I; ANIMISME AU XVI* SIÈCLE
Enfin, tout en combattant l'animisme, Gassendi est obligé, comme nous l'avons vu, de faire l'aveu que c'est à la fois la doctrine commune, en môme temps que la plus autorisée l.
Nous pouvons donc, en toute assurance, maintenir ici, ce que nous avions avancé dans notre mémoire, à savoir que l'animisme est la grande tradition en philosophie et en médecine2. Sans doute le cartésianisme va lui porter un coup plus dangereux que les archées de Paracelse et de Van Helmont, ou les deux âmes de Bacon et de Gassendi; il va le compromettre, pour un temps plus ou moins long, au sein de la philosophie spiritualiste ; mais néanmoins, dans la philosophie moderne, nous trouverons encore d'habiles et zélés défenseurs de l'ancienne doctrine de l'unité de la forme de l'homme.
1. Si quidem communis opinio quœ eamdem animam et sentientem et rationalem esse vult. (Physica, sectio in, Membrum posterius, lib. IX, cap. u.)
2. Il faut ajouter Lamothe Levayer aux animistes de cette époque : <( Comme la vie sensitive des brutes, dit-il, a en soi la végétative, celle des hommes, qui est raisonnable, comprend les deux autres, et l'âme immortelle qui nous informe étant unique a sans multiplication par son èminence les fonctions des trois. » Physique du prime , chap. xxiii.
Descartes.
Descaries. — La vie transformée en mécanisme. — L'âme, pure pensée, incapable des fonctions vitales et d'une action quelconque sur le corps. — Nul intermédiaire entre l'âme raisonnable et la matière brute. — Point de force inhérente à l'étendue essence de la matière. — Comment Descartes a été nécessairement conduit à * donner une explication mécanique de la vie. — La formation des êtres organisés omise dans les Principes,— Tentative de Descartes pour combler cette lacune dans les traités de Y homme et de la formation du fœtus. — Ses travaux anatomiques. — Caractère général de sa physiologie. — Hypothèse d'une machine de terre semblable au corps de l'homme. —Principe moteur de cette machine. — Formation du fœtus. — Comment l'automatisme des bêtes est une conséquence de la physiologie de Descartes. — Erreur de ceux qui n'ont pas pris l'automatisme à la lettre. — Influence de la physiologie de Descartes. — Écoles iatromécaniques et iatrochimiques. — Réserve de Malebranche au sujet de la physiologie de Descartes. — Aveu de Bossuet.
Jusqu'à présent nous avons vu se produire bien des systèmes divers sur la vie. Selon les uns, c'est une puissance de l'âme raisonnable, selon les autres, c'est une âme spéciale, selon d'autres, une forme de corporéité, selon d'autres enfin, c'est le résultat de l'action d'une foule de petites forces isolées. Mais nul, que nous sachions, ne s'était encore avisé de dire expressément que la vie n'est rien qu'un simple mécanisme ou, ce qui
revient au même, que la vie n'existe pas. Qu'y a-t-i], selon Descartes, dans les corps organisés et vivants? Rien de plus, que dans les corps inorganiques, c'està-dire rien que l'action sur la matière des lois générales du mouvement.
Quelle opposition profonde entre le système de Descartes et ses prédécesseurs immédiats ou ses contemporains ! On avait mis la vie partout, partout il la supprime, soit hors de l'homme, soit dans l'homme lui-même ; on avait donné des âmes aux pierres et aux métaux, il ne veut pas en donner, même aux animaux. De toutes ces âmes innombrables de Paracelse, de Van ïïelmont, de Campanella, de Képler, il n'en conserve qu'une seule dans tout l'univers, l'ame humaine, et dans l'âme humaine elle-même, il ne conserve rien que la pensée.
Descartes a bien vu que la spiritualité est une vérité d'observation immédiate, contenue dans le «je pense, donc je suis, » mais il s'est néanmoins trompé sur la vraie essence de l'âme.
