‹ Le principe vital et l'âme pensanteChapitre 74 sur 189 · L'ANIMISME ET LES CONCILES · texte numérisé non relu

L'ANIMISME ET LES CONCILES

porum, quibus infunditur , multitudine , singulariter multiplicabilis, et multiplicata et multiplicaiida sit, etc.

En définissant l'âme rationnelle, la forme informant^ du corps, forma informans, comme on disait alors, ces conciles étaient surtout préoccupés du soin de' garantir l'individualité des âmes humaines contre la doctrine si redoultéed'Averrhoës. Selon Averrhoës, l'âme n'étant qu'assistante, et non informante, une seule âme pouvait suffire h assister tous les hommes ; de là la doctrine panthéistique de l'unité de l'intellect.

Il semble qu'en un temps de foi et de soumission, comme le moyen âge, la question devait être tranchée pour tous, sauf pour les hérétiques. Mais les décrets des conciles et l'obligation de croire, au nom de la foi catholique, qu'il n'y a qu'une âme dans l'homme, qui est véritablement et par soi, la forme du corps humain, étaient susceptibles de plusieurs biais et d'interprétations diverses, par où les doubles et les triples dynamistes devaient chercher à l'éluder. Ainsi prétendirent- ils que les censures des conciles de Vienne et de Latran étaient dirigées contre la doctrine manichéenne de deux âmes raisonnables, et non contre la dualité d'une âme raisonnable et d'une âme végétative.

D'ailleurs , en déclarant admettre d'une manière quelconque, que l'âme intellective est vere, per se, essentialiter forma corporis hwrnani, ils se flattèrent d'échapper aux condamnations de l'Église 1 ; mais

1. Dans ses commentaires sur le Traité de l'âme d'Aristote, Toletus, jésuite et cardinal, un des plus savants et des plus autorisés

comment l'âme intelléctive peut-elle être véritablement la forme du corps humain, si on lui adjoint une autre Ame végétative qui se place entre elle et le corps, qui y produit l'organisation et la vie ?

En face de ces anathèmes prononcés par des conciles œcuméniques, que devient cette orthodoxie dont se vante, contre ses adversaires , l'école de Montpellier? De quel côté sera l'hérésie, s'il y' a hérésie, puisque c'est une accusation qu'il ne lui déplaît pas d'insinuer? A quoi lui sert-il, comme pour donner le change, dé qualifier l'animisme demonothélisme? Que si elle n'a pas connu les bulles de Clément V et de Léon X, du moins, à ce qu'il semble, n'aurait-ello pn s dû ignorer le Catéchisme de Montpellier, qui a la réputation d'être un des meilleurs et des plus solides abrégés delà foi1. Or, voici ce que dit ce catéchisme au chapitre u, de l'âme de l'homme, conformément à la vraie doctrine catholique : « Dieu forma son corps de terre et il donna la vie à ce corps en l'unissant a une

théologiens du seizième siècle, énumère d'abord les propositions au sujet de l'âme qui sont de foi et auxquelles la vraie philosophie doit être conforme. Au nombre de ces propositions sont les suivantes ; — In unoquoque ho mine una est anima, non plures. — Anima rationalis secundum se et suam substantiam est corporis forma, materiamque informat et cum ipsa unum per se facit. — Toletus reconnaît qu'on peut échapper à la censure du concile en disant qu'il a voulu seulement condamner la pluralité des âmes raisonnables c t non celle d'une âme raisonnable et d'une âme sensitive, mais *il ajoute : tamen esse fateor non tutam et certain canonis Interpretatioriem* Il fait d'ailleurs valoir les difficultés où on se jetterait par cotte opinion à l'égard de l'âme sensitive du Christ : quid de ea in morte actum esset. Il conclut : Quarc arbitrer liane soiu tcntiain esse periculosam et temerariam. [Cortimentaria in Aristotelis libros de anima, gros in-8, Lugd , 1602, p. 21.)

1. Instructions générales en forme de catéchisme f imprimées par ordre de Charles-Joachim Colbert en 1702, 3 vol. in-S.

L'ANIMISME ET F J;S CONCILES, l 0

âme raisonnable. Car l'âme raisonnable <isi te principe de là vie du corps humain. » Ce passage a fort ('tonne M. Lordat, comme lui-même il l'avoue. Aussi est-il réduit à s'en prendre au jansénisme de l'évéque Colbert et à le déclarer suspect d'affinité avec Je cartésianisme : « on ne parle ainsi, dit-il, que lorsqu'on est imbu des opinions de Descartes 1 . »

Pourquoi donc, en dépit de son infaillibilité, ne pas déclarer aussi cartésien et janséniste le pape Pie IX, qui impose à tous les fidèles la doctrine des conciles de Vienne et de Latran, de l'évéque Colbert et du catéchisme de Montpellier, par deux brefs, le premier à l'archevêque de Cologne en 1857, et le second à l'évéque de Breslau en 1860? Dans le premier il condamne les erreurs de l'abbé Gunther, parmi lesquelles est expressément compris le duodynamisme : noscimus lœdi catholicam sententiam ac doctrinam de homine qui corpore et anima i ta absohatur, ut anima, eaque rationalis, sit vera per se atque unica corporis forma2.

Cependant plusieurs professeurs de théologie de l'Université de Breslau, et entre autres, le chanoine Baltzer ayant continué d'enseigner le vitalisme de Gunther 3, le pape, dans le second bref du 30 avril 1860, adressé a l'évéque de Breslau, le condamne, d'une manière plus formelle encore et qui, à ce qu'il semble, ne peut

!. Iftsènfi&cence du sons inttynef in-8, 1844^ p. 179.

