corps.
Au nom de l'unité de l'être humain, Albert le Grand attaque la doctrine opposée de deux ou de plusieurs âmes. Certains philosophes latins1, dit-il, tomben dans une grave erreur à l'égard de l'âme raisonnable, de l'âme sensitive et de l'âme végétative, en les considérant comme trois substances distinctes. S'ils appuient leur opinion de quelques motifs spécieux, nous avons à leur opposer des raisons décisives. En supposant une forme végétative qui rendît l'homme vivant, puis une autre sensitive qui le rendît sentant, etc., il s'ensuivrait que l'homme ne serait pas un être absolument simple et un. Qui maintiendra ces âmes? Qui fera leur
1. Parmi ces quelques philosophes latins auxquels Albert le Grand fait allusion, nous ne pouvons citer qu'Alain des lies, ou Alanus ab insula, moine cistercien du douzième siècle.
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unité? Impossible de répondre que cette unité est celle du corps; il paraît bien plutôt que c'est le corps dont les différentes parties trouvent dans l'âme le lien qui les unit1. Nous allons voir saint Thomas emprunter à son maître les mêmes arguments contre le double ou le triple dynamisme.
Comme Aristote, saint Thomas définit l'âme : le premier principe de vie dans les êtres animés, anima dicitur esse primum principium vitœ i?i his quœ vivunt De cette définition de l'âme il déduit son incorporalité, à rencontre de ces anciens philosophes qui, dans leur impuissance, dit-il, de s'élever au-dessus des sens et de l'imagination, pensaient que rien n'existe si ce n'est le corps. Nul corps en effet ne peut être ce premier principe, cette cause suprême de la vie, parce qu'il n'est de la nature d'aucun corps d'avoir la vie en lui-même, sinon tout corps serait vivant. Or un corps n'est vivant qu'autant qu'il est dans des conditions déterminées, conditions qu'il tient d'un autre principe qu'on appelle son acte2. L'âme, selon saint Thomas, est l'acte du corps, et c'est en tant qu'acte du corps qu'elle est nécessairement immatérielle. Ce mot acte, dans la langue de saint Thomas, et de la scolastique en général, est synonyme de l'entéléchie ou de la forme d'Àristote.
Après avoir prouvé que l'âme est immatérielle, il prouve qu'elle subsiste par elle-même, qu'elle n'est
1. Passage cité par M. Jourdain, dans son savant ouvrage Sur la philsophie de saint Thomas, vol. I, p. 295.
2. Summa theologiée, pars I, qua?st. 75, art. J : tltrUm anima sit corpus.
pas un accident, mais une substance 2. Elle est substance, parce qu'elle agit elle-même ou, ce qui est la même chose, parce qu'elle a une action propre. Cette action propre de l'âme d'où elle tient sasubstantialité, c'est la connaissance qui, à la différence du. sentiment, ne dépend du corps en aucune façon. On ne peut en effet connaître une chose, dit saint Thomas, qu'à la condition de n'avoir rien de cette chose dans sa nature. Ainsi, pour connaître les choses matérielles, il faut que l'âme n'ait absolument rien de matériel, sinon, chaque corps ayant des qualités propres et déterminées, l'âme répandrait ses propres qualités sur tous les objets, au lieu de percevoir les objets eux-mêmes. L'âme, en tant que connaissante ou intellective, subsiste donc par elle-même, ou, ce qui revient au même, est forme substantielle : anima intellectiva est forma substantialis .
Quant aux âmes purement végétatives et sensitives des animaux, comme elles n'ont pas d'action propre, indépendante du corps auquel elles sont unies, elles ne subsistent pas par elles-mêmes et ne sont pas substantiellement distinctes des organes. Que sont-elles donc? Rien, à ce qu'il semble, d'après saint Thomas, que des propriétés des corps, que ce que la figure est à la cire, suivant la comparaison d'Aristote. Non-seulement elles diffèrent par la nature, mais encore par l'origine, de l'âme intellective. La puissance créatrice de Dieu intervient pour la production de l'âme intellective, mais non pour celle de l'âme sensitive, résul-
1. Summa theologiœ, quaest. 75, art. 2 : Utrvm anima sit aliquid subsistens.