‹ Le principe vital et l'âme pensanteChapitre 75 sur 189 · J)UNS SCOT · texte numérisé non relu

J)UNS SCOT

nécessairement distincte de l'âme. Tout être, selon saint Thomas, est nécessairement un ; selon Scot, il faut distinguer entre l'unité et la simplicité. L'unité de la vie n'atteint-elle pas son degré le plus élevé dans les espèces animales dont l'organisation est le plus compliquée ? Donc ce n'est pas détruire l'unité de l'homme que d'admettre dans sa nature une sorte de composition résultant du nombre et de la diversité des formes substantielles qu'elle renferme l.

Duns Scot semble confondre les principes avec les résultats , les causes avec les effets. Ce qui demeure encore quelque temps après la mort , ce n'est pas la vraie forme, mais son empreinte, ce n'est pas ce qui informe, mais ce qui est informé. Si la multiplication des organes, simples instruments , ne détruit pas l'unité de la nature humaine, il n'en est pas de même de la multiplication des principes et des causes qui les mettent enjeu. Mais, selon Scot, l'unité de l'être est, sauvée, malgré la pluralité des formes, pourvu que, parmi ces formes, il y en ait une qui soit la dernière, qui soit achevée , et par rapport à laquelle toutes les autres soient ordonnées 2. 11 cherche d'ailleurs à faire valoir en sa faveur des raisons théologiques et il veut prouver que le mystère de l'eucbaristie exige la supposition d'une forme de corporéité, Ainsi dans cette

1. Ces objections sont rapportées par M. Jourdain. (Philosophé de saint Thomas, t. II, p. 91.)

2. Non obstare unitati entis plnralitatem formarum, modo uiia sit ultima et compléta, ad quam cetera? ordinentur. (Doctoris mè~ îilis qu&stiônes super libris Aristotelis de anima, par Hugo Cavellùs. Lugd., 1625, petit in-4. Dispntatio prima de anima1 substantif, sec- Mo iv.)

li>4 CHAPITRE IX.

question, on fait intervenir des deux côtés les avantages ou les difficultés à l'égard de la transsubstantiation, comme plus tard, au dix-septième siècle, à propos des discussions sur l'essence delà matière et sur l'étendue cartésienne.

Duns Scot s'applique, il est vrai, à amoindrir la réalité de cette forme, de façon à éviter de faire de l'homme un être par accident. La forme de corporéité est, dit-il, une forme de sa nature incomplète, qui ne fait que disposer la matière sur laquelle l'âme agit et qui périt aussitôt que l'âme s'est retirée. On ne peut donc la confondre avec l'âme végétative de quelques autres philosophes , qui est en elle-même une forme complète et qui continue d'être en l'absence de l'âme sensitive et intellective \ C est ainsi que Scot cherche à ne pas contredire ouvertement les conciles qui ont condamné la pluralité des âmes.

Un autre Franciscain célèbre, Ockam, le chef de la secte des Nominalistes, a pris parti pour la pluralité des âmes. Il distingué dans l'homme deux âmes, l'une intellective, l'autre sensitive et végétative, contrairement, semble-t-il, à sa fameuse règle : frustra fit per pliera quod fieri possit per pauciora 2. Aussi fut-il

1. Non sequitur hinc admittendo formam corporeitatis animam advenire per accidens, quia forma corporeitatis est natura sua forma incompleta, disponens materiam animai et ideo. statim périt ablata anima, ut vegetativa in sua ratione est forma compléta, persistens sine sensitiva et intellectiva. (IbicL)

2. Les animistes n'ont pas manqué d'ailleurs de retourner contre lui cette maxime que le docteur Fromond a pittoresquement appelée iiovacula, rasoir, parce qu'avec elle on coupe, on rase toutes les entités distinctes. Gabriel, autre nominaliste, exprimait de la façon suivante la même maxime : « Non esl ponendaplnralitas sine ratione

FRANÇOIS SUARES. 165

abandonné en ce point par ses disciples, à l'exception de Thomas Bricot 1 .

Cependant, malgré l'opposition des Franciscains, la prépondérance demeure à la doctrine de saint Thomas et des Dominicains, dans la philosophie, comme dans la théologie du moyen âge. Rien ne le prouve mieux que la règle de suivre en théologie la doctrine de l'Ange de l'école, imposée par Ignace de Loyola à l'ordre qu'il venait de fonder. La théologie et la philosophie de saint Thomas furent enseignées dans toutes les écoles des jésuites. C'est sous l'influence du Thomisme que les jésuites de Coïmbre composèrent leurs célèbres commentaires sur toutes les parties de la philosophie d'Âristote. Entres autres doctrines, communes à Aristote et à saint Thomas, ils soutiennent, en s'appuyant sur les conciles de Vienne et de Latran, que l'âme raisonnable est la forme du corps et qu'il n'y a pas deux âmes, mais une seule dans la nature humaine.

Citons seulement le plus célèbre de tous, Suarès, dont le Tractatus de anima est un des plus savants et des plus remarquables commentaires de l'ouvrage

evidenti, aut experientia vel auctoritate, cui non licet contradicere. {Frômondus, de anima, cap. v, art. 3.) ] . Fromondus, De anima, lib. I, cap. v.

Parmi les doubles dynamistes de cette époque, il faut mentionner encore Paul de Venise (Panlus Venetus), de la fin du quatorzième siècle. Non-seulement Paulus Venetus admet deux âmes profondément distinctes, Fâme sensible qui est corruptible, et l'âme rationnelle qui est immortelle, m is en outre une multitude d'âmes végétatives résidant dans chaque organe, les unes dans les os, les autres dans la chair, etc. (Quœstiones doctoris subtilis, disputatio prima.) Citons encore Zabarella qui admet trois âmes, Lib. de facultate animé? , cap. vin.

d'Aristote. Suarès justifie, éclaircit, harmonise, dans toutes leurs parties, les deux définitions de l'âme d'Aristote : l'âme est^ la première entéléehie d'un corps organisé ayant la vie en puissance, et l'âme est le premier principe par lequel nous nous nourrissons, nous sentons et nous pensons. Voici comment, conformément à la foi, conformément à Aristote et à la raison naturelle, conformément au plus grand nombre des philosophes, il conclut toute cette discussion : principium intelligendi, quo homo principaliter intelligit, et quod est proprium principium et subjectum intellect! vœ humanre potentiœ, esse ver am, substantialem et essentialem corporis humani formam, tam secundum catholicam fidem quam secundum rationem S La même opinion fut en général soutenue par les péripatéticiens purs du quinzième et du seizième siècle. Ainsi, au nom de l'unité de l'homme, Pompomit combat l'existence de deux âmes, l'une intellectivc, l'autre sensitive. Si l'homme n'était pas composé d'une âme et d'un corps, comme de la forme et de la matière ; si l'un était seulement le mobile et l'autre le moteur, il n'y aurait pas plus d'unité, dit Pomponat, entre l'âme et le corps, qu'entre les bœufs et la charrue. S'il y ayait plusieurs formes substantielles, une essence pour sentir, et une essence pour comprendre, comment serais-je le même être qui souffre et qui comprend 2?

1. Tradatus de anima, lib. I, cap. xii; t. III de l'édition de Venise, 1740, en 23 vol. in-folio. Ce traité, interrompu par sa mort, a été continué par un de ses disciples à partir du chapitre xiu.

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