2. Le texte est publié avec traduction dans les Annales de philotôphîe chrétienne de septembre 1857. Cette condamnation, qui n'est ijiiarcessoire dans Le premier bref3 est l'objet principal du second.

Le livre de Baltzer sur la Nature de l'homme n'a pas été imprimé : i] a élé transmis à Home et jugé manuscrit.

itîÔ CHAPITRE IX

donner lieu à aucune équivoque : Baltzerum in illo suo libello, cum omnem controversiam ad hoc revocasset, situe corpori vitœ principium ab anima rationali ipsa discretum, eo temeritatis progressum esse, ut oppositam sententiam et appellaret hœreticam et pro tali habendam esse multis verbis argueret. Quod quidem non possumus non vehementer improbare, considérantes hanc sententiam qrue unum in homme ponit vite principium, animain scilicet rationalem, a qua corpus quoque et motum et vitam omnem et sensum accipiat, in Dei Ecclesia esse commu- . nissimam atque doctoribus plerisque, et probatissimis quidem maxime, cum Ecclesia3 dogmate ita videri conjunctam, ut hujus sit légitima solaque vera interpretatio, nec proinde sine errore in fide possit negari, etc. \

Voilà, il faut en convenir, une censure qui semble s'appliquer de tout point, non pas seulement au chanoine Baltzer, mais à la doctrine de Montpellier et surtout à sa polémique théologique contre l'animisme, polémique qu'il est si facile, on le voit, de rétorquer victorieusement contre elle. Mais revenons à l'histoire du moyen âge 2.

Grâce donc aux distinctions, aux subterfuges, que

1. Voir la Revue des sciences théologiques, t. III, p. 65. Dans les annales historiques et religieuses de mai 1868, publiées par les jésuites,, on trouve de nouvelles condamnations contre le duodynamisme.

2 . Le P. Kleutgcn résume ainsi la théorie des scolastiques, dans son grand et savant ouvrage : La Philosophie scolastique exposée et défendue, traduite en français par le P. Sierp. « L'âme et le corps sont unis dans l'homme de manière à former un seul être substantiel. Le même principe qui pense et sent en nous, perçoit aussi par les sens et répand dans tout le corps la force vitale. » 1er vol. § 109.

GUILLAUME DE LAMAKKE

nous axons indiqués, un certain nombre de théologiens et de philosophes purent continuer a professer à peu près impunément une opinion contraire a celle des conciles. La doctrine de l'unité de la forme substantielle de l'homme semble surtout avoir eu à souffrir des rivalités d'ordres religieux contre la philosophie de saint Thomas et contre les Dominicains. Les Dominicains s étant déclarés en faveur de l'animisme, les Franciscains en furent les principaux adversaires.

Le premier maître de saint François qui entama cette lutte, est Guillaume de Lamarre, professeur de théologie à l'Université d'Oxford. Dans son Correctorium operum fratris Thomœ, parmi les quarante-sept articles qu'il reprend et réfute, se trouve l'unité de la forme substantielle \ Il repousse cette unité, au nom de la foi et de la raison, parce qu'elle ne s'accorde pas avec le mystère de la transsubstantiation, et parce qu'elle conduit à considérer l'âme comme étant tout ensemble spirituelle et matérielle, à cause de la double opération de penser et de mouvoir le corps. Audessous de l'âme rationnelle, Guillaume de Lamarre place deux autres âmes, l'âme sensitive et l'âme végétative, lesquelles à cause de leur mutuelle subordination, ne portent nulle atteinte à l'unité de l'homme. Le défenseur de la doctrine de saint Thomas qui, selon quelques-uns, est Gilles de Rome, ne

L'ouvrage doit être en six volumes, dont quatre seulement ont paru. Gimlher est longuement et vivement réfuté dans le même chapitre.

1. J'emprunte ces détails sur Guillaume de Lamarre, à l'ouvrage de M. Jourdain, Sur la philosophie de saint Thomas, vol. Il, p. 64.

m CHAPITRE IX.

manque pas de relever toutes les difficultés inhérentes à ces formes multiples qui s'emboîtent les unes dans les autres. Il reproche à son adversaire d'introduire la pluralité dans l'être, de réaliser dés abstractions, de eonvertir en substances véritables les diverses propriétés d'une seule et même âme.

Je passe quelques adversaires obscurs de l'animisme du docteur Angélique pour arriver à Duns Scot. Duns Scot est placé par quelques auteurs, mais à tort, suivant nous , parmi les défenseurs d'une âme unique1 . Ce qui a pu les tromper, c'est que Duns Scot, d'accord, en apparence, avec le concile de Vienne, enseigne en effet que l'âme est véritablement et par elle-même, la forme du corps humain. Mais, indépendamment de cette âme, il place dans l'homme, et dans chaque être vivant, une forme de corporéité, distincte de l'âme elle-même. An prœter animam detar forma eorporeitatis in anima to, telle est la question posée par Scot, et résolue par lui affirmativement. Scot combat donc saint Thomas qui n'admet aucune forme en dehors de l'âme raisonnable, pas même une forme de corporéité, et il affirme contre lui que la nature humaine renferme plusieurs principes.

Au moment du trépas, lorsque l'âme a quitté le corps, le corps ne conserve-t-il pas la forme qu'il avait pendant la vie? Donc cette forme, suivant Scot , est

l.Le docteur Fromond, savant théologien de l'Université de.Louvain au commencement du dix-septième siècle, cite Scot, avec Aristote, saint Augustin et saint Thomas, parmi les partisans d'une êmè unique. (De anima, Lovani, 1649, in-4, p.* 111.) M. Jourdain hésite sur la question de savoir si réellement il a admis ou n'a pas admis trois principes de vie distincts. (Philosophie <ie saint Thomas, t. Il, pr9i.)

Page 1