GASSENDI
parle de que l'âme raisonnable, sans faire mention de l'âme sensitive, c'est-à-dire, en ne la désignant que par la partie la plus noble, et en la laissant dans la partie inférieure.
Cependant Gassendi comprend bien que cette réponse est superficielle, et ne va pas au fond de la difficulté. Peu importe, en effet, qu'on parle de l'homme et de l'âme au singulier ou au pluriel, l'homme n'en sera-t-il pas moins double, étant composé de deux âmes? Gassendi cherche donc à établir, pour mieux sauver l'unité de notre nature, que l'âme sensitive n'est à l'âme raisonnable que dans le rapport de la puissance à l'acte et du corps à l'âme. L'homme est un, quoique composé d'âme et de corps et de tant de diverses parties, parce que ces parties s'adaptent, parce que le corps est puissance , tandis que l'âme est acte , ou bien parce que l'un reçoit, tandis que l'autre est reçu ; pourquoi donc ne pas concevoir de la même manière le rapport de l'âme sensitive avec Pâme raisonnable? L'âme humaine ne sera-t-elle pas une, aliquid unum per se, si l'âme sensitive n'est qu'une puissance qui reçoit, potentia excipiens, si l'âme raisonnable est un acte reçu, actus exceptas, de telle sorte que leur composé, parfaitement cohérent, ne forme qu'un seul acte qui, reçu à sori tour par le corps, constitue avec lui une véritable unité? Toute la question est de savoir si Gassendi enlève ou conserve à cette âme sensitive qui reçoit l'autre une réalité pro« pre; s'il la lui enlève, ce n'est plus une âme, s'il la lui conserve, il ne se peut pas qu'elle ne fasse qu'un seul et même être avec l'âme raisonnable.
18 i CHAPITRE X.
Mais comment une même matière recevra-t-elle plusieurs formes ? Gassendi tâche de résoudre cette difficulté en ne faisant d'une de ces formes qu'une simple disposition à en recevoir une autre, velut dispositio ad habendum aliam; l'âme sensitive est dans la matière, mais seulement de telle façon que, par son intermédiaire et, comme par une sorte de disposition à la recevoir, lame raisonnable survenant puisse à son tour y résider. Enfin, il est généralement admis que la nature ne peut lier immédiatement ensemble les extrêmes ; de là la nécessité d'un intermédiaire entre l'âme raisonnable et le corps; or, cet intermédiaire est l'âme sensitive. L'âme sensitive est donc pour Gassendi, suivant une expression de Joseph de Maistre, une sorte de moyenne proportionnelle entre l'âme et le corps.
Ainsi Gassendi, pas plus que ceux qui sont venus avant ou après lui, n'a résolu la grande difficulté inhérente à la doctrine d'un double dynamisme humain. Vouloir faire une véritable unité avec deux êtres séparés, avec deux âmes substantiellement distinctes, ou bien chercher un milieu entre l'esprit et la matière, n'est-ce pas se débattre vainement au sein d'une contradiction ?
Non-seulement les prédécesseurs, ou même les contemporains de Descartes, multipliaient les âmes dans l'homme, mais quelques-uns les prodiguaient, en même temps que la vie, dans la nature tout entière.
Thalès, selon Aristote, disait que le fer a une âme, parce qu'il attire l'aimant. Cardan et Paracelse ne se contentent pas d'animer l'aimant , ils donnent