En effet,c'est de la pensée en acte, de la pensée consciente d'elle-même qu'il fait l'essence de l'âme. Selon Descartes, la conscience de nous-mêmes, non pas une conscience sourde et confuse, mais la conscience avec un degré de clarté qui permet de nous affirmer et de nous connaître, est essentielle à l'âme. Nous ne sommes pas, si elle n'est pas ; rien, si ce n'est la pensée, n'appartient à l'âme; toutes les modifications de l'âme ne sont que les modifications de la pensée. Les conséquences de cette définition de l'âme, que nous avons déjà indiquées, ont toutes été déduites par Descartes
lui-même, ou par ses disciples. D'abord l'âme ne pourra rien faire qu'elle n'y pense et qui ne soit une pure pensée, Comment donc jouerait-elle le rôle de principe d'organisation et de vie ? (l'est là ce qu'on voit très-clairement dans le Discours de la méthode. Après avoir supposé, pour l'explication de la vie et des organes, un corps entièrement semblable au nôtre avec la chaleur dans le cœur, Descartes ajoute : « examinant les fonctions qui pouvaient ensuite de cela être dans le corps, j'y trouvais exactement toutes celles qui peuvent être en nous, sans que nous y pensions, ni par conséquent que notre âme, c'est-à-dire cette partie distincte du corps, dont il a été dit cidessus, que la nature n'est 'que de penser, y contribue1. » La nature de l'âme n'étant que de penser, Descartes tend à rapporter au corps et aux esprits animaux des modes de l'âme, des 'phénomènes de conscience, tels que les sentiments et les passions, qui ne sont pas de pures pensées et même les mouvements volontaires : « pour ce qui est du sentiment et du marcher, je les rapporte aussi pour la plus grande partie au corps, et je n'attribue rien à l'âme de ce- qui la concerne, que cela seul qui est une pensée 2. »
1. Ve partie. Louis de la Forge déduit avec beaucoup de rigueur cette conséquence de cette définition de l'âme : « Atque adeo substantia cogitans nihil aliud est quam res quac sibi conscia est omnium corum quac in ipsa fi mit, sive ipsa sit eorum ausa in sese, sive alia in eam agant, idque eo praecise temporc quo fiunt ; unde gravissimam hanc veritatem dcducerc possumus, quidquid id nobis fit, cujus nobis conscii non sumus, spiritum non esse quid id faciat. » (Tract, de mente humana, cap. vr.)
2. Réponse aux objections, édition Cousin, p. 247. Il dit dans le Traité des passions, art. 6 : « C'est une erreur de croire que l'âme donne le mouvement et la chaleur au corps. »
m CHAPITRE XL
Ce principe, que l'âme ne fait que ce qu'elle pense, conduit à cet autre, qu'elle ne fait rien,, non-seulement qu'elle ne le sache, mais qu'elle ne sache comment elle le fait : « quod nescis qu© modo « fiât, id non facis, )> tel est le principe en vertu duquel, Geulincx, un disciple de Descartes, enlève à l'âme toutes ses actions pour les rapporter à Dieu 1 ; tel est aussi l'argument que, sans en connaître toute la portée, emploient encore aujourd'hui contre l'animisme un certain nombre d'organiciens et de duodynamistes.
Comment, d'ailleurs, avec l'étendue toute seule, d'un côté, avec la pensée toute seule, de l'autre, concevoir l'union de l'âme et du corps? Entre ces deux subtances, si complètement opposées, et toutes deux également dénuées de force pour agir, quelle union sera possible? Descartes, il est vrai, pour se défendre de faire de l'homme un pur esprit ou un composé accidentel, insiste, dans le Traité des passions, sur l'étroite alliance de l'âme et du corps; il répète que l'âme est unie à toutes les parties du corps conjointement2. Il va jusqu'à dire, que l'esprit est substantiellement uni au corps3; mais on ne voit pas trop comment cette union substantielle est compatible avec ses principes. S'il peut y avoir entre l'âme et le corps, une sorte d'union morale, de correspondance, d'harmonie, grâce à l'intervention et à l'assistance de
1. De la Forge aussi conclut de ce que l'esprit ne sait pas qu'il produit les idées qui résultent de son union avec le corps, que ce n'est pas lui, mais Dieu qui les produit. (Ibïd., chap. xvi.)